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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 10:11

C'est un film plusieurs fois paradoxal: à la fois un film de prestige et un tournage bâclé, un casting prestigieux et une note en bas de page de la plupart des filmographies de ses protagonistes, un film de John Ford ET un film de Mervyn Le Roy... Avec avantage évident au premier, mais ce n'est pas clair...

Le film conte la vie sans enjeu à bord d'un bateau stationné dans le Pacifique, sous la responsabilité d'un capitaine despotique (James Cagney) et détesté de tous: l'équipage, mais aussi son lieutenant Doug Roberts (Henry Fonda), le médecin du bord (William Powell) et un jeune officier qui en quatorze mois a réussi à éviter de croiser son supérieur tellement il lui fait peur (Jack Lemmon)... Roberts reste la mascotte de l'équipage, à force de faire tampon entre les hommes et leur capitaine... Pourtant il souhaite ardemment quitter le navire, non seulement pour échapper à son officier, mais surtout parce qu'il souhaite faire son travail de soldat, ce que la vie indolente du bateau ne lui permet pas de faire. Seulement, en conflit permanent, le capitaine refuse de l'aider à se faire muter.

Le tournage n'a pas été de tout repos: Ford a, paraît-il, été infect sur le plateau, en cherchant constamment des poux dans la tête de Fonda et surtout de Cagney. Pour Fonda, on peut sans doute l'expliquer, puisque le réalisateur vétéran le considérait, comme John Wayne, comme une de ses propres créations à tort ou a raison, et appréciait sans doute peu le fait d'avoir été engagé sur un projet qui venait de l'acteur. Ca ne justifie en rien, mais ça explique... Pour Cagney, en revanche, ça a l'air particulièrement gratuit, et l'acteur ne s'est pas gêné pour opposer une fermeté face à son metteur en scène, que Ford a rarement eu face à lui... Au final, Ford a quitté le plateau, d'autant qu'il était sujet à de sérieux ennuis de santé. Deux metteurs en scène l'ont remplacé, Mervyn Le Roy (qui selon ses dires à imité le style de Ford!) et Joshua Logan, auteur de la pièce, qui a retourné des scènes à la demande de Fonda.

Le résultat porte deux empreintes: une, anonyme, qui peut être aussi bien celle de Logan que de Le Roy, puisqu'il s'agit d'une stricte tendance à filmer les acteurs récitant le texte de la pièce (Le Roy avait tendance à le faire à cette période). On s'apprête à bailler, mais... Fonda, Powell, Cagney, Lemmon. L'autre marque stylistique est du pur Ford: des premières prises, bonnes ou mauvaises, remplies de santé comme pétries de menues erreurs techniques, assez typiques de ce que le vieux réalisateur pouvait faire y compris dans des projets plus personnels (il y a de éléments de ce genre y compris dans The searchers)... Et il y a des moments où certains acteurs, Fonda en particulier, sont de façon évidente saouls. C'est donc du Ford, brut, mal poli, grossier et sans filtre. Y compris, donc, quand c'est du Le Roy imitant Ford!

Pourtant, dans cette comédie de caractères, située sur un bateau en plein Pacifique, il y avait vraiment de quoi attirer le metteur en scène: c'est l'univers dont il se réclamait, et ça se voit aussi dans la façon dont il a mis en valeur les anecdotes pendables, les farces, les resquillages de toutes sortes sur le bateau, où désobéir devient un art. Le temps devient suspendu comme dans la vie au fort dans les films du cycle de la cavalerie... Ford, qui tenait son passage dans la Marine comme le point culminant de sa vie, a quand même du apprécier un peu ce tournage.

Après, tout est affaire de goût: bien sûr que c'est un film mineur, ce n'est pas pour autant un film indigne (il y en a chez Ford, ils s'appellent What price Glory? avec... James Cagney, et The rising of the moon, qui est l'un des pires moments de sa carrière): on y retrouve cet univers foutraque et sympathique, ce sentimentalisme aviné, ce refus de la sophistication qu'on trouve dans tant de ses films. Et puis... il y a Ward Bond, Harry Carey Jr, Jack Pennick et Ken Curtis! 

Lemmon y a gagné ses galons de future vedette, Fonda y fait des adieux probablement très douloureux à son mentor et ami John Ford, et William Powell y fait ses adieux au cinéma avant de prendre une authentique retraite bien méritée... Ce n'est pas rien.

 

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Published by François Massarelli - dans James Cagney John Ford Mervyn Le Roy Comédie
17 août 2018 5 17 /08 /août /2018 16:24

John Jones (James Cagney), technicien dans un aérodrome, rentre chez lui, auprès de son épouse (Ann Sothern) et de sa fille (Margaret O'Brien). Pendant que celle-ci donne un aperçu de sa prestation du lendemain (elle doit réciter la fameuse "Gettysburg Address" du président LIncoln), Jones est appelé pour un exercice d'alerte... Durant sa veille, il se rappelle pourquoi il est important de défendre les valeurs démocratiques.

C'est un court métrage produit par la MGM pour accompagner l'effort de guerre, et rappeler aux Américains la raison fondamentale de leurs sacrifices en ces années de seconde guerre mondiale. Ce qui le distingue des autres exercices de ce genre, c'est bien sûr les noms prestigieux qui y sont accolés: James Cagney, Ann Sothern, Mervyn Le Roy... On croit rêver, mais la cerise sur le gâteau, c'est la petite Margaret O'Brien (qui a déjà un rôle mémorable dans Meet me in St Louis de Minnelli): elle a une tâche particulièrement ingrate, celle de jouer toutes les victimes étrangères de la barbarie totalitaire que Cagney imagine durant sa ronde... Chapeau.

 

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Published by François Massarelli - dans Mervyn Le Roy
14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 17:55

 

Un show en pleine dépression? Un show sur la dépression, plutôt!  Et pour le monter, les bonnes volontés sont les bienvenues. On suit les aventures de Carol, Trixie, Polly, et de leur voisin le mystérieux compositeur Brad, qui chante si bien mais se fait prier pour venir sur scène. Et lorsqu'il se laisse enfin faire, les ennuis commencent, puisque le jeune homme est l'héritier d'une puissante famille de financiers de l'est qui prennent assez mal son intronisation dans le milieu du show business...

Bien sur, il y a plus de chances de voir ce film rangé sous une bannière "Busby Berkeley" que Le Roy. Pourtant, tout en venant après deux films formidables également dus à la patte Berkeley, mais signés par Lloyd Bacon, en charge des scènes jouées (Footlight Parade et 42nd Street), cette comédie se prète assez bien à la comparaison avec les autres films majeurs de Le Roy. D'une part parce que contrairement aux deux films de Bacon qui obéissent à la même règle fondamentale (faisons un show, mettons des bâtons dans les roues du producteur, et attendons la fin pour lâcher les gros numéros de Busby berkeley), celui-ci tourne autour d'un prétexte de comédie plus traditionnel, et permet aux comédiennes et aux comédiens de développer une histoire pas entièrement dissoute dans le spectacle. Ensuite, en faisant intervenir Warren William et Guy Kibbee en hommes du monde qui tombents amoureux de deux showgirls, la vraie comédie de moeurs est plus encore de la partie. Et on retrouve la mise en scène discrète de Le Roy, son talent pour limiter le passage du temps en quelques mètres de pellicule, et son ton direct, quasi journalistique, à mille lieues du baroque des autres metteurs en scènes-artistes de la WB.

Quant à Berkeley, eh bien, ses scènes sont parfaitement intégrées, et vont encore plus loin que dans les films précédents, en particulier le grand final, Remember my forgotten man, qui prend le parti de montrer la crise et l'un de ses effets pervers de façon brutale et noire. Curieuse façon de terminer ce qui reste une vraie, une authentique "comédie" musicale, et décidément l'un des fleurons du genre. Et tant qu'à faire, rappel: il y a Joan Blondell et Warren William, et les petites manies de Berkeley en matière de numéros musicaux hallucinogènes. Donc c'est rigoureusement indispensable! Sans parler du fait que les films dans lesquels le jeune premier s'attelle à dépiauter les vêtements de sa petite amie avec un ouvre-boîte, ça ne court pas les rues...

 

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Musical Busby Berkeley Mervyn Le Roy Danse
13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 16:22

Un jeune homme de l'Indiana (Eric Linden) désire se rendre à New York ou il espère trouver bonheur, frissons et prospérité... il y est attendu par son cousin, Gibboney (Walter Catlett), qui lui promet monts et merveilles, mais qui est en réalité un parasite professionnel, un vantard qui vit aux dépens des autres, surtout quand ils viennent de loin, qu'ils sont naïfs, et qu'ils ont récemment fait un héritage! Bref, "Bud" va se faire avoir, mais il va aussi rencontrer l'amour, en la personne de Vida (Joan Blondell), une "chorus girl" désoeuvrée qui est elle aussi "montée" de sa cambrousse jusqu'à New York quelques années auparavant... Mais quand la première soirée passée en ville dégénère en beuverie, puis en meurtre, rien ne va plus pour le jeune naïf...

Ce n'est bien sur ni Little Caesar, ni Three on a match! Mais Big city blues fait partie de cette incroyable période durant laquelle la Warner sortait en un rien de temps des films qui reflètent bien leur époque, celle des "Gold diggers", des bootleggers, des films essentiellement urbains qui jouent avec la censure... La ville y est montrée à la fois comme repoussante et fascinante, oposée à la vieille Amérique rurale et rigoureuse des années 10, et de Griffith. Un repoussoir fascinant qui ne nous présente pas seulement la belle Joan Blondell à l'aube de sa carrière, parce qu'on y voit aussi Humphrey Bogart à ses débuts pour le studio!

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Published by François Massarelli - dans Mervyn Le Roy Pre-code
14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 18:52

"Is this, then, the end of Nero?" demande Peter Ustinov-Néron, au moment, justement de mourir. Le côté grandiloquent de la réplique, qui sied bien au personnage, n'échappe bien sur pas aux cinéphiles, qui finissent un peu trop par se concentrer là-dessus et sur pas grand chose d'autre, devant un film qui vaut bien mieux que ça, en dépit de ses défauts. Voire, à cause de ces défauts, justement... Non, je pense qu'on reproche essentiellement à cette grosse über-production de la MGM, d'une part, d'avoir incarné l'esprit triomphant, jugé forcément impérialiste, d'un cinéma Américain qui venait en Europe pour tourner, et d'autre part d'avoir relancé un gengre moribond, le peplum, qui allait faire des petits et pas des meilleurs, inodant bientôt les écrans cinémascope de romains à franges et à jupettes qui parlaient maladroitement en levant la main droite et en se tenant la toge de la main gauche... Et c'est vrai que Quo vadis, dirigé par le pas toujours très adroit Le Roy, est un peu beaucoup ça, avec Robert Taylor en commandant glorieux qui ne comprend rien à rien à la révolte Chrétienne...

Quo vadis, adapté d'un roman Polonais de Henryk Sienkewicz, est un peu un cousin de Ben-Hur, avec encore plus d'adaptations que l'illustre roman de Lew Wallace. Il est situé aux alentours de la mort de l'apôtre Pierre, lors du règne de l'empereur Néron, qui suite à son caprice de bruler Rome, a mis le crime sur le dos des Chrétiens, déclenchant une fureur populaire qui résulta dans l'inévitable massacre, et finalement en la chute de Néron. Il ne m'appartient pas de déceler le vrai du faux dans une action de toute façon concentrée sur quelques jours, et qui passe essentiellement par le truchement du point de vue de Marcus Vinicius (Robert Taylor), soldat Romain amoureux, et de la dame de ses pensées, Lygia (Deborah Kerr), otage de Rome mais élevée chrétienne, et libre, par une famille de Patriciens convertis. Les ingrédients d'un peplum sont tous là, avec un plus qui sied bien au film: tourné à Rome, dans les studios de Cinecitta, il bénéficie d'extérieurs très convaincants, ce qui est une première pour ce genre de films.

Et puis, si on sourit à l'inévitable succession de scènes de révélation, de conversions spectaculaires, de l'exhibition de la brutale folie Romaine d'un côté, des chrétiens dignes jusqu'au bout c'est à dire jusqu'à la rencontre avec les lions, je ne peux m'empêcher de me dire que le film apporte une réalité inattendue aux scènes de supplice, qu'après 1945 on ne peut plus interpréter au premier degré mais comme des témoignages nécessaires de l'histoire humaine dans toute son horreur. En 1951, comment ne pas penser à ce qu'a vécu l'Europe six ans plus tôt? C'est très certainement venu à l'esprit de Sam Zimbalist et Mervyn Le Roy, tous les deux juifs non pratiquants, qui ont traité cette histoire fort sainte en cherchant à l'élever à une hauteur universelle, ce que fera Wyler avec talent huit ans plus tard dans Ben-Hur. Taylor est fonctionnel, la frange volontaire et la sandale énergique, et Deborah Kerr ne peut pas être autre chose qu'exquise. Dans le rôle de Pierre, Finlay Currie porte la toge en atténuant à peine son accent Ecossais, et Le Roy, qui fait certes ici bien son boulot (Bien mieux que dans d'autres films des années 50, et de loin), signe en plus le film de façon personnelle en utilisant Peter Ustinov, désormais monstre sacré, pour le rôle en or de Néron: un monstre qu'on ne peut rendre qu'en en faisant des tonnes, un rêve pour un cabot génial comme Ustinov. Et il a droit à cette fameuse allusion finale à Rico, le héros de Little Caesar du même Le Roy, qui mourait après avoir prononcé, hébété: "Is this the end of Rico?". Une façon de lier par le signe du crime, l'empereur fou de l'antiquité, la mafia Américaine, et les crimes fous des nazis, dans un seul personnage. Et donc finalement, ce message glissé comme en contrebande, de la part d'un metteur en scène qui ne se réveillera plus jamais, finit d'entériner une belle leçon de détournement Hollywoodien.

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Published by François Massarelli - dans Mervyn Le Roy
9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 13:32

"From the headlines!": En Mervyn Le Roy, Zanuck a finalement trouvé un partenaire de choix.le jeune prodige des années 28-29 est devenu en ces débuts du parlant un réalisateur influent, aux idées proches de celles du producteur: il s'agit, pour eux, de faire un cinéma non pas documentaire, mais inspiré du réel. Il n'est pas forcément question de dénoncer de façon délirante, mais bien de montrer, et éventuellement de proposer des solutions. A coté de trois films plus traditionnellement Hollywoodiens dans la mesure ou ils renvoient à un genre spécifique (Little Caesar, film de gangsters; Three on a match, mélodrame; Gold diggers of 1933, comédie musicale), ce film au titre choc représente le type même d'histoire qui accomplit le désir des deux hommes, puisqu'inspirée d'une histoire vraie, balisée dans le temps par quelques allusions historiques sans pour autant être une dénonciation de la crise, mais attaque en règle toutefois non de l'Amérique, mais plutôt de certaines pratiques honteuses effectuées dans le Sud du pays: le système carcéral Sudiste et ses bagnes à ciel ouvert dans lesquels des êtres humains s'abîment dans une spirale de travaux forcés et de déshumanisation.

Le film est conté comme un parcours. Aux habituelles coupures de journaux, un péché mignon de Le Roy pour asseoir l'autorité de son récit et son réalisme, viennent s'ajouter des cartes, qui sont le plus souvent précises quand il s'agit de montrer les voyages et l'évasion de Jim Allen, le héros, et moins précis lorsqu'on touche aux pratiques carcérales: aucun état n'est cité dans le film, mais plusieurs se sont reconnus, notamment le Mississippi, la Louisiane et l'Alabama.

Les dates sont parfois claires, souvent indiquées indirectement (la fin de la guerre, ce qui pourrait être 1918, 19 ou 20 tant la démobilisation a pu être longue), ou parfois totalement floues; aucune allusion ici à la crise de 1929, par exemple, et il est probable que l'essentiel du film se déroule bien avant.

Jim Allen (Paul Muni), un sergent démobilisé, revient chez lui, et peine à reprendre ses marques. il se résout à tenter sa chance dans les métiers du bâtiment, une carrière qui ressemble à un idéal pour lui, mais cela ne fonctionne pas, et il a de plus en plus de mal, jusqu'au moment ou il est devenu chômeur, et n'a plus rien. Il est arrêté malgré lui dans un hold-up auquel il n'a pas participé, et va donc purger une peine de dix ans de travaux forcés. Très vite, il comprend la nature du lieu, et souffre comme d'autres du traitement inhumain qui lui est infligé, avant de se résoudre à s'évader. Une fois dehors, il reprend le cours de sa vie, devient un ouvrier qualifié, contremaître puis ingénieur... Mais sa nouvelle épouse, qui l'a forcé par chantage à l'épouser, va se venger de lui, et le dénonce...

 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce film frappe fort, très fort. A l'interprétation généreuse (Paul Muni, mais aussi tous les acteurs, de Glenda Farrell à Berton Churchill en juge froid, à Allen Jenkins en sympathique malfrat, sont justes) vient s'ajouter une mise en scène comme toujours dans ces films pré-code de Le Roy, qui ne passe pas par quatre chemins, aussi directe que possible. Le montage, typique de la Warner, alterne plans longs, et flashes (le passage du temps), et laisse beaucoup les acteurs faire leur travail. Au baroque de Curtiz, voire à l'opéra de Wellman (Public enemy) le cinéma de le Roy oppose les scènes "coup de poing", en laissant la musique en dehors du film, comme dans Little Caesar. Le parti-pris de Le Roy lui autorise quelques notations discrètes, comme ces ironiques rimes entre les scènes (Le juge frappe de son marteau, et un fondu enchaîné nous montre les masses des forçats en gros plan...) voire entre le début et la fin: bien sur, Jim Allen, qui a tant voulu construire, notamment des ponts, s'évadera en détruisant... un pont.

Faire mentir la légende d'un cinéma aveugle aux vrais problèmes, c'est l'un des atouts majeurs de ce grand film, au style volontiers réaliste, à la fois typique des Warner pré-codes (ah, la diction de Glenda Farrell ou Allen Jenkins... on ne s'en lasse pas), et qui va plus loin, dans la polémique comme dans la représentation d'un certain réel. la cible de ce film ne s'y est pas trompée: mais on peut se demander si derrière ce film déjà si corrosif en tant que tel, ne se cacheraient pas d'autres messages, sur le Sud toujours: les pratiques typiques et locales ne manquaient pas dans des états dominés par le KKK, aux lynchages à la fois secrets et publics, avec leur ségrégation d'état. Dans le film, le Roy n'hésite pas à montrer les bagnards partagés entre Blancs et Noirs, comme Curtiz le fera de ses prisonniers dans 20, 000 years in Sing-Sing, ou de ses mineurs dans Black Fury. L'homme qui brise les chaînes de Jim, c'est d'ailleurs un grand noir. Bomber, le camarade de Jim, lui dit: ce gars-là, les gardiens aiment tellement son travail qu'ils envisagent de le garder jusqu'à sa mort... Enfin, le principal sujet "social" abordé à la Warner, qui permettait de faire tout passer sans accusation de communisme, car il fallait bien sur faire attention à ça, c'était évidemment le sort indigne des vétérans, dont fait partie Jim Allen; voir à ce sujet Heroes for sale, de Wellman, ou Gold diggers of 1933, du même Le Roy. Le film, c'est une évidence, est chargé en sens.

De fait, il y aura une descendance à I am a fugitive from a chain gang; d'une part, il inaugure d'autres réalisations polémiques dont la Warner va se faire une spécialité, mais il établit aussi une image du bagne Sudiste qui va passer directement dans les habitudes. On lui doit donc autant certains aspects de Sullivan's travels de Sturges que de son héritier O Brother, Where art thou? des frères Coen... Plus généralement, c'est l'un des joyaux du cinéma Américain, de la Warner, de la carrière de Paul Muni et de celle de Le Roy. excusez du peu. Si je lui préfère Three on a match, je dépose quand même les armes devant son efficacité vénéneuse.

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Mervyn Le Roy
6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 11:35

Aux débuts du parlant, il est finalement étonnant que tant de gens aient eu besoin de se justifier face au déferlement de films de gangsters. Après tout, le genre est aussi vieux que le cinéma, et a eu déjà ses lettres de noblesse, avec Griffith, Walsh, Tourneur, Milestone, Sternberg. Mais la parole était sensée apporter un réalisme trop gênant. Comme on le verra, parmi les premiers films de gangsters, pourtant, et en particulier avec les trois classiques incontournables (Scarface, Public enemy et Little Caesar), ce n'est pas le réalisme qui l'emporte. Il est cependant probable que le film de Le Roy, tout en étant le moins bon, est aussi le plus réaliste des trois, ou en tout cas le moins baroque. Ceci explique peut-être cela...

 

Le film conte l'ascension et la chute de Rico "Little Caesar" Bandello, un gangster ambitieux et peu marqué par les scrupules, inspiré d'Al Capone. Dès le début, un motif se fait jour, à travers un objet usuel, une pendule, qui démarre un fil rouge: le temps. Rico (Edward G. Robinson) et son ami Joe (Douglas Fairbanks Jr) ont cambriolé une station service, et ils mangent un morceau dans un snack: on voit la main de Rico qui retarde la pendule d'un quart d'heure. Se croyant maitre du temps, Rico trafique la pendule afin de se tricoter un alibi; plus tard, lors d'une fête censée célébrer la rapide ascension du caïd, ses amis lui offrent une belle montre... Cinq minutes plus tard, on apprend qu'elle a été volée. Le temps et le mensonge, inextricables, vont avoir raison de Rico. Le temps passe et aura la peau du bandit comme elle a eu la peau des autres, ceux dont il a pris la place. Mais le mensonge, lié à l'alibi ou à la montre volée, met en place une autre évidence: Rico n'est qu'un imposteur, pas un César: un petit César, un moins que rien. L'obsession du temps est relayée par un montage qui incorpore des coupures de journaux, pour aller dans le sens voulu par Zanuck et Le Roy, de faire du cinéma un reflet de l'actualité. Si c'est moins réussi que dans Three on a match, c'est un des meilleurs aspects du film.

 

Rico a de l'ambition: la première discussion entre Joe et Rico révèle que Joe n'a qu'une envie: cesser ses activités frauduleuses. Il va d'ailleurs y consacrer toute son énergie, s'en sortir, et forcément se retourner contre son copain. une idylle de Fairbanks avec Glenda Farrell a l'avantage de nous montrer les débuts de celle-ci, mais les dialogues en sont affligeants. Rico, de son coté, aime cette vie et n'en conçoit pas une autre. mais s'il faut tuer, il le fera, et notamment, il tue sans hésiter le chauffeur de la bande, Antonio, sur le parvis d'une cathédrale (Là ou mourra Cagney dans The roaring twenties de Walsh, en 1939).

 

Rise and fall: la structure épouse bien sur cette figure quasi-Shakespearienne. Mais le destin de Rico, rattrapé par le temps, et qui voit sur sa route Flaherty, le policier à ses trousses, partout ou il va, ne fait jamais le moindre doute. Il mourra derrière un panneau publicitaire qui vante le spectacle de Joe et de son amie Olga, désormais danseurs vedettes; lui voulait la gloire, eux l'ont obtenue la tête haute. Mais lorsqu'il demande si c'est vraiment la fin (Il ne peut s'empêcher de parler de lui à la troisième personne: "Is it the end of Rico?"), il semble être le seul à ne pas l'avoir anticipé. Nous on le savait...

 

Le film est bien de son époque, et la technique de Le Roy, qui a choisi une bande-son nue, essaie de coller à la volonté de réalisme, ce qui apporte une certaine pesanteur. Robinson est excellent, bien sur, on ne peut pas dire ça de la diction de tous les acteurs. Wellman a passé outre les scrupules des ingénieurs du son avec son Public Enemy, et a eu raison. Mais Le Roy, qui s'efforce de placer sa caméra à distance, comme s'il volait ses images, a quand même réussi à faire un beau film, au noir et blanc essentiellement nocturne (Tony "Warner Bros" Gaudio est à la caméra), nous fait souvent oublier la lenteur un peu gauche de l'interprétation. Dès l'année suivante, Le Roy poussera un peu plus avant et tournera deux films essentiels: Three on a match et I am a fugitive from a chain gang.

 

 

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Mervyn Le Roy
1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 09:52

Le concept de "style de studio" - ou du moins une formulation précise de ce concept avec exemples à l'appui - est un phénomène relativement récent dans l'histoire de la critique cinématographique, où il apparait vers la fin des années soixante-dix, à une époque où un certain désanchantement à l'égard de la "politique des auteurs" conduit un certain nombre de spécialistes à remettre en question la suprématie du metteur en scène et à chercher de nouvelles voies d'approche du phénomène cinématographique Américain. en même temps que se manifestait un intérêt nouveau pour le travail, longtemps négligé ou sous-estimé, des scénaristes, chefs opérateurs, production designers et autres collaborateurs artistiques, l'idée prenait corps qu'une entité productrice pouvait elle aussi générer une certaine esthétique, produit collectif du travail d'artistes et artisans oeuvrant sous la direction de chefs de production et de producteurs dont le rôle et la hiérarchie complexe avaient été souvent mal compris. Le "studio comme auteur" devenait sinon une évidence, du moins une hypothèse de travail raisonnable.

  Jean-Pierre Coursodon, La Warner Bros, ed. du Centre Georges Pompidou, 1991.

C'est intéressant, et on ne peut s'empêcher d'être d'accord, mais là ou Coursodon, à mon avis, se trompait, c'est quand il faisait remonter cette prise de conscience aux années 70. Que ce soit à la warner, à la MGM, à la Fox, cette situation qu'il fait semblant de découvrir était un fait établi... aux Etats-Unis, reconnu et accepté par tous; rien à voir avec la vision Européenne du cinéma, en particulier en France, ou lemetteur en scène est le seul maître à bord avant Dieu. Il suffit de voir n'importe quelle bande-annonce des films WB des années 30: Warner Bros Present... Bon, là ou on suivra volontiers l'auteur de ce gros livre commémoratif dédié à la belle histoire de la Warner, c'est lorsqu'il fait la distinction entre artistes (Curtiz, Wellman, Dieterle) et artisans (Bacon, Del Ruth, Mayo... Il s'acharne sur ce pauvre Lloyd Bacon, qui n'a rien demandé à personne, et en fait volontiers l'Anti-Curtiz par excellence...). Mais le problème, c'est que la vision est subjective, et qu'on a tous un classement plus ou moins différent. Quoique... je n'ai pas encore rencontré de DelRuthiens, de Mayoistes, y compris sur le merveilleux forum de DVDclassik ou les originaux abondent.

Three on a match, de 1932, est l'un de ces film que la Warner pouvait sortir de son chapeau magique, et qui aurait tendance a priori à donner raison à Coursodon. De plus, le metteur en scène est Mervyn Le Roy, un cas un peu spécial dans l'histoire du cinéma: on lui doit du bon, du très bon, et puis... il ya aussi l'aimable Quo vadis. Et puis il y a le cas Bad Seed, du théâtre filmé, sans imagination. Et si on essayait d'y voir clair?

Three on a match conte, en 63 minutes bien tassées, la déchéance d'une femme, en pleine déroute des années 1929-1932, bien que celle-ci ait été éduquée de la meilleure des façons, elle n'en finira pas moins par tomber aussi bas que possible... On fait la connaissance de Vivian (Ann Dvorak), jeune bourgeoise très bien mariée (A Warren William!!) et mère d'un petit garçon. Elle retrouve deux camarades d'enefance, Mary Bernard (Joan Blondell), anciennement Keaton, une fille turbulente qui essaie de se lancer dans le spectacle, et Ruth Westcott (Bette Davis), une jeune femme douée, mais que ses origines modestes ont poussé vers des études professionnelles: elle est dactylo. Vivian, qui n'aime plus Bob, souhaite prendre du bon temps, et elle suit un gigolo, pendant que son mari passe de plus en plus de temps avec Mary, et qu'il engage Ruth pour veiller sur son fils. A la faveur de l'enlèvement de "Junior" par le petit ami de Vivian et son gang (dans lequel on reconnait Allen Jenkins et Humphrey Bogart), les choses vont se précipiter, et Vivian devenue alcoolique et cocaïnomane, va trouver un nouveau moyen hallucinant de  se sacrifier...

63 minutes, oui, oui, vous avez bien lu. La progression de l'histoire est facilitée par ces montages fantastiques qui incorporent à l'intrigue des grands titres de journaux, des images d'archives témoignant de la marche du temps, des faits divers réels (L'accident du dirigeable Shenandoah) et fictifs (l'enlèvement de Junior). Deux innovations, par rapport à un style de montage assez souvent utilisé pour les expositions: le mélange fiction-réel qui sert si bien le film afin d'ancrer l'intrigue dans la situation socio-économique, et le fait d'avoir recours à ces montages du début à la fin, en utilisant toutes les ressources possibles, fondu enchainé, surimpression, années qui défilent sur l'écran, etc... Le montage dynamique, de fait, va plus loin qu'un simple exposé contextuel limité au début du film, comme dans la plupart des cas ou cette techique narrative est utilisée. Certaines séquences jouées du film sont tellement courtes qu'elles se fondent efficacement dans l'ensemble. Le résultat, dynamique et sans temps mort, est à la hauteur de la réussite du film: exceptionnelle. Le monteur crédité du film, Ray Curtiss, a fait un travail fantastique pour maintenir la cohésion. le scénario, qui enchaine les morceaux de bravoure, est du à Lucien Hubbard, un auteur qui a aussi réalisé (On lui doit le travail final sur la célèbre pièce montée Mysterious Island, de la MGM, en 1929). Le reste, de Sol Polito (Photo) à Robert Haas (Décors), est du Warner pur jus, en droite ligne des films de gangsters...

Bon, j'avoue: je reste persuadé que, bien qu'il ne soit pas Michael Curtiz, la réussite de ce film est due, non pas à Zanuck qui tirait les ficelles, mais à Le Roy: Après tout, Archie Mayo, sur Mayor of Hell, a lui aussi bénéficié de ce studio, et avait en prime un Cagney!! Mais les meilleurs moments de ce film très sympathique, mais moyen, sont dus à Curtiz.... et puis, il y a quelques chose de troublant, si on regarde les trois premiers films importants de Le Roy, qui va devenir un metteur en scène très moyen, et rarement aussi inspiré dans les années qui suivront, c'est vrai, on y constate ne thématique similaire, un accent sur la déchéance, de Paul Muni dans I am a fugitive from a chain gang, de Edward G. Robinson dans Little Caesar, et de Ann Dvorak dans ce film. Et si on rapproche ça de la narration-fleuve de Anthony Adverse, ou du petit gag par lequel il n'a pas pu s'empêcher de signer Quo vadis, donnant à Neron -Ustinov une réplique piquée à rico-Robinson de Little Caesar: Is it the end of Nero? le film semble poser la question, et répondre du même coup: is it the end of Vivian Revere? Et puis cette préoccupation ancrée dans le monde réel (C'est à lui qu'on va confier la réalisation des scènes de comédie non musicales dans The gold diggers of 1933, précisément pour ça) font de lui un metteur en scène important pour la Warner: moins doué, efficace que Curtiz? Tant pis: avec lui, on a du direct, du coup de poing. Voilà ce qui va d'ailleurs lui donner une position privilégiée dans le studio.

Ce petit film troublant, qui affirme une fibre sociale saine, montrant la déchéance d'une bourgeoise à laquelle tout semblait acquis, et les combats pour survivre de façon décente de deux femmes de la classe ouvrière, est assez typique du style d'un studio entier, c'est vrai. mais sa réussite, sa cohésion magique, et la poussée d'adrénaline fantastique des 15 dernières minutes, lui sont propres. On pourra toujours dire que c'est là un merveilleux travail d'équipe, ce sera partiellement vrai. mais c'est aussi un film marqué par un culot, une personnalité, et un style qui lui sont propres. ce film est le meilleur de Le Roy, selon moi, et rien qu'avec Three on a match, il a gagné sa place au panthéon.

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Mervyn Le Roy