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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 16:38
Born reckless (John Ford, 1930)

Ce film est l'histoire édifiante d'un gangster: en 1917, Louis Berretti (Edmund Lowe), un bon fils pour ses parents, est en réalité le chef d'un gang de truands spécialisés dans le cambriolage de bijouteries. IL mène son monde à sa guise, truand certes, mais exigeant quant à la moralité de sa soeur (Marguerite Churchill). Arrêté, il va être puni d'une façon inattendue: il est envoyé en Europe pour participer au conflit contre les Allemands. Il en revient couvert de gloire, et désireux de s'élever. Mais va-t-il pouvoir reprendre sa vie dans le quartier, sans retomber dans les ennuis?

Sorti juste avant Up the river, Born reckless prouve que Ford n'était plus, en 1930, aussi à l'aise pour y tourner des films selon son coeur qu'il n'avait été depuis 1920 à la Fox... Il y a bien sur plusieurs facteurs, certains ayant d'ailleurs été fort bien exposés dans le documentaire Murnau, Borzage and Fox de John Cork: essentiellement, la perte de contrôle de sa société par William Fox a amené les nouveaux décideurs à redistribuer leurs cartes, et d'ailleurs, Ford comme d'autres vont être amenés à céder une partie de leur contrôle sur leurs films à des co-réalisateurs sensés plus à même de s'adapter au son. Officiellement, celui-ci est un film de John Ford, mais il a en fait été co-dirigé par un certain Andrew Bennison. Il serait facile de lui attribuer le ratage du film, je ne me le permettrai pas. D'abord parce que Born Reckless est malgré tout une tentative par Ford de retrouver partiellement dans certaines scènes le style qu'il avait adopté, à l'imitation de Murnau, avec Upstream en 1927, et dont il avait encore usé dans Hangman's house, Mother Machree et une partie de Four sons en 1928. Ainsi ce nouveau film, plutôt orienté vers la peinture de la faune urbaine et de la pègre, est-il riche en scènes nocturnes, en recherches sur l'éclairage et l'ombre, qui parfois sortent le spectateur de sa léthargie. On retrouve même vers la fin du film un décor qui nous est familier, pour l'avoir vu filmé de plusieurs angles dans plusieurs films: un marécage embrumé vu dans Lucky star (Borzage, 1929), Four sons (Ford, 1928), et... Sunrise (Murnau, 1927)... L'autre raison qui nous pousserait à continuer à attribuer ce film surtout à Ford, c'est une direction d'acteurs parfois erratique, déjà vue dans le poussif Black watch (1929) et qu'on retrouvera dans l'ennuyeux Flesh en 1932!

Tout comme son style visuel, le film est un mélange un peu indigeste entre film de gangsters, comédie ethnique (Avec des conversations en Italien mêlant les acteurs qui le parlent et ceux qui le déchiffrent...) et même comédie de guerre: durant le passage consacré à la première guerre mondiale, c'est comme si la Fox se souvenait tout à coup avoir produit le film What price glory? de Raoul Walsh... Mais si Ford essaie de s'imposer un style parfois recherché, avec de belles compositions ça et là, l'ensemble est quand même torpillé par la lourdeur des acteurs et des dialogues. Sorti un an avant Public enemy et Little Caesar, Born Reckless ne leur arrive pas vraiment à la cheville.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Pre-code
6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 08:19
Up the river (John Ford, 1930)

Le parlant en était encore à ses balbutiements lorsque Ford a réalisé ce film, une comédie sans grande prétention qui témoigne au moins de sa capacité à s'adapter à la nouvelle donne cinématographique. S'il est un aspect du film qui nous pouse à nous y intéresser aujourd'hui, c'est bien sur la présence de jeunes acteurs venus du théâtre, et qui tranchaient sur les jeunes premiers favorisés par les studios en cette époque de tout-parlant et tout-chantant, par leur naturel et leur aura: Spencer Tracy et Humphrey Bogart. C'est d'ailleurs sans doute à Tracy, vedette en titre du film pour son tout premier rôle dans un long métrage, qu'on doit la présence de Bogart, les deux étant à l'époque très proches. Si Bogart est encore un peu vert, mal à l'aise dans un rôle qui tranche sur sa future personalité cinématographique (Sauf lorsque le personnage doit montrer les dents, sans surprise...), Tracy est déjà là et bien là... Pour le reste, cette comédie d'évasion et d eprison est largement, comme on dit, "sympathique":

On y asiste aux aventures de Saint Louis (Tracy), un professionnel de l'évasion carcérale, qui est une vedette confirmée dans toutes les prisons où il passe... Et ne fait que passer. Mais le film se concentre essentiellement sur une évasion qu'il va mettre à profit pour venir en aide à un ancien copain de prison, Steve Jordan (Bogart), d'une bonne famille de la Nouvelle Angleterre, dont l'image est menacée par un escroc qui menace de révéler son passé de taulard à sa famille. Saint Louis s'évade donc uniquement pour régler le problème, et promet de revenir...

Mineur dans la carrière de Ford qui en ces débuts du parlant attendait, un peu maussade, qu'on lui donne de vrais bons sujets à la Fox après ses oeuvres personnelles de 1924 à 1928, on pense en voyant ce film à un autre auteur: Ford considérait, disait-il jusque dans les années 60, le film Fox The honor system de son collègue Raoul Walsh (Sorti en 1917, et hélas perdu), comme le meilleur qu'il auit jamais vu. Le film exposait avec un style coup de poing la violence et la brutalité de la vie en prison, ainsi que les liens des prisonniers avec l'extérieur, généralement situés dans une ambiance d'uintimidation et de corruption politique... Au vu de ce qui est pour Ford son seul film "de prison", on se dit qu'il a laissé passer une belle occasion!

Néanmoins,le film reste quand même d'un niveau honnête, avec la diction rapide typique des films de prison, mais si on cherche ici un film coup de poing à la Big house, on sera déçu: la prison ressemble surtout à un endroit sympa, ou les hommes parlent fort, mais s'amusent à organiser des spectacles et des matchs de base-ball, avec la complicité du directeur de la prison, et tout ce petit monde reluque en permanence du côté de la prison pour femmes située juste à côté des bâtiments pour les hommes... C'est malgré tout le plus distrayant des trois films de 1930 (Les deux autres sont Born Reckless, et Men Without women, dont seule une copie partiellement parlante a survécu), en dépit de la qualité douteuse de la seule copie ayant survécu... On pourra toujours y chercher un lointain cousinage avec les scènes de camaraderie et de comédie des films de cavalerie des années 40-50, ou des ingrédients qui rattachent ce petit film du folklore des comédies Sudistes indolentes qui n'allaient pas tarder à raviver le petit univers de Ford, quelques années plus tard, toujours pour la Fox. Et à propos de l'univers Fordien, le film nous permet d'assister à la correction d'un grand barraqué qui s'en prend aux plus faibles, et qui est interprété par... Ward Bond.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Pre-code Comédie
12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 18:14
The hurricane (John Ford, 1937)

Il peut paraître surprenant de voir John Ford sacrifier au genre du film catastrophe, d'autant que ce n'était pas un genre très développé à cette époque lointaine. Tourné pour la Goldwyn, avec des moyens conséquents mais au prix d'une certaine frustration, The Hurricane est donc pour Ford l'occasion de mettre en scène une communauté en proie à une catastrophe, ce qui ne nous surprendra pas vraiment, tant le réalisateur a pris l'habitude de conter des aventures de groupes humains en proie à toutes sortes de périls, sur les routes de l'ouest (Wagon master, Stagecoach), les déserts (Three Godfathers, The lost patrol) ou même les jungles du Pacifique, perdues dans la guerre (They were expendable). Et Ford, amoureux de la mer et du Pacifique en particulier, devait prendre comme une bonne nouvelle la mission de tourner un film sur la Polynésie... mais dut le tourner en studio.

Sur une petite île de Polynésie Française, deux jeunes indigènes, Marama (Dorothy Lamour) et Terangi (Jon Hall) se marient. Au cours d'un voyge à Tahiti, Terangi va se battre contre un Français qui l'a insulté, et écope donc de six mois de prison. Ayant tenté de s'évader, il va voir sa peine prolongée. La troisième tentative sera pourtant la bonne, et il revient à Marama et à sa fille qu'il n'a pas encore connue. le gouverneur De Laage (Raymond Massey), un homme intransigeant, est déterminé à le retrouver, alors que Mme De Laage (Mary Astor) se fait la protectrice du couple et de la communauté indigène. Mais un ouragan menace...

Le film est contemporain de la menace de guerre, et l'historien Joseph McBride attribue à ce film une dimension métaphorique, voire prophétique, lorsque le drapeau Français flottant au dessus de Tahiti se fait déchirer par l'ouragan dévastateur... Il est possible qu'il y ait ici comme un petit commentaire symbolique, doublé par l'attitude profondément intolérante de Massey (Qui est, comme à son habitude, merveilleusement méchant!), mais je pense qu'il faut surtout y lire une critique violente du colonialisme, sous toutes ses formes, que les humanistes Ford et son scénariste Dudley Nichols, ne pouvaient pas supporter. Et le film se situe bien dans la peinture habituelle par Ford des destinées tragiques des groupes humains. Si on n'en fait pas plus de cas, bien que le film soit après tout fort distrayant et très bien réalisé, c'est sans doute parce que décidément, Ford n'a pas eu comme Murnau la chance de tourner "son" film Polynésien sur les lieux mêmes du drame, et qu'on est plutôt dans un tranquille savoir-faire Hollywoodien que dans Tabu...

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Published by François Massarelli - dans John Ford
8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 18:00

Des êtres en errance, entre deux feux, entre par exemple la "frontière" et la paix (Stagecoach), entre une guerre ratée et le risque de se faire massacrer par des Comanches en révolte (The searchers), entre l'arrivée dans l'ouest et la lutte politique (The man who shot Liberty Valance)... Ford a passé sa vie et sa carrière à raconter ce genre d'histoires, finalement, alors comment s'étonner qu'avec une petite production personnelle comme ce film (Sous la bannière d'Argosy Pictures qu'il vient de créer avec Merian C. Cooper), il revienne à ce thème? Il en profite aussi pour montrer son attachement romantique à ces histoires de marins, tout en rendant un hommage aussi vibrant que d'habitude à "son" Irlande: le bateau où se situe l'action des trois quarts du film s'appelle le Glencairn, et Thomas Mitchell, Barry Fitzgerald et Arthur Shields y interprètent des marins Irlandais.

Le film oscille en permanence entre comédie picaresque et drame, et Ford a décidé d'adopter un style qui renvoie à ses années Fox au temps du muet, lorsque à partir d'Upstream le cinéaste avait suivi l'exemple de Murnau et intégré le Chiaroscuro dans son style pictural.Avec Gregg Toland à la caméra, le résultat est splendide, bien entendu, bien meilleur en tout cas que ne le sera le style de The fugitive lorsqu'il reviendra à cette tendance (Que certains critiquent fortement dans son oeuvre, Lindsay Anderson le premier). Adaptée de plusieurs pièces de Eugene O'Neill, l'intrigue est essentiellement basée autour des pérégrinations de quelques marins rassemblés sur le même bateau, chacun ayant son histoire. On remarquera en particulier Driscoll, l'Irlandais à forte tête (Thomas Mitchell), l'Américain Yank au destin triste (Ward Bond), l'alcoolique Britannique qui a fui sa famille (Ian Hunter), et enfin les deux marins Suédois John Qualen et John Wayne, ce dernier servant vaguement de fil rouge tant son désir de rentrer au pays est l'objet d'un petit suspense: y parviendra-t-il sans rempiler? John Wayne en marin Suédois (Avec accent, bien sur), c'est bien sur inattendu, et on sent vaguement comme une certaine farce du metteur en scène, qui ne traitera jamais Wayne comme une grande vedette, et lui jouera parfois des tours pendables...

S'il n'est pas un très grand film de John Ford, ce jolie effort au lyrisme parfois un peu pesant reste, au moins, un film totalement personnel, et l'auteur qui vient de triompher avec Stagecoach inaugurait là une série de productions indépendantes qui allaient enrichir son canon de façon intéressante. Tout en montrant avec une grande affection la vie de ces perdants, Ford n'oublie pas de manier l'ironie. Mais sans la moindre méchanceté, juste une forte pointe d'amertume...

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Published by François Massarelli - dans John Ford
12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 16:11
The wings of eagles (John Ford, 1956)

Des hauts et des bas... Dans les années 50, Ford n'a plus rien à prouver, d'où la profusion de films, certains bons voire exceptionnels, d'autres franchement médiocres... Celui-ci, tourné pour la MGM, ne fait partie ni des premiers, ni des autres: c'est un film personnel, d'autant qu'il s'agit de la biographie d'un copain et que Ford fait (presque) partie des personnages, et aussi parce que le rôle principal est tenu par John Wayne, marié à Maureen O'Hara... Le sujet, bien sur, est la vie de Frank 'Spig' Wead, un marin/aviateur qui a presque participé à la seconde guerre mondiale, inventé de façon sporadique des trucs intéressants pour moderniser l'utilisation des porte-avions, décroché quelques records non négligeables, écrit des romans, nouvelles, et bien sur quelques scénarios dont un certain nombre pour John Ford, appelé John Dodge (Ward Bons, saisissant de ressemblance)... Mais au final, à la fin de sa vie, il ressent surtout une frustration terrible, celle d'avoir été le bon homme, oui, mais au mauvais moment: trop jeune pour participer au premier conflit et servir son pays, trop vieux et trop abîmé par un spectaculaire accident qui l'a longtemps laissé paralysé, pour servir lors de la seconde guerre mondiale, pendant que ses copains montaient en grade ou mouraient en héros... Et trop attaché à sa vie militaire pour être le mari idéal, ce qui l'a forcé à sentir grandir ses deux filles à l'écart, sans parler de la mort traumatique de son fils, âgé de quelques mois seulement...

Ford est toujours à l'aise avec les sentiments, ce qui devient d'ailleurs facile de lui reprocher tellement il a tendance à s'y vautrer. C'est un peu le cas dans ce film qui tient à peu de choses et dont le relâchement certain quant à la chronologie des événements ajoute à son aspect joyeusement foutraque. Mais 'Spig' est bougrement attachant, et dans l'introduction de son double John Dodge, Ford semble lâcher l'une des clés de son propre personnage, ce côté si Irlandais, cette indéfectible nostalgie... En contant l'histoire de celui qui n'a pas assez vécu et se sent désormais mourir dans les regrets, Ford sent quant à lui l'effet du temps qui passe trop vite, à plus forte raison quand on a vécu intensément. Et s'il y a bien un metteur en scène qui a vécu intensément, c'est sans aucun doute John Ford... Ce portrait de Frank Wead est un portrait en creux de John Ford, le plus personnel sans doute. Alors avec ou sans défauts, tant pis, on prend! ... Et il y a Maureen O'Hara, alors...

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Published by François Massarelli - dans John Ford
21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 10:25

Drums along the Mohawk est le premier film en couleurs de Ford, et le deuxième dans lequel, après Young Mr Lincoln, il donne le rôle principal à Henry Fonda. C'est un film Fox, au sens ou Darryl F. Zanuck aurait très bien pu confier la mission à quelqu'un d'autre que Ford, et il possède par bien des aspects l'apparence d'une commande. Rien de péjoratif ici, juste l'idée que Ford n'aurait peut-être pas été amené à réaliser ce film par lui même: on n'a pas d'autres exemples de réalisations sur l'Amérique de cette période, et il est assez facile de l'expliquer. Ford est à la fois un enfant du XXe siècle, fasciné à la fois par le devenir de ses contemporains, et par les cheminements, politiques historiques ou philosophiques, qui les ont amenés là ou ils sont. Et en bon fils d'immigrés Irlandais, Ford ne fait pas trop remonter le fil de sa vision personnel de l'histoire: il va généralement jusqu'au milieu du XIXe siècle et ne va pas plus loin... Et ce qui frappe dans ce film c'est à la fois que le conflit dont il est question est essentiellement celui des Américains contre les Anglais, mais aussi que Ford ne peut pas s'empêcher d'y glisser quelques allusions plus personnelles. Et le pasteur, interprété par Arthur Shields (Qui était préposé aux rôles d'écclésiastiques austères et irritants, le pauvre), force comme d'habitude son fort accent Irlandais...

L'intrigue est située en pleine guerre d'indépendance, après la déclaration de 1776, et plutôt vers la fin. Gil Martin (Fonda), un pionnier installé depuis peu dans la vallée de Mohawk au nord de l'état de New York, se marie avec Lana (Claudette Colbert), une jeune femme de la bonne société d'Albany, puis l'emmène avec lui pour qu'elle partage son rude quotidien. Une fois arrivée, elle a du mal à s'y faire, mais finit par devenir une vraie pionnière elle aussi. Ils ne sont pourtant pas au bout de leurs peines, puisque la région est menacée par des raids Anglais, aidés par des troupes d'Indiens locaux qui ne font pas dans la dentelle. Ils vont devoir se battre, et faire face à la destruction de tous leurs biens; mais la communauté entière va s'entraider, et ils vont bénéficier en particulier des largesses d'une pittoresque veuve, qui les recueille et leur donne du travail...

Les épisodes de l'intrigue sont autant d'étapes, faites de courtes avancées et de grosses reculades... il faut vraiment attendre le milieu du film pour que la mutation en Lana s'accomplisse, et ça passe par la guerre, la violence, la mort... et la pluie. Une superbe scène est traitée avec tout le lyrisme dont sait faire preuve Ford, et nous montre la communauté qui voit revenir ses soldats, et les secours qui s'organisent autour des blessés. Mais si la mort est là, symbolisée par le décès du général local, blessé à la jambe et ne survivant pas à son amputation, la naissance n'est pas que celle d'un idéal: très vite, les deux héros vont enfin avoir une naissance pour pouvoir affronter l'avenir. Si les vignettes sont parfois un peu fluettes et répétitives, au moins l'histoire avance-t-elle de façon satisfaisante. Et Ford laisse éclater son lyrisme avec la couleur, qu'il utilise de façon très remarquable. Il utilise une palette très champêtre, barbouillant toutefois de bleu ses scènes aux bruns, jaunes et verts très prononcés: les scènes d'orage nocturnes, les scènes de nuit plus classiques, notamment. et il tire toutes les ressources dramatiques d'une scène de poursuite à pied, située à l'aube. Son film ressort essentiellement d'une imagerie proto-Américaine presque enfantine, mais il le fait, comme il savait le faire, avec coeur... Et une série d'images inoubliables, et si fordiennes, nous rappellent qui est à la barre: Francis Ford, saoul comme un cochon, capturé et attaché à un chariot de foin en flammes; la veuve malade étendue dans son lit et visitée par deux maraudeurs indiens qui sont subjugués par le caractère de la vieille bourrique, le pasteur qui exhorte sa communauté à la résistance en précisant que les contrevenants seront pendus, avant de prendre les armes lui-même... et enfin, et surtout une image magnifique de Claudette Colbert qui voit partir son mari, dans un plan qui embrasse presque toute la vallée, et à la fin du plan, elle s'écroule comme si elle s'évanouissait. Le film est certes mineur, il sert essentiellement de récréation pour le metteur en scène, mais il recycle beaucoup de ses idées, et le film lui permet de les raffiner encore un peu. Il n'y a pas loin de cette communauté de la nouvelle Angleterre, à ses Okies en errance (The grapes of Wrath, 1940), ou aux Mormons de Wagon Master (1950).

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Published by François Massarelli - dans John Ford
23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 13:43

Un Ford "Crépusculaire", un de ces films qui s'attachent à montrer la légende au terme d'une vie, c'est le plus souvent un western, ou comme dans Wings of eagles (1957), un film de guerre. Raison de plus pour s'intéresser à une rareté: non seulement The last Hurrah! est un film contemporain, le seul film de Ford à ma connaissance à incorporer la télévision, mais en plus il parle de politique. Frank Skeffington, maire d'origine Irlandaise d'une ville de nouvelle Angleterre, a décidé de briguer un dernier mandat. Lui et son équipe de campagne sont des vieux routiers de la politique, ils considèrent donc l'affaire comme entendue, et on asiqte à la force tranquille d'une équipe rodée en action, concentrant leurs efforts sur trois points: s'attacher à discréditer le principal opposant, Kevin McCluskey, un WASP trop lisse, et trop jeune; consolider les bases de l'électorat traditionnel en pratuiquant un clientélisme sans le moindre remords; enfin, essayer de contrer le ressentiment des WASP de la ville, peu enclins à voter pour un vieux lion Irlandais à la réputation sulfureuse, et dont skeffington sait qu'ils veulent sa peau, pour cette fois en particulier. La tendresse incroyable avec laquelle Ford dépeint son Frank Skeffington, d'ailleurs interprété par Spencer Tracy, le grand père idéal, ne doit pas nous leurrer: c'est un politicien, un vrai, c'est-à-dire un homme rompu à tout: le bas comme le haut, le moral comme le corrompu. Mais McCluskey, lui, n'a rien à se reprocher, et il est d'une fadeur sans mélange. Les excès (langagiers, fanfaronnades, et autres) sont autant de clichés fordiens qui sont là pour nous faire aimer un peu plus le personnage. Et comme les personnages en passe de vieillir oui de disparaitre des Westerns, le vieux politicien a sa part dans l'édification d'une Amérique que Ford aime par dessus-tout. Il était de bon ton de se déclarer Républicain à Hollywood, toujours tenté par la droite de la droite, et Ford n'a pas fait exception à cette règle; néanmoins, un grand nombre de ses films trahissent une tendance démocrate particulièrement prononcée. C'est le cas de celui-ci, qui insiste sur le coté généreux de la politique, présentée comme un sport par Skeffington, mais aussi comme un moyen, tout simplement, de servir son prochain, quitte à se servir au passage.

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Published by François Massarelli - dans John Ford
14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 16:14
They were expendable (John Ford, 1945)

Ford revenait après trois ans d'absence au cinéma avec ce film, tourné pour la MGM. Il est sorti en décembre 1945, soit à peine quelques mois avant la fin des conflits liés à la seconde guerre mondiale. They were expendable se limite à un aspect de la guerre, celui de la bataille des Philippines, qui commence tout de suite après l'attaque sur Pearl Harbor, et se déroule jusqu'à mai 1942. Les héros en sont des capitaines de vedettes-torpilleurs, des petits bateaux aisément manoeuvrables, mais limités à des attaques ciblées essentiellement pour défendre les côtes, et dont l'armement n'était pas très lourd: des moustiques, en quelque sorte, mais dont les piqures étaient parfois nécessaires. On suit donc les tribulations des lieutenants Brickley (Robert Montgomery) et Ryan (John Wayne), qui mènent des escarmouches, et vont vite devoir se rendre à l'inéluctable: les Philippines vont progressivement tomber sous la coupe du Japon.

Ford sortait de trois ans de services rendus à la nation, avec le service cinématographique, tout comme Robert Montgomery qui avait précisément servi dans le même corps de marine, et fait le même travail, que les héros du film... Le scénario, signé de l'officier en retraite Frank "Spig" Wead, faisait retourner ce dernier à un sujet militaire, et les trois hommes sont d'ailleurs mentionnés au générique avec leurs distinctions militaires. Mais pas de cocardisme triomphant dans ce film, qui s'il n'a rien d'un brulot antimilitariste, a au moins le mérite de se parer d'un réalisme très impressionnant. Et cette fois, il s'agit de fait de chanter les louanges des obscurs, des sans-grades, à travers l'évocation des moments de plus en plus incertains au fur et à mesure que le film progresse. Quant il se termine, il nous dépeint d'ailleurs une situation inachevée...

Mais Ford n'est finalement jamais aussi à l'aise que lorsqu'il doit peindre une situation noire avec un mélange explosif de pudeur et d'émotions, d'où la réussite inévitable de ce film, tourné d'ailleurs en famille: on reconnaitra les habituels Russell Simpson, Ward Bond et Jack Pennick auprès des personnages principaux; Et la situation, celle de soldats en proie à un destin difficile, arrivés au bout de la course, sera reprise dans certains aspects des films de la cavalerie qui termineront la décennie. Disons que le film le plus proche de l'esprit de celui-ci dans la canon Fordien est sans doute She wore a yellow ribbon, avec l'incapacité dans laquelle Wayne se trouve de faire table rase de son temps passé dans l'armée. c'est bien sur ironique dans la mesure ou Ford a été parait-il exécrable avec l'acteur dans la mesure ou celui-ci ne s'était pas engagé... They were expendable est aussi notable pour deux points: d'une part, Ford y a confié les rênes du film, lors d'une incapacité de tourner, à Montgomery, qui est ainsi devenu réalisateur; d'autre part, Ford qui l'a tourné dans l'urgence n'en faisait aucun cas, estimant que c'était du pur produit de propagande, avant que Lindsay Anderson ne lui fasse voir raison. Chapeau!

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Published by François Massarelli - dans John Ford
18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 08:23

Deux jeunes cowboys (Ben Jonson et Harry Carey Jr) convoient des chevaux vers une petite ville de l'ouest dans l'espoir de les vendre. Ils arrivent à une petite ville, ou ils font la rencontre d'une groupe de mormons (conduits par Ward Bond) à la recherche de guides pour les amener en sécurité vers une vallée qu'ils désignent comme leur terre promise. Après une hésitation, les deux hommes acceptent, et le voyage va permettre à tout de petit monde de rencontrer des Navajos pas trop hostiles, des saltimbanques hauts en couleurs (Et avec un taux d'alcool dans le sang assez rarement constatés chez nos amis mormons), mais aussi des bandits, les Clegg, un homme accompagné de ses fils et neveux qui écument la région, et qui sont très, très dangereux...

Avec 85 minutes au compteur, ce film pourrait aisément être considéré comme une production de série B pour Ford. de plus, les vedettes en sont, essentiellement, les acteurs que le réalisateur-producteur a sous contrat: Jonson et Carey, habitués à jouer les seconds couteaux (Dans la trilogie de la cavalerie par exemple), Jane Darwell en souffleuse de trompette au regard halluciné, dont les oeillades à tous les hommes de passage nous font aisément douter de son appartenance à la rigoureuse tribu des disciples de Brigham Young, ou encore Ward Bond, sans oublier le toujours muet mais cette fois sobre Francis Ford, ils sont tous là... Mais pas de John Wayne, de Henry Fonda ou de Maureen O'Hara. Et il y a dans ce film une petite tendance au recyclage d'idées, avec le voyage d'un groupe vers une terre promise, l'errance d'une petit nombre de personnalités bien campées (Même si souvent caricaturales) qui nous rapellent un peu l'atmosphère sublime de Stagecoach, voire de Grapes of wrath. Le choix de Monument Valley débouche pour toute personne attentive sur une utilisation répétée des mêmes décors, et tout spectateur souhaitant évaluer la vraisemblance géographique des déplacements de nos mormons le constatera: ces gens-là tournent en rond, et d'ailleurs les mots de la fin s'inscrivent sur l'écran alors que le but du voyage n'est toujours pas atteint...

Pourquoi d'ailleurs avoir choisi un groupe aussi controversé que les Mormons, pour notre Ford toujours plus Catholique et Irlandais que jamais, qui semble ici s'accomoder de peindre l'errance d'un goupe de gens plus W.A.S.P. que la famille Bush elle-même, mais passés au travers du filtre déformant de son style: il suffit de voir comment le doyen Ward Bond ne peut réfréner une tendance à jurer qui lui attire systématiquement les gros yeux de sa communauté! On peut alors se poser la question: un groupe d'Irlandais, ça n'aurait pas été plus facile? Je pense qu'il faut attribuer la raison du choix de Ford et de son confrère producteur Merian C. Cooper à une envie de traiter un sujet rarement conté, on sait après tout la tendresse sans exclusivité du metteur en scène pour toute l'histoire de l'ouest. Et comme le film est réminiscent d'autres productions de Ford, le fait d'apporter une thématique en apparence nouvelle contourne les éventuelles critiques... Et l'histoire même des Mormons justifie après tout l'existence de ce film, qui comme je le disais plus haut, ne se termine pas par une découverte de la vallée promise, soulignant ainsi que le propos est le voyage lui-même, non son but. Une errance, aussi métaphorique (The lost patrol) que physique (Three bad men, Stagecoach), épique (Grapes of wrath, The iron horse) ou intérieure (The informer), douloureuse (Pilgrimage, The fugitive, Cheyenne Autumn) ou fondatrice (Four sons, Drums along the mohawk): le thème est illustré par tant de films de Ford.

Car ils sont bien sympathiques, ces gens qui ne ressemblent pas tellement à des mormons, amenés à cohabiter avec hospitalité (Et une certaine distance émotionnelle) avec des gens qui ne leurs ressemblent pas, et étendant une inattendue ouverture d'esprit aux autres parias de cet ouest rude de l'époque, les Navajos ou les propriétaires alcooliques d'un medicine show crapuleux. Ford peut, y montrer quelques destins qui épousent une trajectoire parfois accidentée, comme il l'a déjà fait dans ses grands films, Stagecoach en tête: le cow-boy insouciant et impétueux (Carey) épousera une jeune femme Mormon, et s'établira sans doute dans la communauté. Les Clegg trouveront leur juste récompense pour leurs services sanguinaires, les Mormons trouveront (Sans doute) leur terre promise, et l'autre cowboy pourra épouser la jeune femme du medicine show (Joanne Dru), qui de son côté trouvera la rédemption pour un passé de pécheresse qui est évident, mais jamais mentionné sinon par des regards, ou... des silences.

Car si Wagon master n'est PAS (Contrairement par exemple à l'autre production Argosy indépendante de cette même année, Rio Grande) un film mineur, bien au contraire, c'est bien par sa générosité, son humanisme et son immense poésie. Le film est une épure, un concentré d'univers familier et ensoleillé, dans lequel on se glisse avec gourmandise comme on retrouve un vieil ami. A l'heure ou Ford choisissait la redite (Les films de la Cavalerie) ou les tâches de studio, prestigieuses mais impersonnelles (Mogambo) ou carrément indignes et indigentes (What price glory, When Willie comes marching home), il prouvait aussi qu'il pouvait continuer à explorer son univers avec bonheur, en se renouvelant avec trois bouts de ficelle, sans stars, et quand même, quand même, avec Monument Valley. Voyage recommandé.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Western
13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 17:00

Interrogé sur sa carrière et ses débuts, lors d'une interview pour la télévision Française, Ford avait répondu d'une façon intrigante à une question sur son premier film, au milieu d'une foule d'autres mensonges tous aussi gros et picaresques les uns que les autres: il prétendait que c'était ce long métrage de 1924, qui s'avère en réalité être son cinquantième si on en croit la filmographie établie par Lindsay Anderson... Mais il y a sans doute des raisons, autre que le grand âge (Ford était retraité depuis quelques années lors de l'interview), la maladie, le gâtisme, ou même l'alcool. De fait, si Just pals en 1920 inaugurait la longue et fructueuse association du metteur en scène avec la Fox, ce long métrage de 12 bobines le consacrait de façon spectaculaire, tout en suivant de près la Paramount qui avait dégainé son premier super-western en 1923 avec The covered wagon. Non seulement le genre, qui était essentiellement lié à la série B et au serial, allait enfin connaitre mise en avant et considération grâce à de telles oeuvres, mais le metteur en scène était enfin reconnu et à sa juste place. Et ça n'a pas été sans mal, le tournage ayant été, si l'on en croit les commentaires contemporains, épique! Sans doute pas autant que ceux du disciple Peckinpah, mais pas si loin...

Le film suit en fait deux intrigues, largement imbriquées l'une dans l'autre: d'une part, il s'agit de rendre compte de l'histoire de la construction de la ligne inter-continentale de chemin de fer, décidée par le président Lincoln en 1862 après de nombreuses années à préparer cet évènement, et achevée en 1869. Le film suit partiellement la trajectoire des deux compagnies, la Union Pacific (Partie de Omaha, Nebraska, et faisant route vers l'Ouest) et la Central Pacific (Partie, elle de Sacramento en Californie), jusqu'à Promontory Point, en Utah. Mais surtout, il nous conte les aventures de Davey Brandon et Miriam Marsh, et leur participation à l'Histoire: voisin de Abraham Lincoln (Charles Edward Bull) quand les deux héros étaient enfants, le père du jeune Davey était un idéaliste, désireux de trouver la route parfaite pour une future ligne de chemin de fer à travers les Etats-Unis. Après un court épisode qui le voit deviser avec le futur président pendant que le petit Davey joue avec sa copine Miriam, on voit le père et le fils partir pour une expédition vers l'Ouest. Une séquence les voit bivouaquer en pleine nuit, près du territoire des Cheyennes, mais le père meurt lors d'une attaque d'Indiens, menée sous la direction d'un renégat (Fred Kohler), reconnaissable à sa main droite: il y manque trois doigts... La scène est fantastique, Ford réussissant à passer sans effort de la quiétude d'une soirée au coin du feu pour le pionnier et son fils, à un suspense lié à la présence d'indices troublants: le père a entendu quelque chose, semble inquiet; Ford nous montre alors une jambe en gros plan, un homme en mocassins qui avance précautionneusement, mais marche malgré tout sur des branches sèches. Retour au père, de plus en plus angoissé, qui tente de sauver la face de façon à ne pas effrayer son fils. Ford retourne au plan précédent, et nous montre la progression d'autres Indiens, toujours vus uniquement par leurs jambes. Le père, cette fois, saisit son fils, l'embrasse et l'éloigne. Le plan suivant le voit se faire attaquer, à plusieurs contre un. Il n'a aucune chance... La scène est ensuite vue du point de vue de Davey, qui est témoin à distance du meurtre, de son père par un homme qui le scalpe ensuite. Davey a vu la main droite de l'homme, et a entendu son père s'étonner du fait que son assassin était blanc... La scène est exemplaire de la façon dont Ford installe du suspense, sans jamais forcer la rupture de ton. Tous les ingrédients de ces deux séquences d'introduction mettent le reste du film en place: Lincoln et le père Brandon, visionnaires, tous deux tués, mais dont les visées civilisatrices seront reprises par Davey. Celui-ci aura également à coeur de venger son père, et de retrouver la petite Miriam d'autre part...

Miriam, de son côté, grandit auprès d'un père qui après avoir été réticent, va finalement faire sienne la volonté du père Brandon, et va souscrire au voeu de Lincoln d'unifier la nation par le chemin de fer avant même que la guerre de Sécession soit finie. On voit d'ailleurs une scène à la Maison Blanche, durant laquelle Lincoln doit faire face à une certaine opposition à cette construction, avant-gout de nombreux développements dans le film; par ailleurs Mr Marsh est venu pour être témoin de la signature historique par le président, et en profite pour lui présenter sa fille,désormais incarnée par Madge Bellamy. Celle-ci, enfin, est fiancée à Jesson (Cyril Chadwick), un ingénieur qui manque cruellement de glamour, et dont nous verrons bien vite qu'il est éminemment corruptible... La construction commence donc, et nous assistons dans un premier temps aux mésaventures des ouvriers de la Union Pacific, menés par Marsh et Jesson. Miriam est fréquemment sur place, et assiste avec passion son père, pendant que Deroux, un propriétaire local, manoeuvre et se met Jesson en poche afin de pousser la compagnie à utiliser ses terres, lui devant de fait un loyer... Mais arrive alors un jeune homme qui travaille pour le Poney Express, poursuivi par des indiens: c'est Davey Brandon (George O'Brien), et s'il se rappelle de Miriam Marsh, il sait aussi que son père avait bien trouvé un passage idéal, ce qui ne sera pas du tout arrangeant pour Deroux... Celui-ci, bien sur, a changé et est relativement méconnaissable depuis le meurtre du père de Davey, et bien sur, il dissimule toujours sa main droite.

L'arrivée de George O'Brien est non seulement spectaculaire, mais elle vient au bout de cinquante minutes. Ford nous a permis de l'attendre sagement, tout en nous donnant des arguments et des rappels: la scène dramatique exemplaire durant laquelle son père meurt, le fait qu'il ait été ensuite secouru par des trappeurs, vont lui donner non seulement le désir de se venger, mais aussi faire de lui un homme de ressources, un homme d'action en fait. L'entrevue entre Marsh et Lincoln, en présence de Miriam, passe le relais d'une évocation par le président du 'petit Davey Brandon': ainsi, même absent, le personnage demeure dans l'intrigue... Le choix d'O'Brien, trapu mais costaud, laconique et aux gestes sûrs, est excellent, sans parler de l'importance que l'acteur (Future vedette d'autres films de Ford, mais aussi de Hawks, et surtout de Sunrise de Murnau) va prendre à la Fox. Mais au-delà du caractère actif et droit du personnage, O'Brien est en quelque sorte à la fois le dépositaire, par l'héritage de son père, et la reconnaissance de Lincoln, du rêve d'avenir représenté par le "cheval de fer". La fin, qui vire assez artificiellement au symbolique, voit Davey, lassé des aventures, passer de la Union Pacific à la Central Pacific, et ainsi nous permet de le suivre et de montrer la jonction des deux tronçons comme une véritable réconciliation entre toutes les parties de l'Amérique: Brandon et le Caporal Casey, un copain joué en vieil Irlandais Fordien par ce cabochard de J. Farrell McDonald, peuvent ainsi retrouver leurs amis de la Union Pacific, et Davey retrouve aussi Miriam: mais le jeune homme attend la jonction officielle pour embrasser la belle.

La partie historique du film, qui va de pair avec un tournage spectaculaire (Aucun plan neutre, en fait, Ford place ici la barre très haut, en jouant sur la montage, le cadrage, la vitesse, et des placements de caméra inédits: dans une fosse sous les trains), est prolongée par un recours aux protagonistes réels, ainsi qu'à des épisodes et des faits marquants: l'arrivée des Chinois sur la ligne qui part de Sacramento, l'anecdote de l'aide apportée par "Buffalo" Bill Cody, la construction de villes entières sur la trajet des compagnies, qui sont démontées et remontées ailleurs en quelques heures, et bien sur la très documentée cérémonie de jonction finale, dont les images ici feraient presque illusion tant Ford y a copié les photos historiques, tout ceci est complété par des allusions westerniennes qui renvoient à d'autres folklore: la présence d'un saloon avec ses pensionnaires féminines, dont une prostituée qui joue un rôle important, la présence aussi d'un juge qui nous rappelle Roy Bean, à la fois patron de saloon et juge auto-proclamé: Ford invente beaucoup de formes et d'actes fondamentaux du western dans ce film, l'annoblit de façon spectaculaire avec la présence imposante de Lincoln, mais surtout il semble s'inventer lui-même, en recyclant, enrichissant l'héritage de Griffith, qu'il dépasse de très loin par l'efficacité de sa mise en scène et la cohérence de son humanisme...

Ford est en effet ici à la fête, il mène un tournage spectaculaire, qui donnera lieu à un succès énorme, et un film qui renvoie encore aujourd'hui le spectacle concurrent de la Paramount dans les cordes: le résultat est, malgré ses 150 minutes, d'une rigueur dramatique confondante. Les acteurs sont naturels, et réussissent à faire passer ce qui reste une intrigue symbolique de mélodrame pour argent comptant. Le metteur en scène excelle déjà dans des digressions qui ne prennent pas encore trop de place, et s'amuse beaucoup à faire incarner à ses amis les petits et les sans-grades de l'histoire: ses caporaux et sergents Irlandais qui sont venus prêter main-forte aux ouvriers de la construction, aidés par d'autres immigrants, qu'ils soient Italiens ou Chinois. L'amérique de Ford, déjà illustrée par ses films précédents, se prolonge et devient épique avec The Iron Horse, un film que pour la première fois celui qui professionnellement était crédité "Jack Ford" va désormais signer... John Ford. Et si c'était ça, la clé de ce fameux mensonge, justement? Le premier film pour lequel on l'ait reconnu, le premier qu'il ait signé de son pseudonyme "noble"? Peu importe, d'ailleurs: ceci est l'un des chefs d'oeuvre de Ford, un point c'est tout.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Muet Western 1924