
The trouble with Harry, ou... Le problème avec Harry, c'est qu'il encombre yout le monde, mais Hitchcock n'en a cure.
Pour révéler l'étrange humanité des habitants d'un petit coin tranquille du Vermont (Discrètement appelé Highwater, ce qui me fait irrésistiblement penser à une phrase parfois utilisée pour parler d'un cas de force majeure: "come hell or high water". Ce qui associe automatiquement de façon langagière le nom de la ville à une possible alternative à l'enfer...), Hitchcock, inspiré par un roman du même nom de Jack Trevor Story, leur balance dans les jambes un cadavre. Découvert par les uns et les autres, il est bien vite revendiqué par son épouse, la jeune Jennifer Rogers qu'il a abandonnée, et qui lui a donné un coup lorsqu'il lui a rendu visite le jour même; le Capitaine Wiles, un retraité un peu braconnier sur les bords, a quant à lui tiré trois coups de feu, et pense avoir tué Harry; enfin, sa voisine mademoiselle Gravely a vaillamment combattu pour son honneur lorsque Harry déboussolé (Ivre? Sonné par le coup porté par Jennifer?) a tenté de l'emmener dans un buisson... Comme le tire Français, on peut donc s'amuser à poser la question: Mais qui a tué Harry?
Et pourtant, ce film n'a rien d'un whodunit. On assiste surtout à un jeu de chat et de souris entre les braves gens nommés ci-dessus (Aidés par Sam Marlow, un peintre raté qui vit lui aussi sur ces lieux idylliques) d'un côté, et le représentant de la loi, un deputy Sheriff pas très futé, du nom de Calvin Wiggs. Si Hitchcock s'amuse à nous rappeler le crime en nous montrant souvent le corps de Harry, c'est que les gens qui le revendiquent collectivement sont obligés pour une raison ou l'autre de l'enterrer et de le déterrer constamment. Et le corps de Harry, vu le plus souvent par la base, c'est à dire les pieds, devient de plus en plus encombrant au fur et à mesure que la journée passe...
Le film a été boudé par le public, qui attendait un autre genre de frisson, et c'est bien dommage, tant cette histoire de cadavre récalcitrant est séduisante par son humour noir, et la mise en scène en mode mineur de Hitchcock qui s'amuse à nous donner à voir le meurtre sous un autre angle: comme parie intégrante, en fait, de la vie: à la vérité, tous semblent avoir une bonne raison d'avoir tué l'encombrant Harry, qui est parfois plaint, mais du bout des lèvres, par ceux qui doivent s'en débarrasser. Et le fait que les quatre protagonistes s'apprêtent au terme de cette journée à former deux couples leur fait trouver de nouvelles raisons...
Mais on peut se pencher sur ce film qui s'amuse à triturer la morale, et constater que dès le départ, Hitchcock cadre (Pour les deux premiers plans du film) une église, flambant neuve et toute de blanc, qui est probablement le centre du village. On ne la verra plus, car tout ce qu'on verra, même si c'est en mode mineur, est du péché. Et ça va assez loin, car une bonne partie des dix commandements s'en prennent dans la figure: le Capitaine a des vues sur Miss Gravely, et braconne, ce qui fait automatiquement de lui un pécheur, qui convoite les biens d'autrui. Miss Gravely sélectionnant "une tasse pour une main masculine" fait dans la métaphore, et semble s'intéresser au péché de chair. Sam et Jennifer sont au bord de l'adultère, puisqu'elle est veuve (Deux fois!). Le fiston de Jennifer semble vivre sa vie à l'écart des adultes, une section qui est aussi couverte par les dix commandements: Tu honoreras ton père et ta mère! Enfin, le meurtre, ou sa revendication, est bien entendue couvert, sans compter que de tous ces gens, pas un ne semble avoir une pensée émue pour le défunt. Bref, pour le Catholique Hitchcock, qui ne semble d'ailleurs pas s'en plaindre, ce film offre un échantillon particulièrement représentatif de pêcheurs patentés.
Hitchcock nous livre avec ce film aux couleurs automnales magnifiques, situé dans un des plus bucoliques endroits des Etats-Unis, un film profondément noir, mais en bon Britannique, il assène sa soupe au vitriol avec une histoire au charme certain, aux dialogues décalés marqués d'un humour à froid, qui a détourné les spectateurs des salles, ce qui est dommage. En tout cas, ce film noir déguisé en bonbon a fini par atteindre un statut de classique paradoxal, bien mérité à mon humble avis. Et Hitchcock a quand même permis au pauvre Harry d'avoir son mot à dire: en jouant à trois reprises avec une porte qui s'ouvre intempestivement, en nous montrant jusqu'à l'ombre des grands pieds tous raides, il lui autorise à hanter le film... C'est bien le moins.