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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 08:05

On ne va pas tourner autour du pot: avec son ouverture en forme de quasi abstraction (une visite nocturne sublimée par la musique de Dmitri Tiomkin, dans une maison où un crime vient d'être commis), son numéro d'actrices (Olivia de Havilland et Olivia de Havilland qui interprètent toutes les deux des jumelles identiques), son limier atypique (Thomas Mitchell), l'arrière-plan psychologique, et les prouesses techniques, ce film de Robert Siodmak est un film noir modèle, à la fois totalement satisfaisant dans ce qu'il montre du genre, et complètement unique par ses extravagances...

Un crime vient donc d'être commis, le Docteur Peralta a été retrouvé un poignard baroque dans le dos! L'inspecteur chargé de l'affaire (Thomas Mitchell) a dans un premier temps du mal à trouver une piste, jusqu'à ce qu'une femme fréquemment vue chez le bon médecin ne soit signalée par un, puis deux, puis trois témoins: Teresa Collins (Olivia de Havilland), en effet, était supposée se marier avec lui, et ils se seraient disputés assez fortement le jour de sa mort... L'inspecteur identifie la jeune femme, qui travaille en bas de l'immeuble du cabinet du docteur, puis lui annonce la mort de son ami: elle s'écroule... Le problème, c'est qu'elle a un alibi, assez solide. "Assez", mais pas totalement: l'inspecteur se rend chez elle, et tombe sur non pas une mais deux femmes, totalement identiques. Le docteur Scott (Lew Ayres) un brillant psychologue ami de Teresa (et qui lui aussi ignorait qu'elle avait une soeur jumelle) est mis sur l'affaire par la police, et la situation ne va pas tarder à devenir vraiment compliquée: soit Ruth, soit Teresa, qui avaient toutes les deux pris l'habitude de se mélanger, et de passer pour Teresa, a tué le docteur Peralta, et le procureur est dans l'impossibilité de faire la différence entre les deux femmes, rendant l'enquête et ses conclusions nulles: les deux soeurs utilisent en effet leur ressemblance absolue pour se couvrir mutuellement...

On passera sur le cas juridique, théoriquement possible, mais hautement improbable: en se contentant de répondre 'je ne peux pas répondre' à toutes les questions qu'on leur pose, les deux jumelles rendent en effet toute investigation impossible, car quelle que soit la jumelle qui a effectivement tué (et une conversation entre elles prouve que l'autre, quelle qu'elle soit, ne croit pas en sa culpabilité), l'autre ne peut sous aucun prétexte être inculpée... Le film se place très vite plus sur le domaine de la psychologie que de l'enquête policière proprement dite: dès le générique, qui se déroule sur fond de cartes pour le test de Rorschach, en fait, nous le savons, et la symétrie présente sur les taches d'encre des cartes nous donne aussi un renseignement de taille...

Car l'enjeu du film c'est justement non la culpabilité de l'une des soeurs, et par conséquence l'innocence de l'autre: c'est basé sur une superstition d'ailleurs citée par le film, selon laquelle la gémellité entraînerait fatalement un déséquilibre psychique chez les paires identiques, que le film avance l'hypothèse de deux soeurs, une saine, et une... dérangée, pour ne pas dire furieusement homicide. Et c'est là que la mise en scène de Siodmak fait un boulot fabuleux: d'abord par l'installation du doute chez le spectateur: le doute que ces deux femmes qui sont un cocon à elles toutes seules, du moins apparemment, puissent vraiment ne rien avoir à se reprocher, puis le doute qu'elles soient si identiques, et enfin le doute que l'une d'entre elle puisse longtemps échapper à la folie de sa soeur. Laquelle? Regardez le film!

Prouesse technique, disais-je: ce n'est pas peu dire, car Siodmak ne s'est rien interdit, et choisit à la façon d'Hitchcock de nous livrer assez tôt la partie importante de la clé de l'énigme, puisque tout dans le film repose sur la dualité, vieux serpent de mer du film noir, mais ici retourné complètement par le fait qu'elles sont deux. Et il nous invite chez elles pour des apartés qui jettent de l'huile sur le feu. Avant de semer en nous la confusion, car l'une des deux femmes se fait aisément passer pour l'autre, et la manipule comme un rien... A moins que ce ne soit l'autre. Ou les deux... Donc Siodmak passe par les miroirs, énormément, d'ailleurs l'une des premières choses qu'on verra dans la maison du crime dans le premier plan, est un miroir brisé, qui a sauvagement été attaqué! Une petite énigme dans l'énigme qui aura son explication finale, rassurez-vous. Ensuite, le cinéaste a recours à des caches, puis des doubles pour les plans où l'une des deux Olivia de Havilland est de dos. Enfin, il a trouvé en Olivia de Havilland une actrice géniale, qui a beaucoup souffert d'être considérée comme la sainte-nitouche premier choix du cinéma d'aventures, et a donc très envie d'écorner son image: interprétant deux femmes parfaitement identiques, habillées exactement de la même façon, l'actrice n'a pourtant aucun mal à les différencier, et finit même par nous les rendre soit reconnaissables au premier regard, soit par nous en donner l'impression: nous sommes irrémédiablement propulsés dans la même confusion psychologique que les enquêteurs et scientifiques... C'est un rôle, pardon deux rôles formidables pour une actrice géniale. Siodmak s'amuse aussi en les montrant d'abord systématiquement habillées de la même façon, puis en changeant progressivement... à partir du moment où le psychologue affirme qu'elles sont différentes et qu'une d'entre elles est folle, les vêtements changent, et les différences vont passer autant par le comportement que par l'habit...

Je ne vais pas développer trop, mais je me demande dans quelle mesure Siodmak et Olivia de Havilland ont utilisé pour ce film la notoire et embarrassante rivalité si désespérément publique entre Olivia et sa soeur Joan Fontaine, d'autant que les deux soeurs, les vraies, se ressemblaient beaucoup.  Ce serait à Olivia de Havilland de nous le dire.

Ce film qui a le bon goût d'être court, intense, jamais dénué d'humour, qui a en prime une solide dose de culot, et qui aligne les performances (actrice, acteurs, photographie et truquages, par le grand Eugen Shüfftan, hélas non crédité, musique de Tiomkin, et script d'une grande finesse par Nunnally Johnson) est sorti en 1946, et contrairement à beaucoup des premiers films noirs (Rebecca, Laura, ou encore The Big Sleep et The Maltese Falcon) qui eux étaient distribués par les grands studios, Warner, RKO, Paramount ou 20th Century-Fox, est en fait dû à une toute petite structure indépendante créée par Nunnally Johnson. Mais il joue, sans aucun doute possible, dans la cour des grands!

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Olivia de Havilland Robert Siodmak