
En 1945, alors qu'ils s'apprêtent à rejoindre la frontière pour quitter la Birmanie, une colonne de soldats Japonais se réfugie dans un village. Ils ont une particularité: ils chantent. Le lieutenant qui les mène, musicologue de formation, a eu l'idée de fédérer ses hommes en les formant à pratiquer l'art choral, et ils le font particulièrement bien... d'autant que la "mascotte" du bataillon est l'autodidacte Caporal Mishuzima (Shoji Yasui), qui s'est construit sa propre harpe inspirée des modèles Birmans, et qui en joue à merveille. Au village, ils se rendent vite compte que des soldats Anglais les ont cernés. Ils s'apprêtent à mourir, et chantent; ils ont soudain la surprise d'entendre les A,gais les accompagner! ...C'est ainsi qu'ils apprennent que la guerre est finie. Mais il faut continuer à passer le message, car des groupes isolés de Japonais continuent à se battre. C'est en essayant d'accomplir cette mission, commandée à la fois par son lieutenant et par les Anglais que Mishuzima disparaît. Pour tout le monde, il est sans doute mort; mais le bataillon se refuse à cette évidence, surtout quand au bout de quelques mois de captivité, les hommes commencent à voir partout un bonze mutique et fuyant, qui ressemble furieusement à leur copain.
Un film de guerre peu banal, car on ne s'y bat que fort parcimonieusement, et surtout, il commence par l'armistice! Mais le sujet, vaste, de ce film n'est pas la guerre! il s'agit plutôt de la gestion de l'après, et des questions existentielles et humaines qui y ont trait. D'où finalement la séparation entre Mishuzima et ses copains: eux vont expérimenter d'une façon relativement douce la fin des conflits, sous la responsabilité humaniste et bienveillante des Anglais et des Indiens, alors que Mishuzima va être confronté à un traumatisme puissant: il se retrouve, lors de sa mission de la dernière chance, coincé au milieu des cadavres; il ne s'en remettra pas, et nous expliquera à la fin son choix de se retirer du monde, en même temps qu'il l'expliquera à ses copains, par le biais d'une lettre. Ichikawa, qui a établi le lien extrêmement fort entre les soldats de la colonne, soudés en guerre comme en musique, passe une bonne partie du film à tourner avec eux autour de l'énigme inévitable, tout en considérant ce 'retour à la vie' des soldats, des hommes comme les autres ayant perdus toutes les illusions de l'avant-guerre, avec une réelle tendresse.
et puis il y a les scènes musicales, toujours en situation: le moment hallucinant lorsque les Anglais victorieux et les Japonais ignorants de la situation fraternisent au son de la harpe. Une séquence poignante, filmée au plus près des visages dans une tension extrême, que montage comme cadrage accentuent avec une maestria impressionnante. Ou encore les tentatives de communication des soldats avec le mystérieux bonze qui pourrait être ou ne pas être Mishuzima... Bien sur, c'est la musique qui leur donnera la solution. Mais si le film montre de la fin de la guerre un visage rasséréné, il rappelle l'enfer des combats en nous montrant la décision de retrait du monde d'un homme qui a été trop loin dans cet enfer pour en revenir, et ne trouvera son salut que dans le bouddhisme et dans le sacrifice: car tous ces corps, là, avant de retourner "reconstruire" le Japon, il va bien falloir que quelqu'un s'en occupe.