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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 14:16

Trois éléments vont présider à l'existence de ce film: d'une part, Tati voit bien que sa bête noire, le progrès, est en train de gagner, et que la déshumanisation qui l'amusait en 1958, qui gagnait du terrain en 1966, est désormais accomplie. Bref, il y a des machines partout, et elles prennent toute la place! Ensuite, le metteur en scène a besoin de se refaire, parce que son film Playtime l'a mis sur la paille, et pour de bon. Ensuite, il serait temps, pense-t-il, que ce M. Hulot passe la main, prenne sa retraite. Il n'en peut plus de M. Hulot...

Et ça se voit, car contrairement à son voeu, Tati ne parvient pas à se débarrasser du personnage: commercialement, il se doute que trafic ne sera pas viable si le public ne peut pas au moins retrouver son personnage fétiche, le dernier lien du metteur en scène avec un public qui l'a déserté, effarouché par son étrange film/jeu de piste Playtime.

La firme Altra, une entreprise de modeste taille, est très fière de participer à une rencontre internationale, un salon de l'auto à Amsterdam. Ils vont y présenter un modèle révolutionnaire de camionnette-tente, qu'ils ont baptisé "Camping-car", et toute la troupe se prépare: une voiture amène le décor du stand, un camion apporte le "camping-car", et enfin la "Public-relations" du groupe, une jeune Américaine flanquée d'un tout petit chien, voyage dans une minuscule voiture décapotable. La première voiture arrive à temps dans la capitale Néerlandaise, et installe le décor, mais... les autres n'arriveront jamais à temps. 

Notons que le dessinateur des plans, qui accompagne le modèle à l'intérieur du camion, n'est autre que M. Hulot...

A côté de ces péripéties, on a un certain nombre de fils rouges, car on sait que Tati, qu'on accuse souvent à tort de ne pas structurer ses films, a un penchant pour ce genre de progression parallèle:le petit chien, en lui-même, est un fil rouge, car on voit bien qu'il est partagé entre suivre sa maîtresse, et vivre sa propre vie! la jeune Américaine est intéressante à suivre aussi, car bien qu'elle ait une voiture absolument minuscule, elle change de toilette environ une dizaine de fois, et vit littéralement dans son véhicule avec lequel d'ailleurs elle se faufile partout. Enfin, durant tout ce temps, on assiste par endroits au triomphe absolu du progrès, à travers les postes de télévision qui sont en marche durant le film, et retransmettent le direct du premier contact humain avec la lune. Donc à la fin du film,on pourra toujours dire que c'est la faute à Neil Armstrong, et pas à M. Hulot, parce que les employés d'Altra, passionnés par l'émission, laissent filer le temps...

Mais on verra quand même le "salon" d'Amsterdam: il est lui aussi un fil rouge et nous rappelle un peu, par son accumulation de voitures et de gens, parce qu'il est souvent filmé en contre-plongée, l'univers de Playtime. Tati s'amuse comme lui seul le faisait: il filme de très loin les préparatifs de techniciens (tous en imperméable beige, tiens!) qui placent des fils pour délimiter les stands, et se trouvent à interpréter un étrange ballet ne levant méticuleusement les pieds pour passer d'un stand à l'autre; il nous montre avec bonheur les curieuses musiques interprétées dans le salon de l'auto par les visiteurs qui ouvrent et referment portières et coffres; et il insiste sur son thème favori, en nous montrant que le décor du stand Altra est inspiré par le camping et la vie au grand air: c'est donc un faux paysage de forêt, avec un magnétophone qui gazouille. Ce qui n'empêchera pas le patron et le seul technicien qui sera là à temps de se perdre "dans les bois"!

Le reste est dévolu au voyage, aux avaries, aux accidents, aux passages en force à la douane, aux réparations chez les garagistes de plusieurs pays. Comme d'habitude chez Tati on parle, on parle, mais tout le monde s'en fout et personne ne s'écoute... Mais les gags visuels inspirés par le monde de l'automobile sont très nombreux: de la vision d'un concerto pour doigts dans le nez, à un carambolage qui ne fera heureusement aucune victime, mais se résout en cascades légèrement surréalistes (Avec la fameuse VW "Coccinelle" rouge qui "poursuit" une roue comme pour la dévorer, une des séquences les plus connues du film): on ne manque pas de gags ni d'occasion de rire dans le film...

...Mais le rire se grippe. Tati/Hulot est vieux, encore plus à part que d'habitude. Il se fait virer à la fin du film, oui mais pourquoi? Il n'est pas plus responsable qu'un autre. D'ailleurs il fait bien peu: dans son film, Tati montre Hulot qui arrive le plus souvent après la bataille, s'agite en vain, et au final n'a plus aucune incidence sur le monde qu'il croit habiter... La fin du film nous montre un paysage de voitures, sous la pluie, dans lequel quelques rares humains se fauent un chemin: on les voit bien, ils portent tous des parapluies noirs. 

Au moment de prendre sa retraite, au moins Hulot a une satisfaction: contrairement à ce qui s'est passé auparavant, il a, semble-t-il, conquis la jeune personne qui a voyage avec lui. Comment? 

Mystère... Mais soyons heureux pour lui.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 13:57

Les années 30, dans l'image que nous renvoient notamment le cinéma et d'autres médias (à commencer par Les Aventures de Tintin) sont une période dans laquelle on va beaucoup chercher un exutoire aux tracasseries dans le sport. Ajoutons à cela le développement de la radio et du cinéma, et on a une source pour ce tout petit film de René Clément, qui doit énormément à son principal interprète: Jaques Tati a en effet écrit le scénario... 

Dans une cour de ferme, un boxeur s'entraîne, et épuise ses partenaires les uns après les autres... un employé de la ferme (Jacques Tati), un doux rêveur, va être "engagé" pour l'occasion, et participer à un match qui dégénère, en compagnie d'un facteur et de deux coqs, le tout sous l'oeil malicieux d'un groupe d'enfants.

Alors que les boxeurs s'entraînent, on aperçoit Tati pour la première fois; il est en pleine occupation sérieuse, puisqu'il joue avec des enfants! Et justement il "joue" un boxeur, interviewé par un gamin et filmé par la même occasion par un ustensile qui ressemble vaguement à une caméra. Dès ses premières apparitions cinématographiques, Tati se place donc résolument du côté des petits, à l'écart... Et son garçon de ferme, bien sur, n'est pas d'une efficacité redoutable: il a déjà la tête ailleurs. Remarquez, sur le ring, ce n'est pas non plus très impressionnant! "Roger", finalement, ne connaît rien à la boxe, et doit faire comme 15 ans plus tard M. Hulot avec le tennis: trouver des raccourcis afin d'avancer!

Le film, un petit court burlesque de 11 minutes, doit beaucoup aux comiques Américains, et le match de boxe présente des réminiscences de Stan Laurel et de Chaplin. mais arrêtons-nous quelques instants sur le personnage qui ouvre et clôt le film: ce n'est ni un fermier ni un boxeur, mais un facteur (Max Martel). Il arrive et donne au manager du boxeur le message qu'il attendait, permettant d'amener l'intrigue ou ce qui en tient lieu, et il reprend sa tournée à la fin du film, suivi des yeux par les gamins, dont un qui le "filme"... Prémonitoire.

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 16:32

A Ste-Sévère sur Indre, une fête foraine se prépare. La vie de la journée va s'organiser autour de ses stands, ses flonflons et ses forains, d'autant que ceux-ci vont profiter allègrement du café situé juste à côté de leurs baraques. Parmi les locaux, on s'intéresse surtout à François, le facteur (Jacques Tati), un vrai rigolo celui-ci. Mais la fête foraine va lui apporter son lot de doute, en effet il va y voir (en contrebande, il n'a pas payé sa place) un documentaire sur les nouvelles méthodes des Postes Américaines... qui lui donne des complexes: est-il si efficace qu'il le croit? Les forains vont bien s'amuser à le guider pour "améliorer son rendement".

Fred Orain, le producteur du film, croyait en Tati et avait bien vu la réussite de son court métrage L'école des facteurs (1946), dont ce film est la prolongation: même personnage, et finalement un peu la même mission: aller plus vite. Dans le court c'est à partir d'une consigne venue d'en haut, dans le long c'est une lubie due essentiellement à une consommation de Cognac un peu trop assidue. Le film s'est donc tourné dans le petit village du sud de l'Indre, par Tati assisté de son ami Henri Marquet. Le choix du village est déterminant, car une fois sur place, les deux complices ont ajouté beaucoup d'éléments qui dépendent justement de cette place des fêtes centrales, et de son café, son boucher, etc... Contrairement à L'école des facteurs, il y a beaucoup plus qu'un seul personnage dans Jour de fête. François le facteur n'arrive qu'au bout de dix minutes, durant lesquelles Tati nous fait visiter son coin de paradis aux allures de village éternel, coincé dans un monde à part...

...un monde à part dont le facteur est l'un des "notables", en quelque sorte, dans le sens où tout le monde le connaît: d'ailleurs son manque d'efficacité, du à une certaine tendance à la distraction, reste un sujet de rigolade généralisé, qui va pousser les deux forains (Paul Frankeur et Guy Decomble) à se payer, relativement gentiment, sa tête, et bien sur à la saouler copieusement. Mais François est aussi débrouillard, organisé, et a parfois une impressionnante capacité d'adaptation: ce qui fait de lui un personnage bien différent de Hulot, en effet. Il est de plus très franchouillard, ce qui est accentué par une bande-son à la limite du collage surréaliste ("Ben mon vieux, il est pas bien çui-là mon vieux!").

Au-delà de son personnage, Tati s'intéresse à un choc culturel inattendu, entre un petit village Français aussi pittoresque que possible (Et dont la version originale du film, tournée en 1947), montre beaucoup des habitants dans leur propre rôle), et un hypothétique progrès, discuté par tous, et qui leur donne de leur pauvre facteur une image dégradée... Le même sujet, en somme, que dans Mon Oncle, ou dans Playtime dans lesquels Tati nous montre la lutte inégale entre le passé et le futurisme à tout prix... Mais dans Jour de fête, le cinéaste est bien moins soucieux de cet excès du progrès, qu'il ne le sera plus tard; pour l'heure, il s'est fixé deux objectifs: capter avec tendresse l'indolence d'un village à l'heure de la sieste, et y lâcher un électron libre dont on va pouvoir tirer des gags. Car dans l'esprit de Fred Orain comme dans celui de Jacques Tati, la confection d'un film de comédie burlesque (J'ose le dire, c'est tellement approprié: à l'Américaine!) relève de la mission sacrée. A ce titre, le film est un événement exceptionnel dans l'histoire du cinéma Français. Après, les nombreuses extases de m'as-tu-vus du microcosme cinématographique Français (L'Herbier, Gaudare, Trufo) qui y ont vu de la nouvelle vague ou du néo-réalisme, on s'en fout: quelle importance d'ailleurs? Jour de fête est important justement parce qu'il s'agit d'un long métrage comique: on y rigole, avec sagesse.

Je ne reviens pas sur l'histoire tumultueuse du film, ses trois versions (Une en noir et blanc, car la version tournée en Thomsoncolor refusait de se laisser tirer; une en noir et blanc avec ajout de séquences tournées en 1961 pour justifier des inserts de couleurs; la version couleurs du film, enfin tirée en 1994), mais je vais profiter de cet espace pour dire à quel point je pense que Tati était un grand cinéaste de l'image ET DU SON. Mais surtout pas de la parole... Ajoutées en post-synchronisation, les répliques de tous ces gens sont parfois abominables à entendre, sans parler de l'accent rustique, le genre agricole, qui est forcé jusqu'à en devenir irritant. Tati, lui, s'en foutait comme de l'an 40. le public, finalement, aussi, qui a fait au film un triomphe dès sa sortie...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 11:47

Les trois premiers plans du film donnent le ton: dans le premier, on voit un bateau sur la plage, les vagues créent le seul mouvement, et le seul bruit: pas un touriste, pas un être humain à l'horizon... Le deuxième crée une rupture assez violente: c'est l'image d'une gare dans laquelle des gens vont et viennent. Puis le troisième enfonce le clou... Une famille attend un train sur le quai, les deux parents et leur fils... et celui-ci se prend une torgnole magistrale, et particulièrement sonore. Ca y est, le film a commencé et ne quittera plus cette thématique: d'une part, l'invasion d'un coin de paradis par des êtres humains qui vont y déplacer leur rancoeur, leur mesquinerie et leur animosité, de l'autre toute une société qui s'apprête à déferler sur la côte, amenant avec elle toutes leurs habitudes, bonnes et surtout mauvaises. Aucun d'entre eux ou presque n'aura l'idée de se laisser aller. Aucun, sauf...

Le grain de sable, bien sur, ce sera M. Hulot (Jacques Tati): timide, effacé, décalé jusqu'à l'extrême, roulant dans un abominable tacot et tellement gaffeur qu'il va s'attirer l'inimitié de tous ou presque les vacanciers de la petite station balnéaire où il va séjourner. Maintenant, si Hulot est le grain de sable (Ou un grain de sable parmi tant d'autres, après tout on est en bord de mer), il est aussi le fil rouge, dans un film qui a beau accumuler gag sur gag, parfois d'une façon apparemment disjointe, il est malgré tout construit à partir des arrivées des uns et des autres, et la pétarade du moteur de la voiture du héros joue un rôle dans cet échafaudage rigoureux, quand elle arrive à hauteur de la rue du commandant Charcot!

Alors tous ces vacanciers qui se sont finalement contentés de déplacer leur vie Parisienne (Ou Berlinoise, comme cet homme d'affaires qui répond au doux nom de Schmutt, et qui passe son temps à interrompre ses vacances pour répondre au téléphone) à St-Marc sur Mer, Hôtel de la plage, et qui reprennent exactement le fil de leurs activités, n'ont pas besoin d'un trublion qui vient, lui, faire exactement le contraire de ce qu'ils font: s'amuser, s'intéresser à tout, prendre du bon temps... Le vieux militaire raconte sa vie, ce qui revient à replonger dans un passé pas si lointain dont on ne veut plus, le Marxiste gonfle tout le monde avec ses théories à la noix, les gens reconstituent une discipline dont on devrait justement se débarrasser (Gymnastique de groupe, par exemple), les vacanciers répondent tous en même temps à l'appel de la cloche et quand ils mangent, la plage est totalement vide de monde, et quand les dames s'extasient en choeur devant "les bateaux, les coquillages", c'est mécanique. Hulot, pourtant, n'est qu'un homme qui a pris des vacances, comme eux. Sauf que lui il en profite... 

Les seuls à trouver des qualités à Hulot, sont une jeune femme, Martine, qui passe pourtant tout le film à manquer ses rendez-vous avec lui; une Anglaise d'une certain âge, qu'il amuse et d'ailleurs elle lui pardonne tout, la friponne; un vieux monsieur que les coquillages lassent; et enfin les gosses. Surtout un d'ailleurs: il aime bien Hulot, qu'il prend pour modèle... Mais on note que comme dans Mon Oncle, comme dans Playtime, Hulot est condamné à rester à l'écart des femmes qu'il aurait pu séduire: comme Chaplin, tiens!

Occasionnellement, on quitte la plage de St-Marc et son hôtel, pour des matches de tennis, à proximité du bourg, une séquence d'enterrement dans le quartier d'Heinlex, et un pique-nique dont l'essentiel se situe sur la lande de Cavaro, près d'une dune. Une séquence aussi, a été tournée à 35 km au nord, à La Roche-Bernard... Mais l'essentiel du film occupe la plage, qui lie les scènes entre elles, grâce à un dispositif de lieux particulièrement fixés dans l'oeil du spectateur grâce à une exposition exemplaire: l'hôtel et ses deux entrées, le remblai (Aujourd'hui occupé par un restaurant sur la plage, le France), les maisons (aux devantures ajoutées pour le film) de la rue du Commandant Charcot, sur le remblai... Et la plage, bien sur, divisée en deux par la zone rocheuse, dont une jetée part vers le sud; sur cette jetée, Tati et ses techniciens ont érigé un petit phare en trompe-l'oeil, qui ne trompe d'ailleurs pas grand monde! Voilà donc le terrain de jeu du maître, le reste est du pur plaisir: des gens qui se baignent et des gens qui les regardent, des comportements qui se déroulent dans leur douce vérité comique, ceux qui font du sport, ceux qui se promènent, ceux qui regardent les autres, en râlant, ceux qui draguent...

Il y a eu trois versions du film, en tout: celle de 1953 est la plus rarement vue; la deuxième a gommé un certain nombre de défauts, en particulier l'intrusion permanente de la parole via la radio dans l'hôtel, mais en a aussi ajouté: des boucles sonores qui rappellent en permanence la présence de la plage y compris quand elle n'est pas dans le champ ("Eh, l'autre, il est tombé à l'eau") et qui prennent toute la place; la bande-son a été ré-enregistrée, la musique remplacée par une nouvelle interprétation, et des bruitages inutiles rajoutés (ainsi, au mythique "oh, un coquillage", vient désormais s'ajouter un "plic!") d'un coquillage lancé dans une flaque d'eau...). Enfin, le montage resserré de 1960 s'est vu adjoindre en 1978 une nouvelle séquence qui ne s'intègre qu'avec réserves. Je vais faire comme d'habitude: seule vaut, à mes yeux la version de 1953, y compris avec ses défauts...

Ca se devine sans doute: je suis moi-même St-Marcois. Donc j'ai un oeil particulier sur ce film, qui me montre des lieux qui ont bien changé. Ils n'avaient pas changé tant que ça quand j'avais 10 ans, je peux vous le dire. D'où un inévitable sentiment de nostalgie, une inévitable tendresse pour ce film. N'empêche: St-Marcois ou pas, je défie quiconque de me trouver dans le cinéma Français des 80 dernières années une comédie d'essence visuelle aussi réussie, aussi aboutie et aussi définitive que celle-ci. Que ce soit chez Tati, dont les autres films si on excepte Parade sont loin d'être des navets, ou chez ses suiveurs les Rabaté (Qui d'ailleurs a tourné un film "de vacances" quasi muet, Ni à vendre ni à louer, pas loin: entre St-Nazaire, Donges et Le Croisic, et ce n'est sans doute pas un hasard) et les Jeunet, d'hier ou d'aujourd'hui. Avec ses vacances de rêve, son sable qui sent bon l'enfance, l'insouciance, son héros qui sans jamais avoir recours à la moindre violence, sans se départir ni de sa timidité, ni de son exquise politesse, semble hurler un impressionnant 'mort aux cons', finalement, Les Vacances de M. Hulot est un chef d'oeuvre. ...Bonne rentrée.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 09:48

L'heure est donc au jeu. mais de quel jeu s'agit-il? Essentiellement, plutôt que d'une quelconque activité ludique partagée par les personnages de cet étrange film, qui rassurez-vous ne s'ennuient jamais, je pense qu'il s'agit plutôt d'un contrat à passer entre le metteur en scène, et son spectateur: selon ledit contrat, le premier s'amuse à pousser le second à s'amuser avec son film... Ce qui requiert du travail, pour l'un comme pour l'autre. Et c'est là sans doute que d'une certaine façon, Tati a commis une erreur. S'il lui a été largement autorisé de prendre du plaisir à accomplir un film, méthodiquement, à travers trois années de tournage, le public, lui, ne s'y est absolument pas retrouvé. 

Le film n'a pas d'intrigue. C'est un fait, ce n'est en rien un reproche et a posteriori, je pense qu'il n'y en avait pas beaucoup non plus, ni dans Jour de fête, ni dans Mon oncle... Et qu'il n'y pas l'ombre d'une trame dans Les vacances de M. Hulot... Ici, tout dépend du décor, et Tati y place ses personnages. Jamais au hasard, cela dit, et le film obéit à une structure assez pensée, dans laquelle le chaos naîtra inévitablement, et pas que de la faute de M. Hulot: cette fois, tout le monde se rend coupable de destruction... D'ailleurs, une demi-douzaine de "faux-Hulots" sont cachés au hasard des pérégrinations du personnage et de ceux avec lesquels il entre en contact, ce qui ne leur facilite pas les choses! Les dialogues, comme d'habitude, n'ont aucune espèce d'importance, et d'ailleurs ils sont largement dominés par l'anglais, une langue que tant de Français n'étaient pas capables de comprendre ou de parler en 1967... ou cinquante ans plus tard. Un autre parti-pris de Tati est de doser les couleurs d'une façon rigoureuse et austère: dans un premier temps tout est gris, décors comme personnages. Puis ça et là, un flash de couleur s'invite, progressivement. A la fin du film, la couleur est beaucoup plus présente avec la reprise de la vie du petit matin Parisien.

L'aliénation dont M. Hulot était le témoin dans Mon oncle est à nouveau le sujet de ce film, qui prolonge la réflexion/méditation sur l'irruption de la modernité dans notre vieux monde. On se souvient de la fin de Mon oncle, qui voyait les faubourgs disparaître au profit d'un monde absurde et froid... C'est désormais, à en croire les séquences de Playtime, une affaire réglée: on ne quittera pas un univers de verre et de béton, que Tati a construit, et utilisé jusque dans ses moindres recoins dans ses séquences organisées de la façon suivante:

Le film commence par l'arrivée d'un groupe de touristes Américaines à l'aéroport d'Orly, qui se rendent ensuite en ville.

Puis on assiste à l'arrivée de M. Hulot dans un immeuble ultra-moderne, qui a un rendez-vous important, mais se perd dans le dédale. Il se retrouve à une exposition d'objets modernes... Exposition à laquelle arrivent elles aussi les Américaines.

Quittant l' exposition, Hulot croise un vieil ami qui l'invite à prendre un verre dans son appartement. Nous ne suivons pas Hulot, mais nous restons à la fenêtre: une grande baie vitrée nous permet de profiter du spectacle muet à l'intérieur de cet appartement, et de celui des voisins.

En sortant de l'appartement, Hulot croise un autre ami, qui travaille au restaurant Royal Garden, dont c'est justement la soirée d'inauguration. Hulot et le portier s'y rendent, les Américaines y dînent aussi... Le restaurant n'est pas prêt à fonctionner, et la soirée tourne au désastre.

Au petit matin, Hulot qui a rencontré une jeune et charmante touriste Américaine (Barbara Dennek), la voit partir vers l'aéroport, pendant que la vie Parisienne reprend ses droits: les voitures forment un étrange carrousel, puis le film se termine sur une vision des lumières d'Orly, dans la nuit.

Occasionnellement, par la magie d'une porte vitrée qui réfléchit comme ça, sans penser à mal, un reflet du Paris de toujours se retrouve brièvement à l'image, souligné par la musique: le Sacré coeur, la tour Eiffel, ou l'Arc de Triomphe ont ainsi droit à des "cameos" qui sous-tendent le propos de Tati, et qui rappellent l'opposition fondamentale entre classicisme/poésie et modernité, qui était le thème principal de Mon Oncle. Un autre message clair est placé dans son film par Tati, qui déroule son générique sur un beau ciel nuageux, et qui ne loupera pas une occasion d'ouvrir des portes vers le ciel, du début à la fin du film. Du reste, du point de vue des Américaines, on vient à Playtime par les airs...

La jeune femme, identifiée sous le nom de Barbara, est le seul personnage véritablement identifiée dans le groupe des Américaines. Comme d'habitude, Tati a distribué avec soin ses personnages à des acteurs qui ont des tâches extrêmement précises à accomplir, et c'est d'autant plus évident dans les séquences du restaurant... On peut citer le portier qui, avec la complicité involontaire de Hulot, a cassé une porte vitrée, et va malgré tout, le bouton de porte dans la main, faire son boulot toute la nuit, ouvrant une porte imaginaire pour tous les clients; il y a un videur aussi, à l'affût de tout comportement qui indique un excès de boisson; un garçon malchanceux déchire un à un tous ses vêtements à cause d'un mobilier trop agressif... Bref, Playtime, c'est la fête du petit détail, dans laquelle les comportements de uns et des autres sont dictés par le décor: ça a beaucoup joué pour le manque de succès du film, et c'est dommage. Notons que bien des gags se déroulent parfois à l'insu du spectateur, qui est ensuite guidé vers l'action en cours, prenant le train en marche. C'est comme la vie, quoi...

Et ça a ses limites; la séquence très élaborée des appartements-vitrines, par exemple, requiert une concentration, et une adhésion du spectateur, qui me semblent difficile à solliciter: à gauche, l'appartement de l'ami de Hulot dans lequel il vit avec sa famille (Tout le monde habillé de gris). ils vont regarder un match de boxe à la télévision... tout comme dans l'appartement de droite, organisé symétriquement. Mais Tati s'amuse, de temps à autre, à faire "réagir" les gens de droite à ce qui se passe dans l'appartement de gauche, alors que ces réactions sont plus certainement provoquées par l'émission sportive: ainsi, quand à droite un homme enlève sa chemise, à gauche les parents demandent à leur fille de sortir de la pièce. Puis quand c'est au tour du monsieur de gauche de se déshabiller, la voisine de droite s'enfonce dans son fauteuil, et regarde avec intérêt... Toute la séquence est un dispositif savant, gonflé, mais lourd à mettre en route, et qui tend à prendre beaucoup trop de place, pour finalement pas grand chose...

Mais dans l'ensemble, le film est un objet fascinant, unique en son genre, et on ne dira même pas qu'il est en avance sur son temps: cinquante ans après, Playtime n'a pas vraiment de descendance! Il est pourtant la suite logique de Mon oncle, le deuxième film d'une trilogie qu'on oserait presque qualifier d'inachevée tant le troisième film (Trafic) me paraît décevant. Une vision de la modernité dans ce qu'elle a de plus embarrassant, absurde, déshumanisé, mais aussi rigolote, poétique, et pour qui voudra prendre le temps d'observer, riche en options. J'insiste là-dessus: on ne peut pas imposer la vision de Playtime, c'est un film qu'il faut vouloir voir.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 16:39

Le générique, surprenant, donne le ton: il a été tourné d'une façon novatrice, par un Tati décidé dès le départ à faire contraster deux mondes... Des panneaux plantés sur un chantier, au lieu d'indiquer les immeubles et entreprises en devenir, annonce le rôle de tout un chacun dans la production. Et pour finir, un plan d'un faubourg un poil suranné nous donne, enfin, le titre du film: Mon Oncle est écrit à la craie, en lettres liées, sur un mur...

Le ton est donné, et on ne sortira plus de cette dichotomie, de ce passage d'un monde vieillot mais poétique (Hulot, les vieux quartiers dont les magasins poussiéreux ferment les uns après les autres), à un monde tourné vers l'avenir, l'efficacité et l'optimisation, totalement déshumanisé et mécanisé, froid et moche (Les Arpel, l'usine, et les maisons "futuristes" au design complètement idiot...). M. Hulot a beau être le frère de Mme Arpel, son beau-frère Charles ne le porte pas dans son coeur: il est si désordonné, au lieu d'être un exemple pour son neveu, le petit Gérard. Pourtant, le gosse adore son oncle et ne s'amuse que quand il passe du temps avec lui... Allez comprendre!

Ce qui tient lieu d'intrigue au film c'est que les Arpel tendent la main à Hulot: ils souhaitent lui permettre d'avoir une situation, à l'usine où travaille Charles Arpel: c'est un homme important, il y est sous-directeur! Et Mme Arpel souhaite aussi placer son frère avec la voisine, une femme seule, mais si chic! Et durant tout ce temps, le célibataire distrait peut se rendre utile et passer du temps avec Gérard...

Et puis c'est tout: Tati n'a pas besoin de grand chose de plus... Et ce prétexte lui permet de se lâcher sur une vision corrosive et mordante du monde en devenir, celui de la banlieue de la fin des années 50. On sait tout de suite où son coeur le porte, du reste: il est Hulot, et il amis une charmante jeune fille dans le petit monde où vit "mon oncle" au début du film, qui grandit, pleine de promesses, avant la fin du film...

Le metteur en scène s'amuse beaucoup à régler des ballets dans l'espace urbain, banlieusard, dans les bureaux froids et les jardins tellement bizarres qu'ils en deviennent surréalistes: comme d'habitude, ce film requiert un effort particulier, il faut se laisser glisser confortablement dans chaque plan et se laisser surprendre, en regardant là où Tati nous dit de regarder. des fois ça fonctionne mieux que d'autres mais le regard de Tati n'est finalement pas si éloigné de celui d'un Chaplin, d'un Langdon ou d'un Keaton... 

S'il est parfois méchant avec les lieux, les habitations, les objets et les mécaniques, il ne se départit jamais d'une certaine tendresse envers les gens. Ceux qu'il maltraite ont droit au moins au bénéfice du doute: Mme Arpel est après tout bien intentionnée, et elle souffre d'une double aliénation: prisonnière de son statut de mère au foyer et dépendante de tous les objets idiots dont elle s'entoure: à un moment, elle disparaît littéralement! Mais même le très conservateur M. Arpel a droit à une certaine forme de rédemption, à la fin du film, de la part de son fils...

Par contre, pour le monde qu'il nous dépeint, Tati est sans pitié: son personnage est exilé "en province", et doit abandonner son quartier si pittoresque (et les promesses de la jolie voisine), et les démolisseurs sont déjà là. Pour construire des grands ensembles, je suppose... Qu'on l'aime (Parce qu'on s'est laissé piéger par son rythme indolent et l'acuité de son regard) ou qu'on ne l'aime pas (parce que son rythme est quand même bien particulier et les parti-pris de Tati sur le son le placeraient presque dans l'avant-garde en ces cotonneuses années 50), il faut bien reconnaître que Tati, hélas, était un visionnaire.

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati
24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 19:28

Dans cette ébauche de Jour de fête, tournée en plein dans la période de la reconstruction qui a suivi l'occupation, Tati commence à poser les bases de son cinéma, et surtout de son premier long métrage dont le héros, un facteur interprété par l'auteur, sera bien sûr le même personnage que dans ce film très court... On y voit une poste rurale prôner l'efficacité à ses facteurs, puis nous assistons à l'effet produit de cette volonté de modernisation et de vitesse sur le facteur Tati...

C'est le cinéma de Tati à son plus pur, avec ses immenses qualités et ses défauts (principalement techniques) non négligeables. Tout y est concentré sur une recherche du gag, visuel et de situation, dans une narration linéaire et sans aucune anicroche due à une quelconque équivoque. Tati, qui a beaucoup étudié et aimé passionnément le cinéma muet Américain, sait qu'un gag, pour fonctionner, doit être clair à 100%: dont acte... Ces quinze minutes, tournées en muet et post-synchronisées en studio (une pratique que Tati ne quittera jamais, et j'en parlais plus haut comme d'un défaut: ce n'est pas au point des bande-sons Italiennes, mais pas loin), sont une déclaration d'amour au cinéma drôle.

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati