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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 09:48

Dans un music-hall, le ventriloque Gabbo n'arrive plus à retenir son égocentrisme et manifeste à l'égard de Mary, son assistante, une froideur et une méchanceté de tous les instants. Le couple se disloque et Mary s'éloigne... Deux ans plus tard, ils partagent la vedette d'une revue: Gabbo s'est rendu compte de son erreur et tente de la faire revenir vers lui, mais Mary est mariée à son partenaire, et souhaiterait trouver le moyen de le dire à celui qui continue, malgré leur histoire commune si compliquée, à la fasciner...

A côté de cette intrigue, il y a Otto: la poupée articulée de Gabbo, en effet, est la raison pour laquelle le film a souvent été mis un peu à tort et à travers dans la case fantastique. Le rapport entre le ventriloque et sa marionnette est impressionnant et pose forcément des questions au spectateur: quand il est seul dans sa loge, Gabbo lui parle et Otto lui prodigue généralement des conseils. Quand Mary s'en va, Otto lui témoigne la sympathie que Gabo lui refuse. Et quand elle est définitivement partie, Otto devient, plus que jamais, le confident de l'artiste. Un artiste qui est détesté par tous ceux qui l'approchent: ses voisins dans les coulisses se moquent de lui, et les danseuses et chorus-girls 'apprécient pas sa morgue et se moquent de son côté hautain... Seul contre tous, Gabbo adopte une position de repli, parlant toujours plus à Otto sans se rendre compte qu'il devient peu à peu complètement fou...

De son côté, Mary écoute Otto, car elle sait qu'il exprime le côté positif de son propriétaire. Quand elle dit adieu à Gabbo, c'est à Otto qu'elle le dit. Du coup, le doute est permis, et ni Cruze ni Stroheim ne nous diront jamais clairement si Otto est doué de vie ou si c'est tout simplement une histoire, littéralement, de fou. La solution s'impose de toute façon d'elle-même, le personnage de Gabbo étant, comme un Svengali malchanceux, totalement fascinant... Un mélange de folie, donc, mais aussi d'une pudeur malvenue, celle d'un personnage qui s'enferme dans un amour impossible...

Il fallait, pour un tel personnage, un monstre sacré comme Stroheim. Celui-ci est royal, jouant de son accent et de sa raideur comme rarement... Il semble apprécier le fait d'utiliser enfin sa voix, d'ailleurs: c'est son premier film parlant, et il réussit brillamment le test... Le personnage a sans doute bénéficié de ses idées, et on trouve des touches personnelles dans son costume et son maquillage: en plus de l'aspect cérémonial de son costume de scène (une veste blanche impeccable, une culotte de velours noir avec des as jusqu'aux genoux, et une paire de chaussure à la dernière mode du XVIIIe siècle), il a ajouté des médailles sur lesquelles nous ne saurons rien, et qui ajoutent un peu plus à la dimension mythique et passée du personnage: il a vécu, et il ne sait pas lui-même qu'il est en bout de course... Comme pour confirmer ce dernier point, la cicatrice de l'acteur, située sur le front, au-dessus de l'oeil droit, est accentuée par le maquillage et justifie une fois de plus de manière éclatante la présence d'un monocle...

Betty Compson est formidable, et il est dommage qu'elle n'ait pas pu prolonger cette carrière de premier plan... Ici, elle est doublée aussi bien pour les scènes chantées que pour la danse. Car c'est la particularité, mais aussi la malédiction, de ce film: c'est aussi une comédie musicale... Typique de 1929, c'est à dire qu'on y considère le spectacle comme devant être à l'imitation de ce qui se passait à New York chez Ziegfeld: des danseuses habillées de mousseline, qui marchait en rythme, accumulées de tableau en tableau. Une spirale de mauvais goût au goût artistique réduit à néant... Ces scènes était rehaussées de couleurs dans la version originale disparue, mais en noir et blanc, elles sont des tentations coupables de zapper, malgré l'extravagance des moyens mis en oeuvre: des mises en scènes délirantes (l'un de ces numéros montre les danseurs et danseuses évoluer sur une toile d'araignée...) et les clins d'oeil à la permissivité de Ziegfeld (les statues nues et vivantes, maquillées de blanc). Ces scènes ont probablement joué pour la bouche à oreille du film, mais aujourd'hui elles l'alourdissent considérablement.

Ce qui est aujourd'hui considéré comme un classique, paradoxalement, n'a pas eu une très belle carrière en salles. C'était un pari risqué pour Cruze, et il a payé le prix: après un ou deux films indépendants voire tournés pour des compagnies de seconde zone (Republic ou Tiffany, par exemple), et quelques productions occasionnelles pour Universal ou Paramount, la carrière de l'ambitieux metteur en scène de The covered wagon et Old ironsides était finie...

 

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Published by François Massarelli - dans Erich Von Stroheim Pre-code Musical James Cruze
20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 17:00

On peut sans doute parler d'un film maudit... Car cette production Paramount de 1921 n'est pas sortie aux Etats-unis avant...1981. Si vous ne savez pas pourquoi, j'en parle plus loin , mais je vous préviens: c'est triste, injuste et révoltant.

Pas le film, en revanche, qui n'est certainement pas le meilleur film de 1921, mais qui a au moins le mérite d'adapter avec intelligence une farce boulevardière à l'économie, mais sans lésiner sur la rigolade. Ce qui n'est pas étonnant, puisque le personnage principal en est interprété par celui qui s'est autoproclamé "Prince of Whales", le comédien et cinéaste Roscoe Arbuckle, qui après avoir fait le bonheur du public depuis le début des années 10 avec des courts métrages d'une, deux, ou trois bobines poilants et à l'humour foncièrement décalé, accédait enfin au droit de sortir des longs métrages. Il était le premier des acteurs comiques à interpréter des comédies de longue haleine exclusivement, depuis 1920. Et il en avait un peu payé le prix, en renonçant à son style volontiers absurde et surréaliste. Ce qui ne l'empêchait pas d'insuffler aux comédies de moeurs qu'on lui confiait, un esprit frondeur de comédie physique. C'est exactement ce qui fait le sel de cette adaptation, qui sans lui aurait probablement été inintéressante...

Stanley Piper (Roscoe Arbuckle), héritier de la fortune de son oncle Jeremiah, un authentique misogyne, est quant à lui un admirateur complexé de la beauté féminine. Complexé, car il est bègue d'une part, et d'autre part il est irrésistible. Lors d'un séjour à la mer, il tombe toutes les femmes sans le vouloir, et est sérieusement embêté de devoir gérer quatre fiancées auxquelles il est impossible d'expliquer qu'elles ont tort... Surtout que la femme qu'il aime (Mary Thurman) débarque à l'improviste. 

Sans Roscoe, qui assume pleinement d'être un véritable aimant à jeunes femmes dans le film, on n'aurait eu ici qu'une série de scènes de portes qui claquent, et quelques intertitres amusants. Mais Arbuckle sait fort bien faire monter la température en interprétant physiquement une scène, et en s'y investissant avec génie. Bref, ce film s'il était sorti ailleurs qu'en Finlande (en 1924...) aurait sans doute obtenu un succès mérité, et rappelé après The round-up, le western controversé de George Melford qui manquait paraît-il cruellement de gags, que Roscoe Arbuckle était un comique, et l'un des plus grands.

Sauf qu'avant la sortie du film, le premier mai 1921, l'actrice Virginia Rappe décédait lors d'une soirée arrosée, organisée par Arbuckle. le comédien, accusé, arrêté, acquitté du meurtre, blanchi par la justice qui a établi la preuve de son innocence totale, était désormais un paria, marqué du sceau de l'infamie pour le simple fait d'avoir été potentiellement le coupable. Interdit de travailler à Hollywood sous son vrai nom, déchu, bref: à plus ou moins court terme, foutu. Pour la Paramount, sortir le film Leap year était plus qu'un risque: c'était une impossibilité.

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie 1921 James Cruze Roscoe Arbuckle
2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 17:59

Un milliardaire impétueux et excentrique qui va mourir bientôt fait poireauter son entourage avec des revirements constants par rapport au testament qu'il entend laisser. Il ne veut ni le laisser à ses employés qu'il déteste, ni à sa famille qui n'attend rien d'autre que son décès pour faire main basse sur le pactole! Il choisit, tant qu'il est à peu près sain d'esprit, et encore en capacité de le faire lui-même, d'adresser dix chèques, chacun d'un million de Dollars, à huit personnes prises au hasard... Chaque segment du film racontera ainsi le devenir de chaque chèque.

Les sept metteurs en scène se répartissent les portions de la façon suivante: Taurog est en charge du prologue et de l'épilogue, les autres films ayant été tournés indépendamment. Roberts et McLeod ont chacun deux segments à leur charge, et Lubitsch, Humberstone, Cruze et Seiter ont tus un sketch. Le ton est globalement à la comédie, sauf pour l'histoire de Cruze, qui est atroce, et (volontairement ou non?) dramatique: un condamné à mort reçoit le chèque et ne parvient pas à digérer la nouvelle. Certaines des vignettes tombent dans la comédie sans grâce, comme l'histoire de William Seiter avec W.C. Fields: un couple de forains dépensent leurs millions en voitures à casser, et c'est épouvantablement répétitif. J'ai un faible pour les deux premiers sketchs, l'un tourné par McLeod avec Charlie Ruggles en employé timoré d'une boutique de porcelaine qui est en plus étouffé par son épouse acariâtre, et l'autre tourné par Roberts, avec Wynne Gibson en prostituée surbookée qui va avoir une idée très précise de ce que son million lui permet d'acheter...

Et puis il y a Lubitsch: c'est intéressant de constater que ce film lui est souvent attribué en entier, alors qu'il en a réalisé le segment le plus court, mais aussi le plus fort et le plus percutant. Il l'a aussi écrit et en a confié l'interprétation à Charles Laughton... C'est une merveille. 

Pour le reste, aucun des metteurs en scène n'arrive à sa cheville, bien sur, donc il ne faut pas s'attendre à du grandiose. Juste à un film malin qui se saisit, en 1932, d'une préoccupation réelle, qui n'a rien à voir finalement avec le rêve Américain, mais plus avec l'idée de survivre, car comme chacun sait après 1929 les temps sont durs. Et le film nous montre l'Amérique (Blanche, il ne faut pas trop en demander), dans sa relative diversité sociale: on pourra juger que ce film nous montre une belle brochette d'égoïstes. On pourra aussi se dire que cette comédie tape gentiment là où ça fait toujours mal, tout en ayant le bon goût de vouloir faire rire...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Ernst Lubitsch Pre-code James Cruze Lewis A. Seiter
27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 09:47

Voilà un petit film mystérieux, qui aurait tout simplement du passer entre les mailles des filets, en faisant comme 80% de la production Américaine muette: disparaître sans laisser de traces... Au lieu de ça, on a retrouvé une copie Européenne presque complète et avec quelques traces mineures de décomposition, qui a été sauvegardée par le musée Eye d'Amsterdam, et qu'ils viennent de mettre en ligne via leur chaîne Youtube. C'est un mélodrame assez banal mais qui présente une nature, comme on disait alors, "risquée", ainsi qu'un sujet qui faisait florès: la traite des blanches. Mais était-ce bien le sujet? D'une part le film accumule les retournements de situation et les digressions, d'autre part, je dois admettre que ma connaissance du Néerlandais est tout bonnement au point mort... ce qui rend la compréhension de ce film, au sujet duquel il existe assez peu d'informations, très difficile.

Essayons toutefois; Maria (Marguerite Snow), une jeune immigrante Italienne, arrive à New York, et toute droit sortie d'Ellis Island, elle se met en quête de sa tante Loretta sensée l'accueillir. Mais elle est interceptée par un type louche et se retrouve directement confrontée à une scène inattendue: elle est placée à attendre dans une salle, où... une dame de la bonne société est venue "faire son marché": elle examine de jeunes immigrantes sous toutes les coutures. Comprenant vaguement qu'elle est entre les mains d'une dangereuse mafia, la jeune femme tente de s'enfuir, et elle est aidée et secourue par Jack Spaulding (James Cruze), un brave homme qui l'aide alors à retrouver sa tante. Ils se reverront...

Cette vague histoire de traite des blanches revient de façon intermittente, mais n'est jamais vraiment résolue; en réalité le principal aspect de l'intrigue qui sera développé, est l'attirance évidente de Jack pour Maria, et les conséquences que cet amour compliqué aura sur la liaison du jeune homme avec sa fiancée (Ou ex-fiancée?) Rosalie. Mais d'autres points demeurent obscurs: pourquoi Jack, qui a l'air selon les critères de 1917 d'être un brave homme parfaitement équilibré, invite-t-il la prude Maria à le suivre dans un "cabaret", pour reprendre les mots de l'intertitre (En Néerlandais dans le texte, donc), où ils vont assister à un spectacle vulgaire, de déshabillages déguisés en chorégraphie? Cet épisode aura l'avantage de résonner de façon douloureuse chez Maria, qui se rappellera à cette occasion son expérience traumatique, mais soyons francs: on n'y voit que prétexte à montrer de la nudité...

Par ailleurs on comprend mal les réticences de Jack à assumer son amour pour Maria. Est-ce parce qu'elle est Italienne? Auquel cas le film ne serait pas forcément un modèle d'ouverture d'esprit. A ce sujet, on constate que le film semble contenir toutes les possibilités de fin, avec des coups de théâtre successifs qui pourraient tout aussi bien être un bout à bout de deux issues différentes. Mais dans tous les cas, ça ne vole pas très haut...

La copie, outre le fait qu'elle ne contient pas de générique d'ouverture, est certainement une version d'exportation: les Européens ont toujours, à l'époque du muet, eu un rapport plus tranquille avec les étalages de nudité, et cette version ne se privant pas, on peut penser que c'est un montage qui nous était destiné. Reste à régler le problème de l'attribution du film: c'est une production soit de Kimberly films, soit de la plus connue Thanhouser. Bien que le film soit sorti en Europe en 1921, on retrouve les traces d'un Slave Mart de 1917 avec Cruze et Snow (Et de toute façon, Cruze passe d'acteur à metteur en scène en 1918). Le metteur en scène est inconnu, et au vu du résultat final, on tend à le comprendre...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1917 James Cruze
19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 08:15

Cruze, oublié aujourd'hui, a réalisé au moins un film important, The Covered Wagon. On peut estimer qu'une large part de ce que va être le western vient en effet de ce long métrage spectaculaire. Il ne faut pas s'étonner de trouver les mêmes ambitions dans un film comme Old ironsides, qui entremêle l'histoire sublimée par le patriotisme, l'anecdote épique et les histoires privées de quelques personnages.

Les horizons maritimes sont, si j'ose dire dans l'air durant les années 20, représentant un défi pour les cinéastes, ce que confirment beaucoup de films, classiques (The sea hawk, 1924, de Frank Lloyd, The black pirate, 1926, de Albert Parker avec Douglas Fairbanks), ou moins (The Viking, de Roy William Neill). toute personne qui a vu également le très beau Ben Hur (1925) de Fred Niblo doit avoir en tête les spectaculaires scènes de combat maritime. L'objectif premier d'un film comme celui-ci est avant tout de participer à cette compétition stimulante, et c'est bien sur ce que recherche la Paramount. Mais Cruze, qui vient après Frank Lloyd (The Sea Hawk), a sur ce dernier des avantages: d'une part, il parle d'histoire là ou le film de Lloyd jouait sur une invention romantique. Ensuite, Cruze a donné le tout pour le tout en livrant une mise en scène énergique, volontariste et en obtenant de ses acteurs des performances qui vont également dans cette direction.

Charles Farrell est un jeune homme naïf qui veut s'engager sur la frégate Constitution (Surnommée Old Ironsides), afin de participer à la lutte contre les pirates qui infestent la méditerranée. Il en va de l'avenir du commerce et de la jeune République des Etats-Unis... mais un Wallace Beery très roublard qui cherche des marins pour son bateau (L'Esther) va lui tendre un piège, ainsi qu'à un canonnier interprété par George Bancroft. Esther Ralston interprète quant à elle une passagère du bateau, qui va très vite tomber amoureuse de Farrell, et réciproquement.

 

Farrell ne sera une star qu'après ce film. pour l'instant, tout s'est passé comme si les studios ne savaient pas quoi faire de ce grand gaillard gauche. mais Cruze lui donne un emploi qui lui convient: fragile, indécis, sachant exprimer l'incertitude de l'amour de façon physique, et faire passer la soudaine maîtrise de son corps, sans que ça ait l'air plaqué, Farrell développe déjà avec ce film un personnage dont Borzage, Murnau ou Hawks saurant se souvenir à la Fox. Face à Esther Ralston, dans la fameuse scène de séduction durant laquelle la jeune femme laisse le vent dessiner avec précision les contours de sa silhouette, il est irrésistible. il n'est pas le seul, remarquez. La présence de Bancroft et de Beery, lui-même au générique de The Sea Hawk, aussi, permet de compenser en picaresque et en bourru le coté hésitant assumé de la vedette, un peu comme Ford met la même année George O'Brien un peu en retrait par rapport à l'action de Three bad men, incarnée par les vieux briscards Tom Sanstchi, J. Farrell McDonald et Frank Campeau...

Un film comme celui-ci nous rappelle opportunément que le cinéma muet était en 1926 à son zénith. Le soin apporté à une telle production était énorme, et le cinéma parlant accusera le coup avant de pouvoir reprendre le chemin du spectaculaire! Un film à ranger dans la même catégorie que Wings ou The big parade, avec une réserve quand même: le message ici, s'il y en a un, est surtout de donner du grand, du beau spectacle. Comme avec The covered wagon, on est un peu dans la commémoration figée d'actes fondateurs, et l'histoire privée des amours de ces tourtereaux n'est que la jolie cerise sur le beau gâteau...

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Published by françois Massarelli - dans Muet 1926 James Cruze
27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 17:43

La naissance du western? Non: le western est né en même temps que le cinéma, seulement les unités nombreuses et de talents divers qui tournaient des films de 2, 3 ou 5 bobines pour la Universal, la Bison 101, ou Ince dans les années 10, dont celle de John Ford et Harry Carey, faisaient des westerns certes, mais c'étaient des films contemporains. le grand apport de ce Covered wagon épique, c'est dans le fait d'avoir choisi de relater une migration historique (1849, le départ de caravanes de chariots vers l'ouest, et le territoire de l'Oregon, et ce qui deviendra l'état de Washington), qui fait du film quelque chose de nouveau, et qui ne disparaîtra pas du western à partir de ce moment: The covered wagon va créer un sous-genre du western de luxe sans jamais en avoir eu l'intention, et John Ford (The Iron Horse, 1924; Three bad men, 1926), puis Raoul Walsh (The big trail, 1930) vont s'engouffrer dans la brèche.

On aimerait bien sur, tant le film est sympathique, dire que c'est non seulement la matrice de tous ces films de pionniers, mais aussi le chef d'oeuvre, mais on en est loin. Les défauts du film sont dans le parti-pris de la Paramount de mettre en valeur une histoire de mélodrame traditionnel dont J. Warren Kerrigan et Lois Wilson sont les héros: Will Banion, l'un des pionniers qui mène la caravane, a beau être un cowboy au grand coeur, amoureux de la belle Molly, il est aussi un homme dont le passé recèle une tâche qui le rend infréquentable: il a été chassé de l'armée pour avoir volé du bétail, et c'est ce que se plait à lui rappeler Sam Woodhull (Alan Hale), son concurrent pour le coeur de la belle Molly. les deux hommes possèdent un autre point commun: ils sont tous les deux en charge d'une partie de la caravane. Cette histoire tend à prendre de la place dans le film, et est partiellement rachetée par les amis de Banion, interprétés par Ernest Torrence et Tully Marshall, qui rivalisent de crachats, scènes de saoulerie et peaux de bêtes pour imposer la vision d'un ouest rugueux et traversé de personnages picaresques. Ford saura retenir la leçon.... Sinon, le film se concentre sur le parcours de la caravane, en deux camps (L'un conduit par Banion, et l'autre par Woodhull, afin d'empêcher les bagarres, les deux hommes préfèrent rester éloignés l'un de l'autre) vers l'Oregon, et comment à un moment crucial la caravane doit se scinder en deux, dans le sens de l'histoire: vers l'Oregon pour aller cultiver la terre, ou vers la Californie pour aller chercher de l'or.

Cette dualité insistante, symboliquement répartie autour de Molly dont le père se trouve être le chef de toute l'expédition, est une allusion claire des auteurs aux choix qui attendent les pionniers dans leur parcours, choix quotidiens entre la survie et l'aventure, l'or ou l'agriculture, tuer son ennemi ou l'épargner... Les réponses sont multiples, et le film se garde bien de trop moraliser. Disons que si Banion reste vertueux (et se rachète, grâce à l'intervention, à l'Est, d'un jeune avocat promis à un bel avenir, un certain Abe Lincoln), ses deux copains, trappeurs et hommes des plaines, ont la gâchette un peu plus chatouilleuse...

Le film est empreint, en dépit de son intrigue un brin envahissante, d'un style documentaire assez fascinant: bien sûr, tout ceci est de la fiction, mais les grands espaces qui forment le décor du film sont encore vastes en 1923, et il a fallu amener tous ces chariots, ces bêtes et ces gens, et la photographie splendide de Karl Brown a su capter quelque chose d'authentique. Si le drame n'est pas à proprement parler transcendant, Cruze sait à divers moments créer une véritable tension, un souffle épique qui manque au reste de la production: voir à ce sujet le montage époustouflant du début de la chasse au bison, qui alterne des plans des bisons (ils ne sont qu'une vingtaine, on n'a sans doute pas besoin d 'expliquer pourquoi...) qui s'approchent, et des pionniers qui s'apprètent à les chasser. Ernest torrence, torse nu, avec son arc, a doit à quelques gros plans, et l'ensemble est dynamiques. D'autres gros plans des protagonistes sont utilisés de façon très convaincante, qui renvoie Griffith et son gros plan détaché du contexte aux paquerettes: le film ne décroche finalement jamais de son fil narratif, et ne décroche jamais pour des digressions lyriques...

Avec ses qualités et défauts, le film a au moins l'avantage d'être le premier western épique, et bien sur, sa descendance plaide pour lui. mais s'il fallait choisir entre lui et son petit frère de l'année suivante, The iron horse, le choix est trop facile. Kerrigan dans l'un de ses derniers rôles est un bien piètre concurrent pour O'Brien, et les 150 minutes du film de Ford s'avalent toutes seules. Néanmoins, ce grand-père du genre a bien le droit qu'on lui témoigne du respect, à plus forte raison parce que ce n'est pas tous les jours qu'on peut le voir.

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Published by Allen john - dans Muet Western 1923 James Cruze