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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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13 février 2022 7 13 /02 /février /2022 14:57

Don Quichotte de la Mancha a lu, beaucoup lu, et principalement des romans de chevalerie. A tel point que ça lui est carrément monté à la tête, et il est donc parti en quête d'aventures... le problème c'est qu'il est vieux, et , on l'aura compris, fou. Aidé, plus ou moins, de son écuyer Sancho Panza, il parcourt les routes à la recherche de rencontres guerrières. Et quand il ne trouve rien, eh bien! ...L'imagination débordante du vieil homme fait le reste... Mais bientôt, le légende se répand, et les deux hommes deviennent la cible des moqueries...

Carl Schenstrom et Harald Madsen, alias Fy og Bi au Danemark, étaient mieux connus sous le nom hallucinant (mais justifié) de Doublepatte et Patachon en France, ils étaient Pat und Patachon en Allemagne ou encore Long and Short dans les pays Anglophones. Leurs films souvent réalisés par Lau Lauritzen (Senior) sont encore aussi populaires en Scandinavie que le sont Laurel et Hardy aux Etats-Unis, pour situer.

Pourtant ce film très ambitieux est à part: clairement, il n'a pas été tourné au Danemark mais bien en Espagne, et très peu de concessions apparentes ont été faites aux deux personnages habituels de Schenstrom (Qui interprète un Quichotte très convaincant avec sa silhouette de géant filiforme) et Madsen (Qui prête à Sancho sa rondeur et sa petite taille). Et surtout pour ce dernier, le personnage de Sancho Panza est très éloigné des emplois habituels de clown lunaire lent et timide du comédien. Sancho est roublard, calculateur, dédié aux plaisirs... Juste, peut-on faire remarquer, il est quand même un peu naïf, surtout lorsqu'un canular pendable lui est joué, afin de lui faire croire qu'il est gouverneur d'une île.

Ce film, qu'on peut enfin voir entier (voir plus bas) est une fascinante entreprise: il s'agissait pour Lauritzen de faire une adaptation stricte de la tragi-comédie de Cervantès, avec deux comiques dans les rôles principaux; et en plus, comme c'est le seul film dans lequel on ne reconnaisse pas le maquillage traditionnel des deux comédiens Schenstrom et Madsen, c'était un risque commercial certain; mais l'idée de décalage entre un monde qui tourne dans un sens et deux hommes qui tournent dans l'autre (Surtout Quichotte, cette fois c'est Schenstrom qui est le plus à part !) est somme toute présente dans le film.

Reste quand même une interrogation: qu'est-ce qui a bien pu pousser dans cette direction Lauritzen, metteur en scène et producteur d'une série de films de comédie qui, s'ils n'ont sans doute pas révolutionné le médium, ont quand même provoqué un succès considérable pour lui et ses interprètes, l'excellente fortune de la Palladium, et même une réputation très enviable de poule aux oeufs d'or pour la scénariste et productrice Alice O'Fredericks? Le film est ambitieux, soigné même, l'intrigue du roman y est respectée, les personnages en sont bien définis, surtout bien sûr Quichotte et Panza, mais aussi les deux chevaliers ennemis d'une intrigue secondaire, deux beaux jeunes hommes comme il y en avait toujours pour "seconder" les héros joués par Schenstrom et Madsen, mais cette fois dans des personnages tangibles et riches... La photo de Julius Jaenzon, confrontée à l'aridité Espagnole, est d'une luminosité exceptionnelle, et les décors souvent printaniers nous rappellent que nous sommes entre les mains de maîtres Danois. Les deux acteurs principaux sont absolument géniaux mais ça on le savait déjà!

...Et pourtant le film est réussi mais sans plus. Lauritzen a soigné sa partition, bien utilisé les décors existants, et bichonné ses effets spéciaux: la scène mythique des moulins, par exemple, donne lieu dans cette version à une visualisation très baroque des « monstres » et géants aperçus par le vieux chevalier fou...  Il manque à cette superproduction un peu austère la gentille folie douce habituelle des films du duo, et dans ce contexte le ton du film, de la romance picaresque jusqu'à l'inévitable tragédie, on débouche sur une version soignée d'un grand roman, qui se cantonne à une sagesse embarrassante. Fallait-il absolument, pour exister, que les deux clowns et leur metteur en scène prouvent une bonne fois pour toutes que oui, ils pouvaient aussi faire un film sérieux, ou un "grand sujet"?

Pendant des années, on ne pouvait voir de ce film que des extraits diffusés dans le cadre d'une série télévisée Allemande qui recyclait les longs métrages du duo; de ces dix bobines (soit 135 minutes à 20 images par seconde), il nous restait 48 minutes en tout, dénuées d'intertitres, et remontées afin de donner une idée du film plus qu'autre chose. Le remontage avait été fait afin de privilégier la comédie, mais le début était à peu près intact. La seconde intrigue, qui voit se développer une trahison chez d'authentiques chevaliers, qui vont ensuite être authentiquement aidés par Quichotte et Panza, ne mettait pas suffisamment les deux stars en valeur et avait été tout bonnement supprimée. Maintenant, le Danske Filminstitut a enfin rendu publique sa version restaurée (un tirage soigné, mais aux marques du temps bien visible) de la version intégrale, disponible pour l'heure sur Vimeo (mais pas pour longtemps), et bientôt sur le site Stumfilm du DFI, où il sera visible en permanence, comme la digne pièce de musée qu'il est enfin.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Scandinavie 1926 Lau Lauritzen Schenström & Madsen
11 novembre 2021 4 11 /11 /novembre /2021 18:02

La jeune Norvégienne Thelma (Eili Harboe) commence la fac, sous haute surveillance, même à distance, de ses parents (Hendrik Rafaelsen, Ellen Dorrit Petersen), qui lui ont inculqué, parfois violemment, des valeurs chrétiennes, désuètes et souvent un brin extrémistes: quand elle parle avec eux de la création du monde, ils sont bien embarrassés... Elle est assez solitaire, peu encline à faire la fête, mais tout va bien, jusqu'à sa première crise d'épilepsie...

C'est violent, inattendu, et ça la secoue bien sûr énormément. Mais ça va avoir une conséquence positive: c'est grâce à cette crise qu'elle va faire la rencontre de Anja (Kaya Wilkins), une camarade vers laquelle elle est instantanément attirée. Et inexplicablement, elle la retrouve en bas de chez elle, un soir, alors qu'Anja ne sait pas où son amie habite.

Mais l'attirance est une chose, et la religion chevillée au corps de Thelma se rebelle... Elle va se rebeller contre son désir, questionner ses problèmes d'épilepsie qui sont de plus en plus fréquents, et interroger l'histoire de sa famille, et nous avec: qu'est-il advenu de son petit frère Mattias, le bébé qui parfois remonte dans ses souvenirs? Qui est cette vieille dame dont Thelma rêve, au début du film? Pourquoi sa mère est-elle en fauteuil roulant? ...Et quel est le pouvoir de Thelma, car il est très clair qu'elle a don plus que surprenant!

Ah, aussi, j'ai failli oublier: pourquoi le film commence-t-il par une effrayante scène de partie de chasse dans les bois, dans la neige et sur la glace, durant laquelle le père de Thelma, alors fillette, cherche à la tuer?

...C'est tout en douceur, mais avec un oeil cinématographique très sûr, que Joachim Trier effectue le meilleur de son film: poser, jalon après jalon, les conditions d'une interrogation pour le spectateur. Les données viennent incidemment, les unes après les autres, au gré des conversations, et les informations qui sont glanées n'ont jamais le même sens, ou la même dose de sens. On apprend par exemple qu'elle a été élevée par des parents très chrétiens, ce qui ne semble poser aucun problème, mais on se rendra compte plus tard que ce sont des fanatiques... Le rapport entre Thelma et Anja apparaît très vite comme complice, mais n'a-t-il pas été, en quelque sorte, provoqué? Anja et son affection ne sont-elles qu'une manifestation collatérale du désir de Thelma? Trier manipule très bien toutes ces interrogations, qui changent la perspective du spectateur en même temps que celle de son personnage principal; et Eili Harboe est formidable dans le rôle principal, où elle fait parfois penser à Irène Jacob dans La double vie de Véronique, de Krzysztof Kieslowski. Et Trier jongle avec les idées récurrentes (une caméra située en hauteur, qui va ensuite chercher Thelma avant de se rapprocher d'elle) et les motifs riches de sens (le lien constant de Thelma avec tout un bestiaire, qui ne prend du sens que plus tard dans le film: serpent, cerf et oiseaux surtout)...

C'est quand les réponses commencent à arriver, et que Trier doit donner du sens à son film, que ça se gâte... Un peu: quand un critique se plaint d'un excès de charge sur le catholicisme (il travaille à Télérama, on ne s'étonnera donc pas trop), je pense qu'il se plante dans les grandes largeurs: même symboliquement, la cible de Trier est justement le fanatisme, et la façon dont il s'implante même à l'insu de la personne. Thelma est malade de la bêtise religieuse de ses parents... Mais c'est surtout la façon dont tout se précipite, un peu trop concentrée, qui fait problème. La résolution pour sa part est rapide aussi, mais a l'avantage de tourner, en quelque sorte, au happy-end. Ca fait du bien, non?

 

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Published by François Massarelli - dans Fantastique Scandinavie
7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 18:14

Que serait devenu le cinéma Suédois muet sans Selma Lagerlöf? Stiller a réalisé Le trésor d'Arne, Sjöström La charette fantôme... Le premier a aussi réalisé ce film, adapté du premier roman de la future lauréate d'un prix Nobel de littérature (1909). Mais l'auteur de cette adaptation de la Saga de Gösta Berling a du batailler ferme contre la grande dame, qui goûtait assez peu son sens du spectaculaire, tout en appréciant son propre rôle d'inspiratrice du cinéma national; ironiquement, Stiller était assez clairement en service commandé avec ce film, qui permettait à Charles Magnusson, le patron de la compagnie Svensk Filmindustri, d'espérer avoir un parfait film-étendard pour représenter le cinéma Suédois; de plus, Stiller entendait bien faire définitivement la preuve de ses capacités, car le départ à Hollywood semblait évident; enfin, avec cette spectaculaire production, le metteur en scène formait une nouvelle actrice qui l'enthousiasmait plus que de raison: Greta Gustaffson, rebaptisée Garbo, avait du génie, et en plus la caméra de Julius Jaenzon l'adorait... Bref, on l'aura compris, l'heure n'est pas à la subtilité...

Gösta Berling (Lars Hanson) traîne comme un boulet une réputation de prêtre défroqué; il a bien essayé de se recycler: il a été amoureux d'une jeune femme, la belle Ebba Dohna (Mona Martenson), que sa tutrice souhaitait marier à un roturier, afin de rafler son héritage. Berling était au courant de la machination, mais pensait que la jeune femme l'aimait vraiment, et n'avait donc pas révélé son statut. Hebergé avec d'autres gentilshommes de fortune, les "Chevaliers" (Un titre hautement ironique) à Ekeby, Gösta Berling cherche mollement sa rédemption en assistant, de façon plus ou moins impliquée selon les cas, aux aventures compliquées de trois familles de notables:

D'une part, la tutrice d'Ebba a fait revenir son fils Henrik (Torsten Hammaren), qui s'est marié avec une jeune et belle Italienne, mais on peut franchement se demander comment cette créature de rêve a bien pu se marier avec une telle andouille... D'ailleurs, après avoir rencontré Gösta, la belle Elizabeth (Greta Garbo) se le demande aussi. D'autre part, les riches Melchior et Gustavfa Sinclaire (Sixten Marmelfelt et Karin Swanström) ont une fille, la belle Marianne (Jenny Hasselquist), qui flirte un peu trop avec le flamboyant Berling. Ce qui va pousser son père à mettre la fille dehors: littéralement, et en plein hiver Suédois... Enfin, le manoir d'Ekeby est la propriété d'une femme (Gerda Lundequist), l'épouse d'un militaire qui doit être le dernier à ne pas savoir que le legs de cette propriété à son épouse par un homme très puissant, avait été le fruit d'un adultère... mais quand il l'apprend, le mari se fâche et met la dame d'Ekeby dehors, lui aussi...

De saga, il n'y a pas vraiment; c'est plutôt une série de mésaventures dans lesquelles Gösta Berling lutte à la fois contre les notables qui le méprisent, et contre lui-même: à la recherche de la rédemption, le fier 'chevalier' s'interdit en effet de toucher au bonheur. Stiller, de son côté, s'interdit de développer de façon fine la psychologie de ses personnages, préférant accentuer le coté flamboyant et improbable de son film. Par moment, Lars Hanson est sur un registre qui l'apparenterait presque à Ivan Mosjoukine, d'ailleurs, dont le Casanova n'est pas très éloigné. Si ce n'est que le séducteur Vénitien, lui, sait profiter de toutes les situations!

Le film est divisé en deux parties, mais Stiller a soigné certaines séquences, situées dans la deuxième moitié du film: afin de leur donner tout leur poids, il a transformé la première époque en une sorte d'exposition qui nourrira ensuite de tension dramatique les éléments qu'il veut rendre les plus importants dans l'autre moitié. Mais le film reste un impressionnant effort, par ses costumes, par la reconstitution ironique d'un monde de castes, et par la vitalité de la mise en scène. La façon dont les actrices, en particulier Jenny Hasselquist et Greta Garbo, sont filmées, les personnages de comédie (L'impayable Henrik Dohna)... Il y a beaucoup à prendre dans ce film.

Mais soyons juste: il y a sans doute une raison pour laquelle on parle tant, d'une part de ses deux scènes les plus spectaculaires: l'incendie d'Ekeby, pour lequel la production a incendié pour de vrai une habitation, ce qui permet à Lars Hanson de payer raisonnablement de sa personne, et bien sûr la spectaculaire poursuite sur un lac gelé, Garbo et Hanson étant en traîneau, poursuivis par une meute de loups... D'autre part, la principale raison pour laquelle on parle encore de ce film, c'est probablement Greta Garbo, dans un rôle que Stiller a gonflé de manière à utiliser au maximum ses compétences. Dès le départ, le beau visage de l'actrice, et ses yeux, illuminent le film. 

Pour finir, on peut remarquer l'ironie qui consiste, pour Magnusson, à mettre en chantier un film pour montrer la toute-puissance du cinéma Suédois, à l'heure où tous ses grands noms partent pour l'étranger: Hasselquist pour l'Allemagne, et Stiller, Sjöström, Garbo et Hanson pour Hollywood... Cette Saga de Gösta Berling devient donc le chant du cygne de la cinématographie muette Suédoise...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Mauritz Stiller 1924 Scandinavie Greta Garbo
6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 09:34

Dès le départ, l'intrigue vous agrippe et ne vous lâche plus: lors d'un hiver Suédois particulièrement rigoureux, sous le règne de Jean III au seizième siècle, trois mercenaires Ecossais emprisonnés pour leur indiscipline (Officiers, ils poussaient leurs hommes au pillage) s'évadent d'une tour où ils étaient gardés. Ils parcourent de nombreux kilomètres avant de s'arrêter à un presbytère. Ils massacrent tous les convives d'un repas qui s'y tenait, sauf une jeune femme qui réussit à se cacher... Puis les trois hommes s'enfuient avec leur trésor: un coffre rempli de bijoux et d'argent, amassé par le vicaire de la paroisse, le seigneur Arne.

Elsalill (Mary Johnson), la jeune femme qui a échappé à la mort, et qui vit désormais dans l'obsession de cette nuit de sauvagerie durant laquelle elle a vu mourir sous ses yeux sa soeur adoptive, que les trois mercenaires ont délibérément choisie comme étant leur dernière victime, est recueillie par une famille de la région. Un jour, trois seigneurs richement vêtus, tous Ecossais, prennent pension à l'auberge locale: ils cherchent à retourner chez eux, et un bateau est coincé dans la baie, pris dans la glace, qui pourrait bien être leur chance de salut. Mais pour ça, il leur faudra attendre: en effet, la glace n'a pas l'air de vouloir se rompre. Elsalill rencontre l'un d'entre eux, Sir Archie (Richard Lund), et tombe amoureuse. Lui sait qui elle est, car il l'a entendue parler de son traumatisme. Mais elle, saura-t-elle reconnaître derrière l'homme qui l'aime, le meurtrier de sa famille?

Une aide inattendue va alors être fournie à la jeune femme lors d'un rêve: le spectre de sa jeune soeur disparue va lui indiquer la voie...

C'est un film fabuleux, dans lequel Mauritz Stiller a méthodiquement écrit un script en compagnie du futur réalisateur Gustav Molander, qui reconstruit le roman de Selma Lagerlöf autour d'un certain nombre d'axes: d'une part, Stiller souhaite atténuer la part du fantastique de ce conte médiéval, en le baignant le plus possible dans le réalisme; ensuite, il organise son récit comme il en avait l'habitude, autour de quelques scènes spectaculaires ou excitantes. Ainsi, la structure dicte le suspense au metteur en scène, qui ne se prive pas de donner au spectateur un maximum de clés sur les scènes à venir. Le meilleur exemple est sans doute la façon dont Stiller négocie les quarante premières minutes du film: l'évasion nous est contée par le menu, qui plus est filmée dans une petite tour dans laquelle la place n'est pas un luxe! On est au plus près des corps, et de la violence évidente qui habite ces trois mercenaires hirsutes... Leur périple vers les lieux du massacre est conté en quelques plans, sans exagération ni amoindrissement. Leur faim, leur fatigue sont réelles: Stiller n'a pas besoin de charger la barque en faisant d'eux des êtres maléfiques, ils sont juste motivés par leur survie. Pendant ce temps, il utilise le montage parallèle afin d'inviter le spectateur à mieux appréhender l'ensemble de la situation: les trois hommes trouvent d'abord refuge dans la cabane d'un pêcheur, qui rentre chez lui pur voir son épouse désarmée devant ces trois brutes qui ont mangé tout ce qu'elle avait, et ses sont endormis par terre: il les met dehors, dans le froid, sans aucun ménagement... Un homme de la région, Torarin, se rend chez le seigneur Arne ou tout le monde mange et fait tranquillement bombance. Mais l'épouse d'Arne entend des rémouleurs faire leur travail: une surimpression nous montre les mercenaires qui aiguisent d'immenses couteaux, pendant que Torarin louche sur l'immense coffre qui contient le légendaire trésor d'Arne. Stiller passe du presbytère aux trois soldats, puis à Torarin qui quitte les lieux et se rend dans une taverne, où quelques instants plus tard, on apprend que le presbytère est en feu. Les villageois, venus sur place, constatent le drame, et secourent Elsalill.

Ces séquences ont été montées avec une rigueur absolue, dans le but de mener à une séquence qu'on ne verra jamais, ou alors par bribes fulgurantes, à travers les souvenirs d'Elsalill. Et la violence qui est palpable en dépit de l'absence du massacre lui-même dans ce prologue, va rejaillir sur tout le film... Stiller a par ailleurs un allié de poids en la présence de l'hiver: c'est délibérément que la production a été commencée en plein coeur de l'hiver, le  février 1919. Stiller avait préparé son coup, en amenant un bateau dans la baie, et en laissant l'hiver faire son travail: en peu de temps, le bateau a été coincé dans les glaces... Toutes les scènes soulignent l'hiver, sans parler de l'utilisation d'un iris blanc (le même type que ce que Gance utilisera pour raconter l'hiver de Brienne dans le prologue de son Napoléon): les mercenaires évadés qui avancent avec difficulté dans la neige, ont sans doute eu assez peu de problèmes pour jouer leur scène, tant les condition ont l'air difficiles. Leur coup fait, les trois hommes abandonnent un traîneau, conduit par un cheval, en poussant l'animal vers un trou dans la glace: le plan est hallucinant... Enfin, Stiller et son chef-opérateur Julius Jaenzon vont souvent utiliser le cadre d'une façon inattendue: ils laissent souvent un côté entier des plans se perdre dans le flou, pour souligner encore un peu plus l'immensité blanche qui entoure les protagonistes, et ce petit coin de mer gelée perdu entre les rochers et le large...

Le principal atout de la deuxième partie du film est bien sûr l'histoire d'amour entre Elsalill et Archie, devenu un officier plus présentable une fois les oripeaux de l'évadé laissés de côté, et la barbe rasée. La jeune femme se doute de quelque chose, bien sûr, et comme je le disais plus haut, comprendra toute la situation grâce à un rêve qui lui indiquera la marche à suivre. C'est l'un des trois éléments qui restent d'un roman qui a la réputation de plonger plus avant dans le fantastique. Ce rêve de la jeune femme est complété par le fait que Sir Archie est hanté lui aussi par le spectre de la jeune femme. L'autre aspect est une légende qui sert de fil rouge à la deuxième partie, selon laquelle le bateau qui transportera les mercenaires Ecossais vers leur pays, serait coincé dans les glaces par la volonté divine, tant qu'il transporterait les meurtriers de Arne et de ses amis. Mais par son choix de confronter ses acteurs et personnages et ses acteurs à un hiver aussi authentique que possible, par le déchaînement de violence que le film contient, Stiller s'est senti obligé de garder au maximum les pieds sur terre. Il en résulte un jeu d'acteurs troublant par sa subtilité, en particulier pour Mary Johnson dont le rôle n'était pas facile: à charge pour elle de jouer une jeune femme beaucoup plus jeune, et confrontée non seulement à son désir, mais aussi à la plus angoissante des peurs possibles, celle d'être confrontée à l'homme qui a tué sa famille. On pourrait j'imagine faire une lecture de la sexualité féminine, à partir de ce qui arrive à Elsalill, mais ce n'est pas le propos principal de Mauritz Stiller: celui-ci, essentiellement, s'intéresse aux rapports compliqués entre culpabilité et humanité, à travers le personnage d'Archie, véritable meurtrier sauvage, et amoureux transi appelé à devenir le plus noble des hommes, au prix d'une rédemption qu'il est prêt à exiger... avec violence s'il le faut. 

Une situation inextricable, qui se résoudra par le sacrifice d'une jeune femme, qui n'a de toute façon plus la moindre échappatoire... Et un sacrifice qui conduira à une séquence sur la glace, que Stiller a conçu avec génie, et qui est sans doute un des plus beaux moments du cinéma muet: une procession de villageois endeuillés qui viennent au bateau emprisonné dans la glace, rechercher pour lui donner une sépulture décente la jeune femme qui leur a permis au prix de sa vie de mettre la main sur les hommes que la justice réclamaient... Devant les quelques plans qui nous montrent ce moment miraculeux, il n'y a pas d'autre solution que de se taire.

Dont acte.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Scandinavie Mauritz Stiller 1919
5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 17:25

C'est étrange comme ce film prend son temps pour se lancer: on est habitué, avec Stiller, à une introduction bille en tête, sur les chapeaux de roue! Et puis on s'installe dans le quotidien d'une femme de a bourgeoisie de Stockholm en 1920, qui aurait pu vivre, après tout, à Los Angeles, Londres, Berlin, ou Paris...

Irene (Tora Teje) s'ennuie, et ce depuis quelques années. depuis son mariage avec un ennuyeux et poussiéreux professeur d'entomologie, Leo Charpentier (Anders de Wahl) que seul sa nièce Marte (Karin Molander) trouve génial... Ses longues digressions sur la vie sexuelle des insectes ont tendance à faire rigoler ses propres élèves. Alors Irene rêve, et hésite, dans ses rêveries, entre la baron Félix, avec lequel on la voit d'ailleurs s'envoyer en l'air...

Oui, il est aviateur.

...et le meilleur ami de Leo, le flamboyant sculpteur Perben Wells (Lars Hanson). Les deux hommes, elle le sait bien, répondraient favorablement à ses avances, mais elle a fini par se faire à la routine de l'expectative.

D'où, je le pense, cette impression de sur-place que donne la comédie au début du film, et qui la rend si malaisée à apprécier. Car c'est uniquement quand le doute s'installe chez Irene (elle s'imagine que l'a gourgandine qui sert de modèle à son sculpteur favori va le lui voler sous son nez), que le film décolle, et que la jeune femme se lance dans une petite révolution, en quittant son mari, et le laissant seul avec sa nièce. Celle-ci, d'ailleurs, est bien contente...

On a du mal à suivre tous les commentateurs classiques de ce film, quand ils y décèlent la naissance d'un style qui mènerait à Lubitsch ou au Chaplin de A woman in Paris. Stiller pratiquait déjà la comédie, mais reste dans mon esprit surtout attaché aux drames épiques qui ont fait sa gloire. Ici, par contre, on notera un intéressant jeu autour du théâtre, puisque les deux première bobines nous montrent les quatre protagonistes se rendre à un ballet, qui se trouve d'ailleurs refléter leur propre situation. De là, on débouchera sur les manigances de Tora Teje, qui use de tous les genres: drame, tragédie, puis comédie... mais que de cheminement pour en arriver là.

 

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Published by François Massarelli - dans Scandinavie Mauritz Stiller Muet Comédie 1920
25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 22:00
Teenland (Marie Grahtø Sørensen, 2014)

Sally, 17 ans, vit en permanence dans une institution pour personnes différentes: c'est une autre époque, probablement le futur, et on a découvert des mutations inquiétantes chez les adolescents, qu'on tente de contrôler en les enfermant, et accessoirement en les rendant dociles à coup de psychologie... et surtout de médicaments, à forte dose. Mais Sally, qui est venue pour un motif très grave, a mauvaise conscience. En effet, tout en étant douée d'un talent pour déplacer les objets de façon spectaculaire, sa volonté est telle qu'elle peut tuer. Un soir, elle a exprimé ses frustrations en souhaitant la mort de toute sa famille. Alors elle souffre, mais elle obéit. Jusqu'au jour ou Ting-a-ling, une autre ado "dangereuse", vient perturber un repas, en hurlant, et en prêchant la révolte. Sally se fait prier, mais l'appel de la liberté que promet son amie est trop fort, elle se laisse séduire...

On pense à THX 1138, devant cet univers clos, mélange entre un hôpital aseptisé, et un lycée totalement fermé. Les ados y sont réduits à ne plus penser, façon Metropolis, et seules les deux révoltées vont se faire entendre: bruits, transgressions et jeux, Sally et Ting-a-ling tentent de rattraper le temps perdu. Le film est inconfortable, mais passionnant, tourné au plus près des corps de ces jeunes femmes déshumanisées, et longtemps dans le film (Qui ne dure que 30 minutes, remarquez) on se demande si Ting-a-ling est réelle, ou une émanation de l'esprit de Sally, ou... autre chose.

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Published by François Massarelli - dans Science-fiction Scandinavie
5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 18:43

Film, Flirt og Forlovelse (Lau Lauritzen, 1921) Carl Schenstrom et Harald Madsen, comiques Danois, étaient mieux connus sous le nom hallucinant (mais justifié) de Doublepatte et Patachon, ou Pat und Patachon en Allemagne. Leurs films sont encore aussi populaires en Scandinavie que le sont Laurel et Hardy, et on peut comprendre pourquoi à la vue de ce film, court mais très typique de leur style. C'est d'ailleurs l'un des premiers; ils sont surtout préoccupés par leur propre survie, comme tous les vagabonds du muet, et traversent sans trop les comprendre des histoires qui ne les concernent pas. cela ne les empêche pas d'avoir une morale: dans la maison autour de laquelle ils vagabondent, ils ont remarqué que le fiancé de la jeune fille de la maison était un vil coquin, et vont redresser malgré eux les torts, en favorisant le mariage avec un type plus sur, et dont en plus elle est vraiment amoureuse... Ce genre de script, ils en tourneront des dizaines, au danemark, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Suède. La poésie lunaire générée par les deux acteurs se mélange encore bien avec l'esthétique de la décennie, si envoutante pour les mutophiles, ou amateurs de films muets... Mais quel dommage que leurs films ne soient disponibles que dans des versions sonorisées et remontées pour la télévision Allemande. On espère qu'un jour cette injustice (Qui fait que leur impressionnant Don Quichotte, par exemple, soit long de 45 minutes contre 180 en 1926) sera un jour réparée.

Sol, sommer und Studiner (Lau Lauritzen, 1922) On prend les mêmes et... A nouveau vagabonds, Schenström et Madsen tournent encore autour d'une maison bourgeoise, mais cette fois ci ils ressemblent surtout à deux cerises sur le gâteau, l'intrigue semblant ne pas vraiment les concerner. on remarque quand même qu'elle leur permet de s'installer dans une maison vide ou ils se comportent en sales gosses, et que Lau Lauritzen, contrairement à Mauritz Stiller en Suède, qui privilégiait pour ses beaux films dramatiques l'hiver (Le trésor d'Arne, La saga de Gösta berling), filmait lui de préférence en été, aussi près que possible de la mer, afin d'avoir des scènes de jeunettes en maillot de bain (Une constante)...

Mellem muntre musikanter (Lau Lauritzen, 1922) Encore un scénario obscur pour ce film réduit au tiers de sa durée par la loi de la télévision Allemande. Les deux héros y sont des escrocs musiciens, sinon comme d'habitude des jeunes gens de la bourgeoisie y draguent sur la plage des filles à papa...

Vore venners vinter (Lau Lauritzen, 1923)

Parce qu'ils ont trop bu en compagnie d'un amoureux privé de sa bien-aimée, les deux héros-vagabonds Schenström et Madsen sont transportés malgré eux en montagne, ou ils vont retrouver... la fiancée en question. le film étant particulièrement raboté, la compréhension et la logique en prennent un coup. Amusant, surtout pour les magnifiques images neigeuse en toute liberté.

Daarksab, dyd og driverter (Lau Lauritzen, 1923)

Deux vagabonds escrocs vont de plage en plage avec une boite à chaussures qui passe pour un appareil photo. ils se font payer en avances, mais ça ne marche pas fort... sinon, deux amoureux, comme d'habitude, vont avoir besoin de leurs services...

Lille Lise Letpaata/Die kleine Tänzerin (Lau Lauritzen, 1924)

Schenström et Madsen, musiciens, vont aider la vedette de la petite compagnie de ballet qui les emploie à devenir une grande artiste. Comédie du versant plutôt tendre...

Professor Petersens plejeborn (Lau Lauritzen, 1924)

Schenstrom et Madsen sont placés par des contrebandiers dans la maison d'un ornithologue, pour préparer un mauvais coup, mais ils sont deux bien inefficaces majordomes, et vont finir par changer de camp. Beaucoup de slapstick la-dedans, en particulier dans la maison livrée à deux domestiques dangereux...

Raske Riviera Rejsende (Lau Lauritzen, 1924)

Premier film "exotique" du duo Schenstrom-Madsen, largement situé en Italie, prétexte à quelques gags, dont l'inévitable découverte des spaghetti... L'intrigue est nébuleuse, sans intertitres...

Ole opfinders offer (1924, Lau Lauritzen)

Takt, Tone og Tosser (Lau Lauritzen, 1925):

Lauritzen continue à placer ses héros dans des intrigues classiques, dans un cadre bucolique impeccablement filmé: ici, une histoire de vieux moulin à sauver de la destruction, et un mélodrame avec fille de riches cachée dans un cirque...

M. le commissaire (Gustaf Molander, 1925)

Premier film hors du danemark, pour Schesntrom et Madsen, et première tentative de sortir de la routine jusqu'alors imposée par la collaboration avec leur mentor, Lau Lauritzen; pour commencer, Molander les sépare: Madsen est le chef de la police, et Schenstrom sa nemesis, un vagabond qui finit toujours en prison; ensuite, le reste du film est une comédie mélodramatique avare en gags. Mais la beauté de la photographie, et les extérieurs hivernaux (On est en Suède), restent de mise...

Les millionnaires (Lau Lauritzen, 1925)

Modeste comédie, dans laquelle Schenstrom et Madsen sont utilisés pour sauver une petite ville dont il vont incarner la réussite, avec come d'habitude une séquence gratuite au bord de mer, en compagnie de jeunes femmes en maillot...

Chasseurs de loup (Lau Lauritzen, 1926)

La chasse au loup, dans la ravissante campagne danoise, il n'y a que ça de vrai...

Dodsbokseren / Ca va barder (Lau Lauritzen, 1926)

Enorme succès en son temps, ce film nous présente Schenstrom et Madsen en naufragés sur un bloc de glace (Suite à un accident de char à voile...) recueillis par un cargo; ils deviennent marins et participent à une séquence de slapstick fort bien arrangée.

Don Quichotte (Lau Lauritzen, 1926) Ce film, qu'on aimerait voir entier (Il est réduit à une cinquantaine de minutes, alors qu'il totalisait près de trois heures...) est une fascinante entreprise: faire une adaptation stricte de la tragi-comédie de Cervantès, avec deux comiques dans les rôles principaux; seul film ou ne reconnaisse pas le maquillage traditionnel des deux comédiens Schenstrom et Madsen, c'est un film manifestement illustratif, un peu trop littéral; mais l'idée de décalage entre un monde qui tourne dans un sens et deux hommes qui tournent dans l'autre (Surtout Quichotte, par le grand Schenstrom qui m'a l'air parfait dans le rôle) est somme toute présente dans les fragments qui nous sont parvenus. Au passage, le film n'est pourtant pas perdu... Allez, le DFI, faites votre boulot!

Eté joyeux (Urban Gad, 1926): Urban Gad, réalisateur du sombre et baroque L'Abîme qui révéla Asta Nielsen, se trouve pour son dernier film réalisateur de comédie avec Schenstrom et Madsen... Anecdotique.

Vester-Vov-Vov/En mer du nord (Lau Lauritzen, 1927)

En mer du nord, donc... Les deux vagabonds habituels créés par Shenström et Madsen vagabondent sur les rives Nordiques.

Pierres-tonnerre (Lau Lauritzen, 1927)

Sous cette approximative traduction du danois, se cache un film ambitieux, dans lequel Lauritzen essaie de casser les systématismes du duo Madsen et Schesntrom; notamment, il les place au milieu d'un écheveau d'intrigues parfois un peu difficiles à décoder sans intertitres... Mais il le fait sans jamais oublier le gag, contrairement à son Don Quichotte.

Le roi de Pélicanie (Valdemar Andersen, 1927)

Grosse komédie, avec ce petit film qui nous montre les deux héros burlesques Danois aux prises avec un royaume de pacotille...

Force et beauté (Lau Lauritzen, 1927)

Le meilleur film de la série? Peut-être, mais il faudrait le voir en entier, au lieu d'un raccourci de 25 minutes. Schenstrom et Madsen sont des vagabonds devenus des statues vivantes, pour rendre service à deux jolies filles... l'un des rares films ou leurs étonnantes capacités physiques (gymnastes et contorsionnistes, quand même, excusez du peu) sont bien mises à contribution.

Filmens Helte (Lau Lauritzen, 1928)

http://allenjohn.over-blog.com/article-filmens-helte-les-heros-du-cinema-lau-lauritzen-1928-105835984.html

Schenström et Madsen
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Published by François Massarelli - dans Scandinavie Muet Comédie Schenström & Madsen
2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 18:34
Verdens undergang (La fin du monde - August Blom, 1916)

Décidément, on mensure mal aujourd'hui la part de l'Europe dans a création de la science-fiction. J'ai déjà évoqué l'étonnant (Oui hilarant) Himmelskibet, de Holger-Madsen, sorti en 1918, qui envoyait des utopistes sur Mars. Voici un autre film Danois particulièrement bien conservé, et tourné par August Blom, mieux connu pour son spectaculaire long métrage de 1913, Atlantis... La fin du monde évoque donc une histoire bourgeoise qui croise l'inéluctable approche d'une comète destructrice sur notre planète. Un spéculateur réussit à persuader la presse de ne pas divulguer les informations les plus alarmantes, afin d'accumuler une fortune en revendant des actions au moment opportun, avec l'intention pour le moment de l'impact de se réfugier dans des souterrains qu'il a fait aménager près de son domicile. Dans cette histoire sombre, seuls seront épargnés les rares humains ayant décidé de se tenir à l'écart de tout compromis, de toute jalousie, de tout mal et de tout vice...

Bien sur, c'est moralisateur, mais ça a le bon gout de ne l'être que par l'image. Blom n'abuse pas de l'intertitre, et joue avec conviction sur le suspense, d'autant plus évident qu'à l'écran l'approche de la comète est documentée de minute en minute. Les effets sont mesurés, bien rendus, et on a un cataclysme, ma foi, tout à fait acceptable. Et la critique naïve mais violente de la spéculation est bienvenue.

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Published by François Massarelli - dans Scandinavie August Blom Science-fiction
22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 18:13

Bergman a-t-il fait exprès de raconter à qui voulait l'entendre, à l'occasion de la sortie de ce long film, qu'il faisait ses adieux au cinéma? peut-être, peut-être pas, il était aussi menteur qu'affabulateur. Et c'est aussi l'un des sujets de Fanny et Alexandre, justement. Et puis il y a les correspondances troublantes entre ce film-somme et sa propre vie... Tant de films de Bergman tournent autour de la nécessité du théâtre, ou des arts qui s'y réfèrent. Justement, la famille Ekdahl est une famille liée au théâtre depuis belle lurette, et lorsque le film commence, ils fêtent Noël, en bons Suédois, même si on n'imagine pas qu'ils aient passé un temps très constructif à l'église.

On est fort large d'esprit dans cette famille, où l'une des belles-filles de Mme Helena Ekdahl, la tendre grand-mère qui mène tout ce beau monde a pris l'habitude (Comme le faisait Helena en son temps du reste) de tolérer les aventures nombreuses de son mari, parfois menées sous ses yeux... Les enfants Ekdahl ont pris l'habitude de fêtes joyeuses, durant lesquelles les adultes s'intéressaient parfois à eux, pour une séance de théâtre de marionnettes, parfois pour un feu d'artifice fait de flatulences... Mais pour Oscar Ekdahl, le directeur du théâtre familial, c'est la fin de la route. Il décède quelques jours après, sur scène, laissant une veuve, Emilie, et deux enfants, Alexandre et la petite Fanny. Après quelques semaines, Emilie annonce à ses enfants qu'elle va se remarier avec l'évêque Vergerus (Jan Malsmjo), qui s'est si bien occupé d'elle depuis les funérailles qui ont été l'occasion de leur rencontre. Vergerus est dur, strict, sévère, fanatique et austère, mais il ne sait pas encore qu'avec Alexandre, il va avoir du mal...

Je me suis toujours demandé pourquoi la petite Fanny était ainsi invitée à partager le titre, tant la présence d'Alexandre (Bertil Guve) sur le film était écrasante. Par bien des égards, il est avec Helena Ekdahl (Gunn Walgren) le principal point de vue dans ce film riche en péripéties... Celles-ci sont très proches de la vie de Bergman, qui me semble ici régler ses comptes avec son propre père. Bien sûr la vie riche et réjouissante des Ekdahl, des gens qu'on ne peut absolument pas accuser d'austérité, ne correspond pas à l'enfance qu'a vécu Ingmar Bergman, peut-être sont-ils par contre la famille idéale que ce grand amateur d'arts narratifs, depuis toujours passionné par les planches s'est a posteriori inventé... Né en 1918, Bergman n'a pu connaître la même vie que le jeune Alexandre, né sans doute environ en 1895, mais la maison de Vergerus se rapproche sans doute de ce qu'a connu le cinéaste chez son père, qui était pasteur protestant, et dont les mémoires de son fils ont révélé qu'il était un soutien du nazisme!

Une trace de cet aspect se retrouve à travers la présence d'Isak Jacobi, un ami d'Helena (Et sans doute un ancien amant), traité lors d'un épisode de "Sale juif au nez crochu" par Vergerus, alors qu'Isak venait chez l'évêque pour tenter de récupérer les enfants. Le choix d'ancrer son film sur un début avec fête familiale, Noël qui plus est, permet à Bergman de donner à voir tout le sel d'une enfance, en une soirée marquée par tous les petits détails familiaux qui refont surface lors de ces interminables repas, dont les enfants sont les premiers à s'absenter pour vivre, tout simplement, dans le moment, et en jouir afin d'emmagasiner un maximum de souvenir pour plus tard! Et quel contraste entre la maison Ekdahl, ses pièces innombrables, ses escaliers, ses couleurs, et l'austérité blanchâtre du "Palais Vergerus", avec ses barreaux aux fenêtres...

Le film est long, et doublement: d'une part, la version internationale, sortie en salles en 1983, contient ses 189 minutes bien pesées, mais surtout, Bergman l'avait aussi monté pour la télévision en une version de 312 minutes, soit plus de cinq heures... Pourtant cette chronique familiale riche et bigarrée, qui permet bien sûr à Bergman de montrer en Alexandre un double convaincant (Passionné par l'art, le mensonge, et bien sûr hanté par les fantômes comme un héros Shakespearien), un gamin à la vie intérieure effrayante, est sans doute le film le plus grand public de son auteur.

 

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Published by François Massarelli - dans Scandinavie
24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 19:06

Une nuit d'hiver, une grande maison dans laquelle vit une famille bourgeoise subit un assaut inattendu: un bagnard évadé s'est introduit dans la place, un enfant très jeune dans les bras, et la police a prévenu qu'il est dangereux; il avait en effet été arrêté pour meurtre... La jeune fille de la maison (Karen Sandberg) sait, elle, qu'il est là, de l'autre côté de la porte. Elle se croit, pour l'instant en sécurité, mais elle a aperçu une silhouette par la vitre, et l'homme s'introduit finalement dans sa chambre... Un plan-séquence inattendu part de la porte de la chambre, traverse la fenêtre, et cadre la silhouette qui s'introduit vers sa victime...

Une autre maison, quinze années plus tard: le même homme est entré à la faveur de la nuit pour tuer la même femme, devenue épouse et mère de famille. Le lien entre ce début et cette fin spectaculaires, voilà ce qui fait l'intrigue du film, raconté de façon linéaire, mais Christensen a choisi de commencer par une énigmatique scène à suspense, afin d'annoncer la couleur. Son propos, après avoir exploré l'expressivité de la lumière dans son formidable premier long métrage, est ici de jouer avec les nerfs du spectateur, en lui donnant juste ce qu'il faut à chaque séquence pour bien apprécier la situation. Cela passe d'ailleurs par une scène d'ouverture inattendue, qui anticipe légèrement sur le ton documentaire goguenard du troisième film de l'auteur (Haxan, pour être précis): Christensen nous montre, ainsi qu'à Karen Sandberg, une maquette de la maison dans laquelle le drame va se nouer sur les deux dernières bobines...

Fidèle à l'atmosphère de son premier long métrage, le metteur en scène a imaginé une intrigue de mélodrame crépusculaire dans laquelle il convoque toutes les figures populaires du genre: la maison en état de siège, bien sur, ais aussi la recherche d'un être disparu (Lorsque le héros sort légitimement de prison, il souhaite retrouver son fils, qui a été adopté par... des inconnus.), la vengeance (Le principal fil rouge du film, comme le prouve le titre d'ailleurs), la protection des enfants (Le couple au coeur du drame en a trois), etc... Des figures franchement Dickensiennes font aussi leur apparition, avec ces escrocs minables, qui recueillent le héros lors de sa sortie de prison. Christensen, comme il l'avait fait pour L'X mystérieux, s'est réservé le rôle tragique de Strong Henry (Appelé John dans la version Anglaise), le repris de justice qui va être la victime du sort, et qui va semer la terreur, malgré lui, sur son passage... Et pour son final, le metteur en scène entremêle les destins de ses protagonistes dans un montage superbe. Le film est magnifique!

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Published by François Massarelli - dans Muet Scandinavie 1916 Benjamin Christensen