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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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7 juin 2023 3 07 /06 /juin /2023 18:08

Maintenant plus que jamais, il me paraît pertinent de rappeler ce qui distingue Spielberg des autres réalisateurs, ce qui fait l'essence même de son cinéma.

Peut-être faut-il aussi avant tout rappeler qu'un cinéaste, c'est une personne qui fait en sorte de créer des images, de les assembler et de les présenter sous une forme cohérente, selon le plan qu'il ou elle s'est donné, dans le but de raconter une histoire, qu'il ou elle n'a pas, ou pas forcément écrit. Théoriquement, il ne sert à rien de considérer la mise en scène sous l'angle du script, qui n'est qu'une partie du tout. Ce n'est que théorique: Spielberg est le patron, et comme Hitchcock en son temps, même sans mettre la main au scénario il réussira à le faire aller dans le sens qu'il veut.

Mais l'essentiel de Spielberg, tient en trois points: premièrement,  il considère l'humanité, sa vie et les rapports qui sont entretenus par les individus dans leur vue et leurs aventures, sous un angle bien précis: celui du regard. Vivre c'est voir et voir c'est vivre...

Ensuite, le metteur en scène aime à montrer, faire voir, et bien sur montrer des gens qui voient, c'est la base même de son cinéma. On se souvient tous du plan dans Jaws du shérif Brody, sur la plage, qui voit ce dont il a tant peur, l'attaque d'un requin. C'est par la vue que Sam Neill, dans Jurassic Park, comprendra enfin où il est, et tout mot deviendra inutile.

Et troisièmement, et c'est particulièrement lié aux deux exemples dont je viens de parler, Spielberg est toujours motivé, et ce depuis son premier film, par le défi de montrer et donc de faire voir ce qu'on ne verra peut-être jamais: recréer des moments- clés (Le vote du 13e amendement dans Lincoln ou le débarquement en Normandie dans ce film), montrer des choses intenses comme on ne les a jamais aussi bien vues (La fuite de la famille dans The war of the Worlds, la scène de suspense haletante dans The lost world, ou tout Jaws), et enfin montrer l'inmontrable, ce qui n'existe pas, ou ce dont on ne peut pas témoigner parce qu'on n'y survivra certainement pas, et en plus on n'a pas toujours une caméra sur soi (Une attaque de requin, une rencontre avec un alien, ou le chaos créé par la psychose d'une attaque des japonais en Californie après Pearl Harbor!).

Et ces trois aspects sont particulièrement en évidence dans ce film, qui questionne, annule et remplace tout ce qui faisait jusqu'à présent le film de guerre, en en raffinant la technique jusqu'à l'extrême, et en y trouvant une nouvelle façon de gérer les deux aspects indissociables et inconciliables du genre: the big picture, comme disent les anglo-saxons, ici le débarquement et sa suite; et the small picture donc: c'est quoi, exactement, débarquer? se prendre une balle? sauver un copain? tuer un ennemi? perdre ses organes? Tout le film passera de l'un à l'autre et ça tombe bien car c'est effectivement le sujet de ce film profondément, mais jamais aveuglément, humaniste.

La première séquence est une courte introduction, qui engage le spectateur dans son premier rapport au regard, situé à l'orée de 27 minutes à couper le souffle; un vieux soldat Américain se rend, 50 années après la guerre, sur un cimetière Français en compagnie de sa famille. Il cherche une tombe, la trouve: un gros plan de son visage nous le montre, regardant intensément dans ses souvenirs. Ces souvenirs, ce sont donc les moments du débarquement, tel qu'on ne l'a jamais vu. Spielberg nous plonge au coeur de l'action et contrairement à ce que l'équipe de Darryl Zanuck avait souhaité faire en 1962, il nous réserve les vues d'ensemble pour la fin, épousant en permanence le point de vue des soldats dans ce qu'ils vient, et donnant à voir ces moments brutaux et hallucinants dans tout leur réalisme, à hauteur d'homme... Ce qui n'avait jamais été fait aussi bien. 

Ensuite, une fois les soldats (Et un capitaine, qui encaisse avec difficulté la situation, et qui sera notre principal "héros") débarqués, et la situation permettant d'avancer, l'intrigue proprement dire peut commencer; un des soldats morts s'appelle Ryan; on voit ce qui se passe quand l'armée doit donner la nouvelle de la mort d'un soldat à sa famille. Et le problème, c'est que Mrs Ryan, qui avait perdu un de ses quatre fils la semaine passée, va devoir faire face cette fois à la mort de deux d'entre eux. Une décision est prise, symbolique bien sur; en très haut lieu: retrouver, sauver,et rapatrier le quatrième, James Francis Ryan (Matt Damon). Cette mission échoit à un homme auquel on a semble-t-il beaucoup demandé, le capitaine Miller que je mentionnais plus haut (Tom Hanks): pas un héros professionnel, juste un homme qui fait le travail qu'on lui confie et tente de le faire bien. Pas le genre non plus à discuter un ordre mais il n'est pas bête: il sait qu'il va devoir, dans une quête absurde, risquer la vie de plusieurs hommes pour en sauver un seul...

Les hommes en question sont issus de toutes les couches de la société Américaines, sauf que tous sont blancs... Dans les statistiques, c'est tout à fait réaliste; hélas: à ce stade du débarquement, la grande majorité des soldats Afro-Américains était déjà décimée... N'en demandez pas plus, je pense que c'est inutile! Mais sinon on a un groupe de personnalités réunies derrière Tom Hanks, avec un petit soupçon de convention bien dosée: Caparzo (Vin Diesel), le docteur Wade (Givanni Ribisi), Mellish (Adam Goldberg), un juif qui s'amuse d'ailleurs beaucoup à montrer un pendentif avec une étoile de David à des prisonniers Allemands, il y a aussi le sergent Horvath (Tom Sizemore), le sniper Jackson (Barry Pepper), le soldat Reiben (Edward Burns) et enfin le caporal Upham (Jeremy Davies), un traducteur qui n'a jamais été au combat. Le rapport qui s'établit entre eux est un mélange assez usuel de camaraderie et de chamailleries douteuses. Mais tous s'entendent plus ou moins sur un point: pourquoi aller risquer sa vie pour trouver un type? 

Malgré tout, quand ils le trouvent, il s'avère que c'est un vrai brave type, qui commence par dire qu'il est hors de question surtout maintenant qu'il a perdu ses trois frères, de laisser ses frères de combat se débrouiller... 

Le film avance donc en trois parties distinctes: le prologue à Omaha Beach, la recherche du soldat Ryan, et enfin une fois qu'il a été trouvé, une bataille improvisée pour garder un pont, qui sera l'occasion pour la petite troupe d'être assez largement décimée. J'ai parlé de point de vue, tout à l'heure: celui des Allemands, ou celui des Français voire des Anglais, sont totalement absents: c'est un parti-pris qui n'a rien de gênant car il permet justement de se concentrer sur le point de vue de ceux dont la mission embarrassante est de sauver le Soldat Ryan: les SS sont leurs ennemis, et quand d'aventure ils en ont un entre les mains, il passe un sale quart d'heure. L'héroïsme dans ce film est réel et authentique: on ne se lève pas en se disant qu'on deviendra un héros, on prend juste des décisions au moment ou il fait les prendre: quelquefois, ce sera la bonne... Quelquefois pas. tous ces hommes ont parfois un comportement admirable et parfois pas. Mais la vue d'ensemble est toujours là pour qui veut bien la voir: et c'est le Capitaine Miller qui s'en charge.

L'expérience de ce film est sensorielle, fatigante et comme je disais plus haut, divisée en trois. Il est de bon ton, et en effet ça se justifie, de dire que le film n'est jamais meilleur que dans ses premières 27 minutes. Mais il serait stupide de condamner le reste qui est parfois critiqué pour ses émotions: pour commencer, peut-on imaginer une guerre sans émotions? Et le metteur en scène a su différencier ses trois parties pour rendre le tout vraiment intéressant: la deuxième partie vire parfois au picaresque, et montre de quelle façon les hommes sont poussés à s'opposer (Notamment sur le sort d'un prisonnier de guerre). Le rôle de Upham, le novice et le naïf, est important pour faire le lien avec le spectateur. Mais la troisième partie reprend le réalisme dur de la première, sans qu'il y ait cette notion de parcours, d'avancée propre au débarquement.

Lors de ces scènes de la bataille finale, Spielberg fait faire du sur-place à ses soldats, et invoque l'héritage de Kubrick et de Full Metal jacket, mais aussi celui de Kurosawa pour la recherche de la maîtrise des armes dans le chaos de l'adversité. La façon dont Miller déploie ses troupes renvoie aux Sept Samouraïs... une bonne dose de lyrisme en moins. e sont ces scènes qui font vraiment s'affronter les hommes qui se trouvent être Américains (mais auraient pu être de n'importe quelle nationalité) et leurs ennemis, se trouvant être des Allemands. C'est là qu'on trouve des plans extraordinaires de vie et de mort et cette troisième partie, âpre et sans compromis, donne tout son sens au film: on y montre la guerre dans toute son horreur, mais aussi dans toute sa nécessité: on m'attaque, je me défends. Je l'attaque, il se défend. Bref, les actes et les faits de la guerre. Rien de plus, rien de moins.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg