
Passons un peu de temps avec ce qui apparait souvent comme le film-popcorn le plus totalement vide de sens de toute l'histoire du cinéma, le bien fait mais aussi le plus décérébré des films-jouets de l'oncle Spielberg. On ne va pas s'attarder à raconter l'histoire, ni proférer des stupidités sur l'efficacité ou non des effets spéciaux ou de l'animation 3D. L'intrigue est passe-partout et permet essentiellement une spirale de l'incident, grâce à la simultanéité de deux facteurs: dans le "Jurassic Park" en pleine finition, le milliardaire John Hammond a convoqué des scientifiques qui cautionneront son projet fou de recréer des dinosaures par clonage d'une part, et d'autre part l'un de ses informaticiens sabote le parc le temps de partir avec des tubes contenant des cellules-souches pour créer d'autres dinos, qu'il va vendre à des compagnies véreuses. La rencontre des deux facteurs est bien sur l'idéal pour faire en sorte que les bébêtes trouvent en leurs visiteurs un confortable garde-manger...
Donc, le film est notable pour un certain nombre d'aspects, et pour commencer, avec son parc-dans-le-film, Spielberg rend possible pour la première fois à ma connaissance la présence visible à l'écran des objets de merchandising qui vont réellement être proposés au vrai public lors de la sortie triomphale du film, lors de scènes situées dans les boutiques encore fermées du parc... Un monument de cynisme selon les uns, une amusante mise en abyme selon les autres. Il explore aussi, même si en mineur, un thème qui était déjà présent de façon éclatante dans The last crusade: la paternité, à travers les complexes de Sam Neill face à tout ce qui a moins de dix ans, et bien sûr il doit passer des heures seul à seul avec des enfants... La cellule familiale fragile et excentrique, thème Spielbergien habituel, passe ici par de nouvelles variations avec les humains qui sont regroupés et séparés au gré des évènements. L'éclatement du groupe, avec ses nombreuses variations face à tous les dangers, est un thème fréqent chez Spielberg, et il l'explore avec une grande gourmandise ici.
Sinon, bien sûr, le suspense de Jurassic Park est une nouvelle preuve de la maîtrise de Spielberg, mais qui en douterait? La construction rigoureuse de fameuses scènes ici, est une nouvelle occasion de réjouissances, de l'introduction magistrale du T-Rex à la magnifique scène de la cuisine, qui additionne deux enfants et trois vélociraptors... Et Spielberg continue de faire sienne en la perfectionnant la philosophie cinématographique d'Hitchcock, qui place la vision et le fait de faire voir aux autres au coeur du processus cinématographiques. A ce titre, la scène dans laquelle Jeff Goldblum, Sam Neill et Laura Dern découvrent les dinos est impressionnante, dans la façon dont le metteur en scène nous fait attendre longuement la révélation en nous permettant d'anticiper la vue par le biais des réactions de ceux qui voient... Il nous montre, littéralement, les différentes étapes de la découverte et de l'émerveillement, en ajoutant un important facteur de suspense pour le spectateur qui n'a qu'une seule hâte, qu'on le mette aussi au parfum.
Le film est aussi, dans la carrière de Spielberg, l'un des plus durs avec les nerfs de son public: comme le font remarquer les scientifiques, Man creates dinosaurs, dinosaurs eat man... La contruction des péripéties ici fait sans doute écho à une soif du public pour les sensations fortes, elle a aussi comme immense avantage de créer un équilibre bienvenu dans l'entreprise, entre merveilleux, humour, suspense, horreur... et caca.
car enfin Jurassic Park restera aussi dans l'histoire comme la plus grande collection de scènes dédiées aux fluides corporels de toute l'histoire du cinéma mainstream... De la fameuse scène durant laquelle Laura Dern enfonce son bras d'une main experte à l'intérieur d'une gigantesque pile des excréments d'un triceratops malade afin de déterminer la cause de son mal, jusqu'à cette scène particulièrement osée durant laquelle une jeune adolescente effarouchée tente de caresser le cou oblong d'un brachiosaure et se fait glorieusement éternuer dessus, en passant par la réaction d'un avocat devant l'apparition d'un T-Rex, dont la vision le fait se réfugier dans les toilettes... Mais la bestiole, d'ailleurs, n'est pas bégueule, puisque l'avocat va se faire bouffer. Tout ça n'est sans doute pas très sérieux, certes, mais au moins Spielberg, qui avait sans doute la tête ailleurs durant le tournage des scènes avec acteurs (Il préparait Schindler's list), s'est certainement beaucoup amusé... Moi aussi.
Et la façon dont ce film, commencé avec un principe de réalité (que le maximum de bestioles soient faites avec des moyens tangibles, donc animatronique, stop-motion, etc...) a dévié vers la révolution numérique, changeant une bonne fois la face du cinéma, est aussi un rappel qu'on peut changer le cours des choses avec parcimonie et le résultat est sans appel: on y croit. Pas parce que c'est de l'animation 3D, mais parce que le numérque a été utilisé afin de compléter l'univers de marionnettes, au lieu de s'y substituer...
Reste une intéressante ironie: si Spielberg croyait au film et avait souhaité le faire, il était aussi engagé sur une autre production folle, celle de Schindler's List, le film qui lui rapporterait d'ailleurs l'Oscar pour 1993. Il n'a pas désiré établir de hiérarchie entre les deux, ce qui est noble. Mais je pense qu'il y a fort à parier qu'il ait considéré le deuxième film (incidemment, sorti quelques semaines seulement après le précédent) comme son ticket pour la postérité; mais aujourd'hui, les jeunes ne connaissent pas Schindler's list, qui ferait sans doute partie, à leurs yeux, des espèces disparues: un film historique sur la solution finale, en noir et blanc, qui fait plus de trois heures?
Non, pour nos adolescents, la postérité, c'est Jurassic Park. C'est comme ça.
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