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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 11:04

Maintenant plus que jamais, il me paraît pertinent de rappeler ce qui distingue Spielberg des autres réalisateurs, ce qui fait l'essence même de son cinéma.

Peut-être faut-il aussi avant tout rappeler qu'un cinéaste, c'est une personne qui fait en sorte de créer des images, de les assembler et de les présenter sous une forme cohérente, selon le plan qu'il ou elle s'est donné, dans le but de raconter une histoire, qu'il ou elle n'a pas, ou pas forcément écrit. Théoriquement, il ne sert à rien de considérer la mise en scène sous l'angle du script, qui n'est qu'une partie du tout. Ce n'est que théorique: Spielberg est la patron, et comme Hitchcock en son temps, même sans mettre la main su scénario il réussira à le faire aller dans le sens qu'il veut.

Mais l'essentiel de Spielberg, tient en trois points: premièrement,  il considère l'humanité, sa vie et les rapports qui sont entretenus par les individus dans leur vue et leurs aventures, sous un angle bien précis: celui du regard. Vivre c'est voir et voir c'est vivre...

Ensuite, le metteur en scène aime à montrer, faire voir, et bien sur montrer des gens qui voient, c'est la base même de son cinéma. On se souvient tous du plan dans Jaws du shérif Brody, sur la plage, qui voit ce dont il a tant peur, l'attaque d'un requin sont il a tant peur. C'est par la vue que Sam Neill, dans Jurassic Park, comprendra enfin où il est, et tout mot deviendra inutile.

Et troisièmement, et c'est particulièrement lié aux deux exemples dont je viens de parler, Spielberg est toujours motivé, et ce depuis son premier film, par le défi de montrer et donc de faire voir ce qu'on ne verra peut-être jamais: recréer des moments- clés (Le vote du 13e amendement dans Lincoln ou le débarquement en Normandie dans ce film), montrer des choses intenses comme on ne les a jamais aussi bien vues (La fuite de la famille dans The war of the Worlds, la scène de suspense haletante dans The lost world, ou tout Jaws), et enfin montrer l'inmontrable, ce qui n'existe pas, ou ce dont on ne peut pas témoigner parce qu'on n'y survivra certainement pas, et en plus on n'a pas toujours une caméra sur soi (Une attaque de requin, une rencontre avec un alien, ou le chaos créé par la psychose d'une attaque des japonais en Californie après Pearl Harbor!).

Et ces trois aspects sont particulièrement en évidence dans ce film, qui questionne, annule et remplace tout ce qui faisait jusqu'à présent le film de guerre, en en raffinant la technique jusqu'à l'extrême, et en y trouvant une nouvelle façon de gérer les deux aspects indissociables et inconciliables du genre: the big picture, comme disent les anglo-saxons, ici le débarquement et sa suite; et the small picture donc: c'est quoi, exactement, débarquer? se prendre une balle? sauver un copain? tuer un ennemi? perdre ses organes? Tout le film passera de l'un à l'autre et ça tombe bien car c'est effectivement le sujet de ce film profondément, mais jamais aveuglément, humaniste.

La première séquence est une courte introduction, qui engage le spectateur dans son premier rapport au regard, situé à l'orée de 27 minutes à couper le souffle; un vieux soldat Américain se rend, 50 années après la guerre, sur un cimetière Français en compagnie de sa famille. Il cherche une tombe, la trouve: un gros plan de son visage nous le montre, regardant intensément dans ses souvenirs. Ces souvenirs, ce sont donc les moments du débarquement, tel qu'on ne l'a jamais vu. Spielberg nous plonge a coeur de l'action et contrairement à ce que l'équipe de Darryl Zanuck avait souhaité faire en 1962, il nous réserve les vues d'ensemble pour la fin, épousant en permanence le point de vue des soldats dans ce qu'ils vient, et donnant à voir ces moments brutaux et hallucinants dans tout leur réalisme, à hauteur d'homme... Ce qui n'avait jamais été fait aussi bien. 

Ensuite, une fois les soldats (Et un capitaine, qui encaisse avec difficulté la situation, et qui sera notre principal "héros") débarqués, et la situation permettant d'avancer, l'intrigue proprement dire peut commencer; un des soldats morts s'appelle Ryan; on voit ce qui se passe quand l'armée doit donner la nouvelle de la mort d'un soldat à sa famille. Et le problème, c'est que Mrs Ryan, qui avait perdu un de ses quatre fils la semaine passée, va devoir faire face cette fois à la mort de deux d'entre eux. Une décision est prise, symbolique bien sur; en très haut lieu: retrouver, sauver,et rapatrier le quatrième, James Francis Ryan (Matt Damon). Cette mission échoit à un homme auquel on a semble-t-il beaucoup demandé, le capitaine Miller que je mentionnais plus haut (Tom Hanks): pas un héros professionnel, juste un home qui fait le travail qu'on lui confie et tente de le faire bien. Pas le genre non plus à discuter un ordre mais il n'est pas bête: il sait qu'il va devoir, dans une quête absurde, risquer la vie de plusieurs hommes pour en sauver un seul...

Les hommes en question sont issus de toutes les couches de la société Américaines, sauf que tous sont blancs... Dans les statistiques, c'est tout à fait réaliste; hélas: à ce stade du débarquement, la grande majorité des soldats Afro-Américains était déjà décimée... N'en demandez pas plus, je pense que c'est inutile! Mais sinon on a un groupe de personnalités réunies derrière Tom Hanks, avec un petit soupçon de convention bien dosée: Caparzo (Vin Diesel), le docteur Wade (Givanni Ribisi), Mellish (Adam Goldberg), un juif qui s'amuse d'ailleurs beaucoup à montrer un pendentif avec une étoile de David à des prisonniers Allemands, il y a aussi le sergent Horvath (Tome Sizemore), le sniper Jackson (Barry Pepper), le soldat Reiben (Edward Burns) et enfin le caporal Upham (Jeremy Davies), un traducteur qui n'a jamais été au combat. Le rapport qui s'établit entre eux est un mélange assez usuel de camaraderie et de chamailleries douteuses. Mais tous s'entendent plus ou moins sur un point: pourquoi aller risquer sa vie pour trouver un type? 

Malgré tout, quand ils le trouvent, il s'avère que c'est un vrai rave type, qui commence par dire qu'il est hors de question surtout maintenant qu'il a perdu ses trois frères, de laisser ses frères de combat se débrouiller... 

Le film avance donc en trois parties distinctes: le prologue à Omaha Beach, la recherche du soldat Ryan, et enfin une fois qu'il a été trouvé, une bataille improvisée pour garder un pont, qui sera l'occasion pour la petite troupe d'être assez largement décimée. J'ai parlé de point de vue, tout à l'heure: celui des Allemands, ou celui des Français voire des Anglais, sont totalement absents: c'est un parti-pris qui n'a rien de gênant car il permet justement de se concentrer sur le point de vue de ceux dont la mission embarrassante est de sauver le Soldat Ryan: les SS sont leurs ennemis, et quand d'aventure ils en ont un entre les mains, il passe un sale quart d'heure. L'héroïsme dans ce film est réel et authentique: on ne se lève pas en se disant qu'on deviendra un héros, on prend juste des décisions au moment ou il fait les prendre: quelquefois, ce sera la bonne... Quelquefois pas. tous ces hommes ont parfois un comportement admirable et parfois pas. Mais la vue d'ensemble est toujours là pour qui veut bien la voir: et c'est le Capitaine Miller qui s'en charge.

L'expérience de ce film est sensorielle, fatigante et comme je disais plus haut, divisée en trois. Il est de bon ton, et en effet ça se justifie, de dire que le film n'est jamais meilleur que dans ses premières 27 minutes. Mais il serait stupide de condamner le reste qui est parfois critiqué pour ses émotions: pour commencer, peut-on imaginer une guerre sans émotions? Et le metteur en scène a su différencier ses trois parties pour rendre le tout vraiment intéressant: la deuxième partie vire parfois au picaresque, et montre de quelle façon les hommes sont poussés à s'opposer (Notamment sur le sort d'un prisonnier de guerre). Le rôle de Upham, le novice et le naïf, est important pour faire le lien avec le spectateur. Mais la troisième partie reprend le réalisme dur de la première, sans qu'il y ait cette notion de parcours, d'avancée propre au débarquement.

Lors de ces scènes de la bataille finale, Spielberg fait faire du sur-place à ses soldats, et invoque l'héritage de Kubrick et de Full Metal jacket, mais aussi celui de Kurosawa pour la recherche de la maîtrise des armes dans le chaos de l'adversité. La façon dont Miller déploie ses troupes renvoie aux Sept Samouraïs... une bonne dose de lyrisme en moins. e sont ces scènes qui font vraiment s'affronter les hommes qui se trouvent être Américains (mais auraient pu être de n'importe quelle nationalité) et leurs ennemis, se trouvant être des Allemands. C'est là qu'on trouve des plans extraordinaires de vie et de mort et cette troisième partie, âpre et sans compromis, donne tout son sens au film: on y montre la guerre dans toute son horreur, mais aussi dans toute sa nécessité: on m'attaque, je me défends. Je l'attaque, il se défend. Bref, les actes et les faits de la guerre. Rien de plus, rien de moins.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg
28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 09:00

C'est sur, il ne s'arrête jamais; comme Roald Dahl lui-même ne s'arrêtait jamais, faisant en permanence un passage entre les siècles par une oeuvre féconde et sans limites dans son imagination, et permettant aussi un passage entre le monde de la fiction pour les enfants et celle, plus codifiée et nettement moins permissive, des adultes... Et c'est là un autre paradoxe entre le Gallois et l'Américain:leurs oeuvres transcendent les limites d'âge, et avec eux on en prend pour une vie entière. Raison de plus pour accueillir un nouveau film de Spielberg comme une nouvelle compagnie indispensable. De prime abord, ce qui peut éventuellement gêner, c'est d'ordre esthétique: ce film qui invente un monde repose donc sur les effets numériques et l'animation 3D... Et ces derniers temps, l'animation 3D, elle ne s'arrange pas! Pourtant on échappe largement au désastre ici, avec une esthétique qui réussit à la fois à rendre hommage à Quentin Blake, sans chercher à l'adapter au réalisme graphique en vigueur. C'est une réussite...

The BFG raconte la rencontre improbable entre Sophie, une jeune orpheline qui vit dans une institution où elle est seule à mourir d'ennui, dans l'Angleterre des années 80, Et un géant qui vit au pays des géants, pas mieux loti qu'elle du reste: Sophie n'a pas d'amis dans son orphelinat, ou elle passe ses journées à ne pas se faire voir, et nous n'assisterons à aucune interaction avec qui que ce soit, à part sans doute un chat roux, qui comme tous les chats roux est bien gentil, mais possède quand même son monde à lui d'abord et avant tout; et le géant, lui, est seul, car il est trop petit et rejeté par les autres, et en prime, il ne mange pas d'êtres humains. Pire: étant seul, il en recherche la compagnie, mais... c'est dangereux pour les petits humains, de fréquenter un géant certes gentil, mais qui cohabite avec des cannibales...

Ou des "Cannes-à-balle", pour reprendre le vocabulaire très particulier des géants, qui n'ont qu'une compréhension intuitive et un peu déformée du langage des êtres humains. Sophie, cela va sans dire, va être une rencontre importante dans la vie de celui qu'elle ne tardera pas à appeler BFG, ou "big friendly giant"... Importante pour elle qui va découvrir la complicité, et pour lui qui va enfin (re) découvrir la tendresse. Comme souvent chez Dahl, mais aussi chez Spielberg, une leçon de vie...

...avec des bulles.

C'est un enchantement, tout bonnement. Spielberg fait ici une synthèse de son oeuvre, revisite les situations de nombreux de ses films (E.T. bien sur...), et réussit aussi à reprendre une partie du dispositif de Hook, soit la confrontation entre le monde réel et l'imaginaire, mais sans tomber dans les mêmes travers. Il s'inspire, pour la partie animation, des meilleures oeuvres des ateliers Disney, époque Fantasia, et la prouesse est que réalité et animation (Parfois très abstraites, comme la représentation des rêves) s'intègrent parfaitement... Sa mise en scène, une fois de plus centre sur le regard et le pouvoir de dépassement des images, mais aussi sur un suspense maîtrisé comme d'habitude, nous livre une fois de plus du cinéma classique, et qui remplit haut la main sa mission; adapter sans trahir un classique de Roald Dahl, fournir un film qui réunit la famille, et pourra rester dans les mémoires longtemps. On sait qu'après ça, le metteur en scène est certainement parti dans une toute autre direction, explorer un tout autre genre. On attendra, et on a confiance.

(A noter, une critique qui est tout sauf divisée sur ce film: il semble que tout le monde a détesté. Enfin, ceux qui se sont déplacés... et ils sont bien rares.)

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg
22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 11:31

Tout commence à Brooklyn en 1957, lorsqu'un homme d'âge mur, Rudolf Abel (Mark Rylance) quitte son appartement miteux pour se rendre dans un parc et y peindre. Il y récupère discrètement un objet, car c'est un espion Russe. Mais il est arrêté au terme d'une surveillance sans relâche par la C.I.A. Une fois sous les verrous, son destin ne fait aucun doute. Un cabinet d'avocats informent l'un des meilleurs de ses ténors, Jim Donovan (Tom Hanks) qu'il a été choisi à l'unanimité pour représenter ce client inattendu. L'idée n'est pas, selon eux de gagner le procès, mais de montrer qu'aux Etats-Unis, tout le monde a droit à un avocat, y compris un espion. Donovan s'emballe très vite: il voit l'occasion d'adresser le sujet du devoir d'un espion, et entend éviter la chaise électrique à son client, d'une part parce qu'estime-t-il, il n' a fait que son devoir; ensuite, il pense avec raison qu'en cas d'arrestation d'un Américain à Moscou, le public souhaiterait certainement qu'il s'en sorte aussi. Enfin, Donovan pense qu'un agent Russe pourrait servir de monnaie d'échange dans le futur. C'est donc contre une opinion publique volontiers hostile qu'il se lance dans la défense de son client, avec lequel il sympathique d'ailleurs assez rapidement.

Pendant ce temps, trois événements vont se dérouler à l'Est qui auront des répercussions sur cette affaire: d'une part, un avion U2 de reconnaissance est touché par un missile,et le capitaine Powers (Austin Stowell), qui le pilotait, est capturé. Ensuite, le Mur de Berlin est construit, et l'Allemagne de l'Est durcit sa politique à l'égard de ceux qui veulent le franchir. Enfin, un étudiant Américain, Frederic Pryor (Will Rogers) à Berlin est arrêté, et soupçonné d'espionnage parce qu'il passait le mur avec sur lui sa thèse sur l'économie des pays de l'Est... Les Etats-Unis vont en effet avoir besoin d'une monnaie d'échange, et d'un négociateur qui ne soit ni un espion ni un agent du gouvernement. Donovan est donc le candidat idéal...

C'est toujours étonnant d'envisager une collaboration entre Spielberg, en mode David Lean bien sur puisqu'il est ici question de souffle épique et d'Histoire avec un grand H, et les frères Coen... le script est pourtant bien signé de ces derniers, en collaboration avec Matt Charman. Je ne sais pas dans quelle mesure un tel script aurait pu être à un point ou un autre tourné par les deux frères. Mais l'idée n'est pas stupide, dans la mesure où ils sont passés maîtres dans un certain art du pastiche, et on retrouve un ton parfois sinon burlesque (Il ne faut quand même pas exagérer), en tout cas de comédie légère, avec en particulier l'interprétation de Tom Hanks en Jim Donovan. Il prend un plaisir certain et palpable à jouer ce père de famille décalé dans une situation d'espionnage, et dont les idées, parfois énoncées de façon un peu pépère, vont s'avérer contagieuses... Son rhume aussi, du reste: il ne supporte pas vraiment le climat hivernal de Berlin.

Le propos du film ne débouche pourtant pas sur la comédie. Spielberg aime questionner l'histoire et les comportements moraux passés, ce qu'il a fait avec maestria dans Lincoln. Il prend fait et cause pour Donovan, visionnaire dans un monde dominé par la peur irrationnelle de l'hydre communiste, qui fait oublier à tout un joli paquet de démocrates les idées et 'idéologie de tolérance et de liberté qui fait d'eux des Américains. Ainsi, contre tous, il va défendre l'espion, et va négocier avec des gens d'en face. Spielberg ne le fait pas en homme convaincu de l'angélisme d Khrouchtchev de de son système: on voit avec Donovan lors d'un passage en train dans Berlin, les citoyens abattus froidement parce qu'ils ont tenté de passer le mur. Mais il montre le combat tranquille d'un juste, dans un monde recréé de manière impeccable et passionnante.

Le metteur en scène, comme d'habitude, nous donne à voir des choses que nous n'avons jamais vues, car c'est la marque de son cinéma. A ce titre, la seule séquence ouvertement virtuose de son film est la descente en plein vol de l'avion de Powers, qui débouche sur un suspense très accompli, et est vue du point de vue de l'officier abattu. Spielberg joue aussi avec le point de vue dans la séquence de l'échange sur un pont, qui donne son titre au film. C'est via le regard de Donovan que les agissements des espions d'en face sont aperçus. On se pose finalement les mêmes questions que les Américains: les Russes vont-ils remplir leur partie du contrat?

Avec son ironie adoucie par le traitement de la mise en scène, le film ressemble plus à du Capra qu'à un film des frères Coen. C'est en attendant une oeuvre attachante, profondément humaine, et qui nous présente une fois de plus un portrait d'homme ordinaire qui est amené à faire des choses extraordinaires. Presque malgré lui.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg Joel & Ethan Coen
29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 09:46
E. T. the extra-terrestrial (Steven Spielberg, 1982)

Une famille désemparée, un alien mais pas du genre à vous bouffer tout cru, un suspense lié à la présence d'ombres inquiétantes mais qui s'avèrent en réalité être des humains, ce qui ne la rend pas potentiellement moins dangereux, tout est finalement en place pour que Spielberg nous donne à voir un film qui va asseoir définitivement son style et son univers. Je ne reviens pas sur l'intrigue, à la fois simple et riche, et globalement parfaitement structurée: elle est suffisamment connue pour qu'on n'ait pas besoin d'y revenir. Disons toutefois qu'elle est sans doute ce qui pêche le plus aujourd'hui à revoir le film: on y voit, surtout dans la dernière partie (Après la révélation de la condition critique de l'extra-terrestre, et l'intervention des forces spéciales), la volonté de rendre le film aussi prenant pour le jeune public, dans une Disneyisation qui est parfois gênante. Peu importe, Spielberg a montré dans le reste sa maîtrise indéniable, en un prologue muet parfaitement construit, qui installe de façon plus que convaincante toute la démarche: c'est du point de vue de ce petit alien que nous allons voir sa fuite vers le quartier ou habite son futur ami Elliott, et du cou on n'aura pas besoin de trop nous guider pour que nous aussi nous voyions ces êtres humains qui sont à sa recherche comme de sérieux dangers...

La mise en scène de Spielberg, post-Close encounters est bien sur portée vers le regard, qui reste le principal axe de sa narration, mais il a su tirer de son évocation mystérieuse des aliens un art de la lumière qui était nouveau dans son cinéma. Lui qui avait su trouver le moyen de montrer de façon frontale et provocante, s'échine désormais à suggérer, ou du moins à délayer au maximum sa révélation. Ce faisant, il utilise donc la lumière, avec ou sans source visible, pour construire son suspense dans des plans à couper le souffle: l'anecdote de la cabane dans laquelle le petit être venu d'ailleurs se réfugie, qui va être la première rencontre avec Elliott, est à ce niveau remarquable: Elliott va vérifier vers la cabane de jardin ce qui se trame, et il apporte une lampe torche, mais Spielberg nous montre en plan large Elliott comme paralysé par ce qu'il voit, la lampe en main, avec face à lui la cabane étrangement illuminée de l'intérieur. Pour ajouter à la beauté de la scène, la brume et un croissant de lune complètent la composition...

La famille dans laquelle arrive E.T., comme Elliott l'appelle bientôt, est un univers en crise: la maman (Dee Wallace) et ses trois enfants Michael (Robert MacNaughton), Elliott (Henry Thomas) et la petite Gertie (Drew Barrymore) ont en effet à gérer l'absence du papa, parti au Mexique suite à une séparation. La mère de toute évidence, est incapable de tempérer ses enfants, qui mènent leur vie comme ils l'entendent, il suffit de voir l'état de la maison, des chambres dans lesquels les jouets, les objets les plus divers, s'amoncellent, ce qui va paradoxalement permettre aux trois gosses de dissimuler un alien ventripotent pendant quelques jours, sans que la mère ne s'aperçoive de quoi que ce soit... Spielberg sait parfaitement rendre cette impression de vie intérieure phénoménale, due à un manque affectif, et c'est probablement le plus remarquable de la première moitié de ce film; car quelle que soit notre tolérance à la saccharine contenue dans la deuxième moitié, la motivation pour tous ces bons sentiments, est elle au moins assurée... Et le film raconte la lente mais inévitable recomposition de la cellule familiale, comme Close encounters à sa façon, et comme tant d'autres films depuis...

Qu'il ait mérité son succès est une évidence, que le film soit un peu une tricherie de la part d'un metteur en scène qui sait parfaitement ce qu'il fait, et qui sait tout faire, me parait également avéré. On peut l'admettre sans pour autant rejoindre le choeur des pleureuses (La critique Européenne, sans pour autant tomber à bras raccourcis, avait critiqué cet aspect tire-larme du film à sa sortie), tant E.T. apparaît comme un classique sur lequel Spielberg va désormais refonder toute sa carrière. Un film dans lequel il nous rappelle à son univers qu'il va s'efforcer d'élargir de film en film, en laissant par exemple des enfants rouler à vélo dans une zone de banlieue en construction. Il nous fait, à sa façon, le tour du propriétaire dans son propre jardin.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg Science-fiction
16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 10:21

Ce film est inspiré de faits réels, situés essentiellement dans les années 60, même si l'intrigue déborde un peu sur les années 70. Leonardo di Caprio y incarne Frank William Abagnale Jr, de l'état de New York, qui a quitté le domicile familial à l'age de 16 ans pour devenir, afin de survivre dans un premier temps, puis par vocation une fois le talent venu, un escroc. Sa spécialité: profiter du système fédéral de récupération des chèques, et du temps souvent très long entre l'émission et la récupération, pour vivre sur des chèques sans provision. Il est poursuivi durant toute cette période par Joe Shea, un agent du F. B. I? qui a fini par faire son affaire personnelle de l'arrestation d'Abagnale, tant la tâche était ardue. D'où le titre du film... Dans lequel Shea devient Carl Hanratty, interprété par Tom Hanks.

Le film n'est pas strictement chronologique, il est en fai ancré sur la prise en charge d'Abagnale par Hanratty en 1969, à Marseille, où le jeune homme purge une peine au grand dam du F. B. I. qui souhaite le récupérer. Durant cette escale Française, le jeune homme tente de s'évader malgré une dysenterie carabinée, et le retour en avion durant lequel les deux hommes vont échanger, va permettre le retour en arrière. Le reste du film est donc chronologique, débutant en 1963 pour aller jusqu'à 1969. La vie de famille des Abagnale (Un père ancien militaire, Christopher Walken qui professe un libéralisme musclé mais peine à faire vivre son esprit d'entreprise en raison de choix d'affaires peu judicieuses, et vit dans l'ombre de ses lubies, et une mère d'importation Française , Nathalie Baye, qui vit dans le regret d'avoir lâché la proie pour l'ombre et souhaite ardemment revenir à une vie plus clinquante) est rythmée par les coups d'éclat de Frank Sr, et le fils vit dans l'idolâtrie de son père. Mais la vie est dure, et des impôtts non payés vont être pour la famille le signal de la fin... Et un déclencheur pour Frank, dont l'éducation va tout à coup être prise en charge par un milieu qu'il ne connait pas, l'école publique. Le premier jour, grâce à sa prestance, il se fait passer sur un coup de tête pour un professeur de français, et réussit à faire illusion pendant une semaine! la réaction du père, convoqué à l'administration sera plutôt une franche admiration pour son fils, qu'une vague réprimande... mais le drame qui va tout entraîner, c'est l'annonce du divorce de ses parents... Frank S'enfuit et commence à vivre de ses escroqueries. En appliquant un principe simple: si les gens croient en ce qu'ils voient, la confiance s'installe, il faut donc assumer ses mensonges jusqu'à y croire. Le reste (Documents falsifiés, etc) n'est que technique, même si Frank Jr va très vite apprendre à être un maître dans le domaine... Et il sera, ainsi et successivement, co-pilote d'avion pour la Pan-Am, Pédiatre, Avocat, et même pour un bref mais intense moment, agent secret, face à un agent du FBI pourtant aguerri.

Le parcours de ce dernier, d'ailleurs, est souvent évoqué, mais le contraste entre les deux est très grand: autant Abagnale brille d'un charisme débordant et séduit à tour de bras, que ce soit les femmes qu'il courtise ou les personnes qui vont faire les frais de ses mensonges, autant Hanratty, entièrement dédié à sa quête d'un escroc que sa mission lui impose de débusquer et d'arrêter, est terne, gris (Il porte perpétuellement un de ces chapeaux vagues, qui démarquent le plus souvent dans les films les officiers de police qui se tiennent furieusement à l'écart de toute mode...) et considéré ni par ses collègues ni par ses supérieurs. L'homme dont la capture est le but de sa vie devient même d'une certaine façon son dernier ami, lui téléphonant chaque veille de Noël... Le lien entre les deux est fort, d'autant plus que pour Frank, le traumatisme du divorce de ses parents devient le moteur de sa fuite en avant, et il cherche y compris dans ses arnaques la reconstitution d'une famille. C'est le sens de son mariage programmé à la Nouvelle-Orléans avec Brenda Strong (Amy Adams), dont il aimerait intégrer la famille, et surtout profiter de l'amour des parents (Martin Sheen et Nancy Lenehan), qui eux, après tant d'années, s'aiment encore. Frank va même révéler à son futur beau-père toute la vérité, sans que celui-ci ne s'offusque, séduit par le romantisme fondamental de sa démarche... Le paradoxe, c'est que l'escroc dans ce film, qui détourne sans scrupules des millions, et n'a pour se faire aimer que la force de ses mensonges tous plus incroyables les uns que les autres, est toujours mieux considéré par les gens que le fonctionnaire impeccable qui a dédié sa vie à une quête qui fait partie de son métier, et qui ne lui apportera rien. Et pourtant entre les deux, un lien filial apparaît, qui va culminer dans un transfert durant le voyage des deux vers les Etats-Unis: c'est Hanratty qui va devoir annoncer le décès de son père à Frank Jr...

La reconstitution est bien sur impeccable, comme pouvait l'être quelques années après la recréation des années 70 dans Munich. Mais aucune frime dans le film, Spielberg ne cherche pas à multiplier les clins d'oeil, et on a le sentiment que chaque artefact, chaque chanson, chaque film cité (Une scène cite Goldfinger, dont on sait qu'il eut un succès phénoménal) fait bénéficier l'ensemble. Les costumes, la façon de parler, la musique, la mode et le mobilier, tout passe et contribue avec discrétion et inefficacité à la chose. Mettre en avant de façon exagérée aurait été pour la mise en scène une façon de reprendre à son compte l'escroquerie, ce qui explique que la rigueur soit ici de mise, et la mise en scène épouse avec discrétion et clarté la point de vue des deux personnages, sans éclat, mais avec, quand même, une classe folle, qui démarre d'ailleurs par un générique à la façon des années 60, accompagné d'une des meilleures et moins typiques partitions de John Williams... Et le film, qui déjà parle comme tant de films de Spielberg des aléas de la cellule familiale (The Sugarland Express, Jaws, Close encounters of the third kind, ET, The Color Purple, Empire of the sun, Always, Indiana Jones and the last crusade, Jurassic park, The lost world, A.I., Minority report sont avant Catch me if you can tous passés par là, pardon si j'en oublie!) en s'appuyant essentiellement sur la relation père-fils, nous parle aussi d'une maladie si typiquement Américaine... Le démocrate dans l'âme qu'est Spielberg milite ici pour l'inversion d'une malédiction Américaine, qui s'exporte assez facilement: le faux brille toujours plus que le vrai, et on se fait si facilement avoir, qu'on suivrait n'importe quel beau parleur, pourvu qu'il ait une certaine classe. Hanratty, avec son intégrité, son efficacité même, est destiné à vivre éternellement dans l'ombre de Frank Abagnale Jr, l'homme qu'il a traqué, arrêté et même remis dans le droit chemin, avant de devenir son ami.

L'Amérique est malade, nous dit Spielberg, qui par ailleurs n'échappe pas lui non plus à cette fascination pour un escroc magnifique: l'arnaque, après tout, c'est si cinématographique! Mais cette chronique des trente glorieuses, avec son élégance rigoureuse, est l'un des très beaux films du metteur en scène, éclairant avec talent tout un pan de sa filmographie, tout en renouvelant son univers dans de nouvelles directions (Qu'il va explorer plus avant: Munich, Lincoln notamment). Spilberg avait été attiré par le projet, disait-il, parce qu'il sentait pouvoir faire un hommage à Truffaut, ce qui est d'ailleurs confirmé par la présence de Nathalie Baye, mais étant un Truffautphobe intégral, je ne m'aventurerai pas du tout sur ce terrain. Le film, situé dans une période fascinante de renaissance pour le cinéaste, est une oeuvre majeure.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg
17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 13:52

Beaucoup des films du jeune Spielberg s'intéressent d'une façon ou d'une autre à l'âme Américaine, que ce soit en créant du suspense à partir du mythe de la route (Duel), ou de l'univers des stations balnéaires (Jaws), en racontant un folk tale qui dépoussiérerait presque les légendes de l'Ouest Américain tout en révélant de façon poussée le dangereux culte des armes au Texas (The Sugarland Express), ou en s'intéressant à la famille sous l'angle inattendu... de la science fiction (Close encounters of the third kind, E.T.). Spielberg a aussi, dans cette première décennie, exploré le passé glorieux du cinéma d'aventures en participant comme chacun sait à la création en compagnie de George Lucas d'un personnage doté désormais d'un univers solide, et si éminemment Américain (Raiders of the lost ark)... Donc 1941 ne ressemble pas tant à un accident de parcours qu'on a bien voulu le dire depuis sa sortie qui avait comme on s'en rappelle débouché sur un flop, et engendré un désamour persistant de la critique voire d'une partie du public, désamour facile à motiver: le film est raté.

En décembre 1941, la Californie vit dans une certaine psychose bien compréhensible: Pearl Harbor attaqué par les Japonais, tout porte à croire que l'état richissime est le suivant sur la liste. On s'y prépare donc. La défense civile anti-aérienne, l'aviation, la marine, toute l'armée est sur le pied de guerre, et les civils s'attendent au pire. Le risque de sombrer dans la folie paranoïaque sera-t-il franchi? ...Oui. D'autant qu'un sous-marin Japonais croise justement au large de Santa Monica, et que bien des militaires, rendus fous par l'attaque inattendue et spectaculaire du 7 décembre, sont au-delà de leurs esprits dans des proportions inédites...

L'alliance entre Spielberg et le duo Zemeckis-Gale était inévitable, tant Spielberg, jeune producteur, appréciait leur esprit, tel qu'il s'était déchaîné en particulier dans le film I wanna hold your hand, qui contait le chaos qui régnait dans les coulisses d'une visite des Beatles aux Etats-Unis. En gros, 1941, c'est le même film, mais cette fois dans les coulisses de l'après Pearl Harbor. Sans doute Spielberg qui savait quel était son enviable statut en tant que principal des jeunes loups qui s'étaient établis dans les années 70 (Aux côtés de Scorsese, Lucas, Cimino, ou le plus âgé Coppola), et souhaitait devenir un chef de clan, en produisant et mettant le pied à l'étrier des plus jeunes. Peut-être avait-il jugé que Zemeckis était trop peu aguerri pour mettre lui-même le film en scène, ou peut-être la stature de Spielberg permettait-elle d'accumuler les grands noms: après tout, on peut voir ici, rien moins que Robert Stack, Slim Pickens, Christopher Lee, ou Toshiro Mifune. Les jeunes vedettes qui montaient à l'époque, Dan Aykroyd ou John Belushi, y côtoient des acteurs qui s'étaient illustrés dans le film de Zemeckis: Bobby Di Cicco, Nancy Allen ou l'insupportable Wendy Jo Sperber, dont l'énergie en apparence inépuisable finit par devenir lassante... après deux secondes. Parce que le problème du film, c'est que l'excès pour l'excès, ça ne marche pas. Aucun dosage, aucun répit, tout part en vrille dès le départ. Parfois, c'est drôle: Belushi en aviateur fou arriverait à nous faire rire plus facilement, si par exemple tout ce qui l'entoure n'était pas plongé dans le chaos. Robert Stack, en général ému par Dumbo aux larmes, est splendide, et le duo incarné par Mifune et Lee, en général Japonais et en saleté de Nazi SS respectivement, est mémorable, mais le film peut parfois nous arracher un sourire grâce à ses allusions au cinéma: de Spieberg d'abord (Une scène de Duel est rejouée par la même actrice, avec un avion en lieu et place de camion), de Ford ensuite (une bagarre se déroule au son de la même musique folklorique Irlandaise que The Quiet Man).

Peut-être que Kubrick, qui avait expérimenté (Dr Strangelove) le même type d'exploration du chaos avec tellement plus de réussite que Spielberg, estimait que ce genre de film ne devait surtout pas être vendu comme une comédie, afin que le décalage fonctionne. Il avait sans doute raison, ais il faut ajouter que dans ce film dont les cinq premières minutes sont le sommet du film (En particulier si on a vu l'ouverture de Jaws), on surtout la preuve éclatante que Spielberg est certes un génie, mais qu'il ne sait pas tout faire, loin de là. L'intention de montrer l'Amérique profonde, et la Californie en particulier, en proie au chaos était bonne, mais ces deux heures (Et 25 minutes dans la version intégrale) sont souvent dures à passer.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg comédie Robert Zemeckis
15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 08:59
The Sugarland express (Steven Spielberg, 1974)

Lou Jean Poplin (Goldie Hawn), une jeune femme qui sort de prison, fait évader son mari Clovis (William Atherton), afin de récupérer leur fils Langston, dont les services sociaux lui ont dit qu'ils avaient perdu la garde. Dans leur quête pour rejoindre le petit, il vont être forcés de voler des voitures, prendre un otage (Michael Sacks interprète Maxwell Slide, un "state trooper") et de négocier avec le capitaine Tanner (Ben Johnson), policier dur à cuire mais aussi mesuré et compatissant. Ils vont aussi se promener à travers le Texas, avec derrière leur véhicule une queue de dizaines de voitures de police, et un cirque médiatique de plus en plus encombrant...

Sept ans après Bonnie and Clyde et une année après Badlands, le premier film de Steven Spielberg sorti en salles aux Etats-Unis n'est as sans rapports avec ces deux productions, mais il ne possède pas la charge dévastatrice et profondément romantique du premier, ni le naturalisme sobre et poignant du second. Le terrain choisi par Spieberg me fait penser, avec quelques décennies d'avance, au style des frères Coen, cette capacité impressionnante à placer des personnages dans une région dont on va imperceptiblement mais surement accentuer tous les détails folkloriques afin de déboucher sur une bonne dose de caricature. A ce titre, le film se passe dans un Texas dont l'accent est omniprésent, et beaucoup de protagonistes semblent tellement authentiques qu'on imagine aisément le réalisateur faisant du porte-à-porte à la recherche de ses acteurs! La couleur locale érigée au rang de style, on n'attendait pas forcément d'un film de Spielberg une telle idée, mais il s'en sort bien, d'autant qu'il est aidé par la présence de Ben Johnson qui joue avec une grande finesse le capitaine Tanner. Le grand acteur de westerns, échappé des films de Ford et de Peckinpah, coupe court à la comédie car c'est de lui que viendront toutes les révélations sur l'inévitable destin de la prise d'otage, et c'est donc par lui que le film passe de la comédie au drame... Seul adulte, finalement, face aux délires des deux enfants que sont Clovis et Lou Jean, il tente par tous les moyens des les épargner, mais sait que les jours leurs sont comptés.

Sous ces aspects de fausse comédie, et de "road-movie" pathétique, le film de Spielberg prolonge aussi de manière inattendue le conte sur roues qu'était Duel! Spielberg a acquis une telle maîtrise dans la narration de son téléfilm qu'il a utilisé ce savoir-faire dans on premier long métrage de cinéma, comme en témoignent ces longs plans-séquences qui installent l'ambiance très particulière de cette prise d'otage, au moment en particulier ou les Poplin et leur otage de plus en plus consentant sont rejoints sur la route par le capitaine Tanner. Spielberg réussit à rythmer son film sur l'accumulation de véhicules de police qui accompagnent l'étrange périple, sans que le film vire au ridicule. Le metteur en scène profite aussi à merveille de son cadre élargi, et s'amuse dans sa composition avec l'écran large, la profondeur de champ. Et son Texas, fait de couleur locale (Accents, chapeaux) se pare aussi des couleurs de conservatisme de ses pionniers, lorsque les fous de la gâchette s'invitent à la fête. Si le but des Poplin est de préserver leur famille, les dingues du fusil sont surtout là pour tirer sur tout ce qui bouge, et vont, inévitablement, corser la fête. Spielberg nous montre d'ailleurs que les Texans, champions de la liberté sous toutes ses formes, sont prêtes aussi bien à soutenir l'absurde mais touchante quête des fuyards, que le fait de les dézinguer sans sommation...

Quoi qu'il en soit, s'il ne paie pas de mine, le premier long métrage "pour de vrai" de Spielberg fait entendre une voix singulière: un technicien ultra-compétent qui sait s'entourer (Le compositeur du film est un certain John Williams, et son "score" est fantastique, mélange de folklore et de musique dramatique modèle); qui est profondément touché par la notion de famille, ne sachant pas encore qu'il en ferait le théâtre quasi-systématique d'une majorité de ses films, mais encore trop jeune, timide ou trop inconscient de la portée de cette notion de cercle affectif pour s'impliquer totalement, au-delà d'une narration héroïque et picaresque de deux gosses qui ont cru qu'ils avaient le droit de mener leur barque comme bon leur semblait...

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg
18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 15:59
Duel (Steven Spielberg, 1971)

La carrière entière de Spielberg toure autour de deux axes fondamentaux du cinéma, qu'à mon sens il a repris de Hitchcock lui-même; Non qu'il les lui ait volés, loin de là. Il en a repris le flambeau, dans un improbable passage de relais, qui s'effectue grâce, précisément, à Duel. C'est assez rare pour être signalé: ce long métrage est en réalité un film de télévision, tourné spécifiquement pour l'émission d'ABC Movie of the week, et Spielberg a fait des pieds et des mains pour le tourner, car il avait lu la nouvelle de Richard Matheson et avait eu vent du script. Plus notable encore, le metteur en scène, qui n'avait que vingt-cinq ans, n'avait aucun vrai long métrage à son actif, si ce n'est un épisode de Columbo (Murder by the book). Et ce film est ce que Spielberg a obtenu en 12 ou 13 jours de tournage, après avoir fait le choix difficile de tout tourner en extérieurs, ce qui se voit dans le réalisme impressionnant de cette histoire, qui rappelons-le est celle d'un homme conduisant une voiture sur les routes désertiques de l'Ouest, qui voit tout à coup un camion le choisir comme jouet, et lui mener une vie infernale sur la route jusqu'à un point de non-retour. On ne verra jamais le visage du camionneur, et tout le film est vu du point de vue de David Mann (Dennis Weaver), le conducteur forcé de trouver en lui la force et l'ingéniosité primale qui lui permettront de faire face à son tueur potentiel.

Je parlais donc des deux axes Hitchcockiens qui ont comme par enchantement été donnés à Spielberg, comme un héritage avancé si on veut, puisque Hitchcock était après tout encore en activité au moment du tournage de Duel: D'une part, tous les films de Spielberg, toutes les scènes même, sont organisées autour de la notion de regard. Vous pouvez vérifier, c'est une obsession. D'autre part, le metteur en scène a pris au pied de la lettre la transgression contenue dans Psycho (Dont certains passages de la musique composée par Billy Goldenberg pour Duel reprennent d'ailleurs la violence de la magnifique partition de Bernard Herrmann), et a fait de tous ses films des défis, en proposant de montrer ce qu'on n'a jamais vu ou ce qu'on n'ose jamais imaginer (Tout comme Hitchcock avait révolutionné la représentation du crime avec Psycho entre autres): un requin qui attaque un bateau, un OVNI qui se pose, un paysage rehaussé d'un nombre incalculable de dinosaures, le débarquement de Normandie "comme si vous y étiez", l'attaque de New York par des vaisseaux infra-terrestres...Spielberg a rendu possible au cinéma tellement de choses... Eh bien ça commence avec Duel, et son incroyable pitch de départ...

Le film est dénué de toute tricherie, et repose finalement sur une montée pure du suspense, qui coïncide avec la lente mais sure transformation du personnage principal, qui va passer de "Je n'en crois pas mes yeux" (Car pour rester dans les allusions au regard, n'est-ce pas ce qu'on se dit, dans plusieurs langages, quand on est confronté à l'impossible?) à un instinct de survie nécessaire. Tout va se jouer entre cet homme qui conduit une voiture rouge, et tente d'échapper à un camion presque sans conducteur, mais pas sans opiniâtreté. La caméra va se situer dans la voiture et autour, et Spielberg maîtrise de façon impressionnante ses dispositifs à une ou plusieurs caméras afin de tourner son petit film. Ce à quoi il est parvenu en treize jours est tout bonnement incroyable, tout comme la maîtrise instinctive des moyens; plans uniques, aux dispositifs difficiles à reproduire, montage grandiose, piste sonore ultra-travaillée... Certes, ce n'était qu'un petit film pour la télévision, mais quand on voit la carrière qu'il a fait, et ce qu'il porte en germe de Jaws à Indiana Jones, on est bouche bée...

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg Television
7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 10:22
Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993)

Passons un peu de temps avec ce qui apparait souvent comme le film-popcorn le plus totalement vide de sens de toute l'histoire du cinéma, le bien fait mais aussi le plus décérébré des films-jouets de l'oncle Spielberg. On ne va pas s'attarder à raconter l'histoire, ni proférer des stupidités sur l'efficacité ou non des effets spéciaux ou de l'animation 3D. L'intrigue est passe-partout et permet essentiellement une spirale de l'incident, grâce à la simultanéité de deux facteurs: dans le "Jurassic Park" en pleine finition, le milliardaire John Hammond a convoqué des scientifiques qui cautionneront son projet fou de recréer des dinosaures par clonage d'une part, et d'autre part l'un de ses informaticiens sabote le parc le temps de partir avec des tubes contenant des cellules-souches pour créer d'autres dinos, qu'il va vendre à des compagnies véreuses. La rencontre des deux facteurs est bien sur l'idéal pour faire en sorte que les bébêtes trouvent en leurs visiteurs un confortable garde-manger...

Donc, le film est notable pour un certain nombre d'aspects, et pour commencer, avec son parc-dans-le-film, Spielberg rend possible pour la première fois à ma connaissance la présence visible à l'écran des objets de merchandising qui vont réellement être proposés au vrai public lors de la sortie triomphale du film, lors de scènes situées dans les boutiques encore fermées du parc... Un monument de cynisme selon les uns, une amusante mise en abyme selon les autres. Il explore aussi, même si en mineur, un thème qui était déjà présent de façon éclatante dans The last crusade: la paternité, à travers les complexes de Sam Neill face à tout ce qui a moins de dix ans, et bien sur il doit passer des heures seul à seul avec des enfants... La cellule familiale fragile et excentrique, thème Spielbergien habituel, passe ici par de nouvelles variations avec les humains qui sont regroupés et séparés au gré des évènements.

Sinon, bien sur, le suspense de Jurassic Park est une nouvelle preuve de la maîtrise de Spielberg, mais qui en douterait? La construction rigoureuse de fameuses scènes ici, est une nouvelle occasion de réjouissances, de l'introduction magistrale du T-Rex à la magnifique scène de la cuisine, qui additionne deux enfants et trois vélociraptors... Et Spielberg continue de faire sienne en la perfectionnant la philosophie cinématographique d'Hitchcock, qui place la vision et le fait de faire voir aux autres au coeur du processus cinématographiques. A ce titre, la scène dans laquelle Jeff Goldblum, Sam Neill et Laura Dern découvrent les dinos est impressionnante, dans la façon dont le metteur en scène nous fait attendre longuement la révélation en nous permettant d'anticiper la vue par le biais des réactions de ceux qui voient...

Mais Jurassic Park restera aussi dans l'histoire comme la plus grande collection de scènes dédiées aux fluides corporels de toute l'histoire du cinéma mainstream... De la fameuse scène durant laquelle Laura Dern enfonce son bras d'une main experte à l'intérieur d'une gigantesque pile des excréments d'un triceratops malade afin de déterminer la cause de son mal, jusqu'à cette scène particulièrement osée durant laquelle une jeune adolescente effarouchée tente de caresser le cou oblong d'un brachiosaure et se fait glorieusement éternuer dessus, en passant par la réaction d'un avocat devant l'apparition d'un T-Rex, dont la vision le fait se réfugier dans les toilettes... Mais la bestiole, d'ailleurs, n'est pas bégueule, puisqu'il va se faire bouffer. Tout ça n'est sans doute pas très sérieux, certes, mais au moins Spielberg, qui avait sans doute la tête ailleurs durant le tournage des scènes avec acteurs (Il préparait Schindler's list), s'est certainement beaucoup amusé... Moi aussi.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg Science-fiction
28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 19:07
Amistad (Steven Spielberg, 1997)

Inspiré de faits réels, le film est situé entre The Lost World et Saving Private Ryan. D'une certaine manière, Spielberg répétait l'étrange coup double entre Jurassic Park et Schindler's list, de sortir coup sur coup un blockbuster pas trop regardant et un film visant haut. Mais le malentendu autour d'Amistad, jugé un très piètre reflet de Schindler's list, voire taxé de bêtise par certains commentateurs (Spike Lee n'est pas tendre à son égard, par exemple) est toujours là: film simpliste, manichéen, raté, trop long, qui adopte un point de vue blanc, etc... Les reproches sont nombreux et tous ne sont pas infondés. Mais revu aujourd'hui, alors que la carrière de Spielberg a continué dans ces directions multiples et que le metteur en scène a aussi accumulé les réussites (Parfois contestées, mais tant pis) dans des domaines très divers, ainsi que quelques échesc bien entendu, Amistad semble porter en lui une ébauche du style des films à venir...

Rappelons que le script de David Franzoni concerne un incident réel, celui du procès de la Amistad, un bateau Hispanique appréhendé par les autorités Américaines alors que le vaisseau dérivait, conduit tant bien que mal par des esclaves mutins qui avaient pris deux de leurs bourreaux en otages. Ceux-ci, des sujets de la couronne d'Espagne, clamaient être d'honnêtes propriétaires d'esclaves venus de Cuba, et non des trafiquants qui apportaient de la chair fraiche: en effet, en 1839, les Etats-Unis ont banni la traite des esclaves afin de concéder aux abolitionnistes, mais sans abolir l'esclavage afin de satisfaire les esclavagistes du Sud. Un groupe de citoyens et d'avocats, unis par la volonté d'en finir avec l'esclavage, s'emparent du dossier afin de déterminer si les noirs appréhendés sont des esclaves victimes d'un trafic, ce qui légitime leur révolte, ou des esclaves en route depuis Cuba, ce qui les rendrait coupables de meurtre aux yeux de la loi. Parmi les défenseurs, un avocat, Mathew McConaughey; un chef d'entreprise noir, Morgan Freeman, et... un ancien président des Etats-Unis, Anthony Hopkins qui interprète John Quincy Adams! ...Avec eux, les noirs sont représentés par un grand gaillard interprété par Djimon Hounsou, avec lequel la confrontation va tourner au chox de civilisation.

Le contexte est extrêmement bien campé, anticipant bien sur sur la réussite de LIncoln. Mais en prime, on a le style de Spielberg, qui aime à prendre le spectateur par surprise dans un premier temps et le plonger directement au coeur de l'action avant dd'exposer l'intrigue: le film commence en très gros plan par la vision d'un objet qui gratte sur du bois. C'est un esclave qui tente de dégager les chaines qui l'entravent... La séqeunce qui suit est exemplaire, tout comme les vingt-cinq premières minutes, qui partent dans tous les sens, en adoptant le point de vue des esclaves la plupart du temps. Mais le procès fait largement glisser ça vers un point de vue qui est essentiellement blanc (Même Morgan Freeman est d'ailleurs considéré comme tel par le groupe d'esclaves qui rappelons-le ne parlent pas l'Anglais). Mais d'une certaine façon, le choix de Spielberg, pour naïf qu'il soit, est aussi dicté par le fait qu'il y a un monde entre ces esclaves et ces Américains, tous regroupés par un langage commun et une certaine façon d'exercer la démocratie... C'est d'ailleurs à un interprète noir qu'il va falloir faire appel lorsque la communication sera nécessaire. John Quincy Adams quant à lui vole évidemment la vedette (Hopkins fait ce qu'on attend de lui) dans un épisode d'appel auprès de la cour suprème qui ne s'imposait pas, et qui est assez pompeux, noyé sous une partition de John Williams qu'on a connu plus inspiré. Le film tend donc à s'alourdir considérablement sur la fin, après avoir été un exercice excitant et novateur (Un peu comme le sera le film suivant dans son ouverture spectaculaire) puis un film de procès honnête mais appliqué. L'histoire y trouve son compte, et le fan de Spielberg y retrouve au moins sa générosité en même temps qu'une bonne dose de roublardise partagée avec Anthony Hopkins...

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg