
Lorsque le générique se termine, pas de temps à perdre: nous suivons Catherine Allégret qui entre dans un wagon, où elle rencontre un jeune homme (Jacques Perrin) au comportement gauche. Puis elle se rend dans son compartiment où sont déjà installées quatre personnes. Nous allons en revoir certaines très vite, notamment une actrice qui se la raconte (Simone Signoret) ou encore l'étrange type à l'allure d'obsédé sexuel (Michel Piccoli) qui d'ailleurs se fait sérieusement rabrouer par une jeune femme (Pascale Roberts)... C'est ce dernier personnage, Georgette Thomas, qui va mourir... Du moins la première parce que les passagers de ce compartiment auront une fâcheuse tendance à disparaître dans des circonstances tragiques à partir de là.
On est dans l'univers de Sébastien Japrisot, un monde dans lequel les choses ne sont jamais ce qu'on croit voir, et pour cause: on change de point de vue comme de chemise. Ici, les policiers sont les seuls à pouvoir faire le plein d'informations devant le trop plein de versions, mais qu'importe: comme toujours avec ce genre de films, si l'intérêt se limitait à une énigme, autant jeter les bobines après usage... Non, tout, bien sûr, est dans la mise en scène, et Costa-Gavras, dont c'est quand même le premier long métrage, s'y entend déjà fort bien! Il se joue de tout, et livre un découpage absolument étanche, dans lequel chaque plan compte et maintient l'intérêt, et dans lequel il s'amuse à suivre les associations d'idées et les associations de points de vue qui sont conditionnées par l'intrigue. C'est renversant d'efficacité...
...Et tout ça débouche sur une galerie de portraits fantastique, et évidemment trompeuse: car selon la loi du genre, l'un de ces portraits est celui du tueur. Mais en attendant, on a une sorte de galerie des monstres assaisonnée de quelques affreux, comme dans les meilleurs Clouzot: l'actrice vieillie qui s'accroche à sa jeunesse en se laissant aller à une histoire d'amour avec un jeunot; le quadragénaire complexé qui vire au louche, portant en plus un ignoble imper transparent, et qui transpire à chaque fois qu'il croise une femme; l'amant de la disparue, un gauchiste invétéré qui passe son chagrin dans la diatribe anti-flic (Charles Denner); le commissaire qui a tout vu tout compris et qui passe son temps à se planter; et enfin le flic Marseillais qui patine, parce que décidément entre son supérieur et ses subalternes, il n'est pas aidé... C'est Yves Montand, qui a pris un malin plaisir à laisser courir son accent. Le tout est saupoudré de dialogues fabuleux...
Alors on passera sur une poursuite en voiture un peu convenue, et des notations franchement à la limite de l'homophobie (autre temps, autre moeurs, et on est confronté au même type de situation que dans Rope, de Hitchcock...) même si elles sont bien cachées. Cette accumulation de scènes impeccables débouche sur un film noir modèle, un policier sans faille ou presque, bref, du plaisir.