
Pygmalion et Frankenstein... Intéressant pedigree pour une comédie romantique, d'autant plus lorsqu'elle est écrite par une scénariste débutante, actrice plus ou moins spécialisée dans les rôles de jeune femme aux prises avec les aléas de romances un peu écervelées dans les films du genre... Jonathan Dayton et Valerie Faris ne sont évidemment pas des inconnus, on leur doit le désormais classique Little miss Sunshine, sorti en 2006. Mais Ruby Sparks n'est que leur deuxième film, et ils ont invariablement justifié cette attente d'une seule façon: ils attendaient un bon script...
Calvin Weir-Fields (Paul Dano) est un génie. On le lui dit en tout cas souvent, trop souvent à son goût, depuis qu'il a écrit un best-seller, dix ans auparavant, qui est toujours un succès de librairie. Et le problème, c'est qu'en dépit de nombreuses nouvelles publiées, il n'a pas pu écrire un deuxième roman. Il est suivi par un psy (Eliott Gould) depuis que sa petite amie Lila (Deborah-Ann Woll) l'a quitté, il évite de se faire des amis, et il ne sort plus que pour promener Scotty, son chien, dont il sent qu'il reflète un peu trop son propre ratage. Et le Dr Rosenthal lui demande de reprendre le dessus, et pour ce faire d'écrire, à seule fin thérapeutique. Calvin se lance dans l'écriture à corps perdu après avoir rêvé d'une femme qu'il n'a jamais rencontré, Ruby Sparks. Elle l'inspire, et... un matin, elle existe, installée dans son appartement. Calvin se rend compte qu'il vient d'inventer la petite amie idéale, celle qui correspondra à tous ses désirs, car il lui suffira d'écrire sa vie pour qu'elle s'exécute. Le problème, c'est que Ruby (Zoe Kazan) est une invention d'écrivain certes, mais elle vit, pense, respire et aime Calvin. Bref, elle existe...
Bien sûr, c'est drôle, piquant, enlevé. La petite fille d'Elia Kazan a su trouver le ton juste pour mobiliser suffisamment de poésie, d'invention, et d'idées nouvelles dans son script, mais si elle passe par les passages obligés du genre, elle n'oublie pas d'aborder les vraies questions: quand on aime, qu'est-ce qu'on aime exactement? Peut-on appartenir à quelqu'un? Le libre arbitre existe-t-il en amour? Ces amoureux, coincés dans une expérience unique, vont passer par des épreuves qui seront douloureuses, comme elles ont été douloureuses, on le devine, pour les deux acteurs, qui sont incidemment un couple dans la vie. Faris et Dayton (Egalement un couple d'ailleurs) se servent avec brio de cet état de fait pour les pousser très loin et on imagine combien la scène de la révélation par Calvin de la vérité à Ruby a du être éprouvante pour eux. Une scène magnifique, mais aussi déchirante et surprenante tant elle est physique...
C'est que le film oscille constamment entre comédie romantique et fantastique (la scène de l'arrivée, bien qu'annoncée par une foule de détails, est jouée de manière hilarante par Dano) et un drame plus profond, plus sombre (notamment quand l'écrivain Calvin commence à manipuler sa créature par machine à écrire interposée). Le script est beaucoup plus que malin, d'autant qu'il recèle bon nombre de pièges dont Zoe Kazan et l'équipe du film se sont joués: après tout, il s'agit pour une femme d'écrire un film dans lequel un homme crée de toutes pièces une femme... Un cauchemar potentiel de caractérisation, mais un défi relevé. Au final, un film plus sombre que ne l'était le très beau Little miss Sunshine, moins fédérateur peut-être, mais qui vaut le détour. Et on espère que Zoe Kazan, également dramaturge, a d'autres histoires à conter...
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