
Comment commencer? Le film choisit justement de surprendre, d'autant qu'on est en 1942: la guerre, après tout, bat son plein... Et alors que commence l'intrigue, à Varsovie en 1939, on trouve Hitler. Qui se promène, tranquillement, sous les yeux des passants. Mais on nous l'explique très vite: c'est un acteur, qui vient de s'engueuler avec l'auteur d'une pièce sur l'actualité brûlante, intitulée Gestapo! On contestait sa ressemblance avec le Fuhrer, et il a choisi de prouver que ses collègues avaient tort en faisant quelques pas dans la rue...
...Mais une petite fille qui vient lui demander un autographe lui a prouvé qu'il n'était pas si ressemblant que ça.
Le ton est donné: c'est une comédie, mais les événements qui se déroulent autour des acteurs du Théâtre Polski n'ont rien de drôle. Les comédiens qui jouent au théâtre vont aussi jouer leur vie, mais s'ils vivent pour le théâtre, il n'en reste pas moins que beaucoup d'entre eux sont d'abominables cabotins. Et si le mot n'est jamais prononcé dans le film, Lubitsch et le scénariste Edwin Justus Mayer ne cachent jamais que la plupart de ces acteurs sont juifs. De Greenberg (Felix Bressart) qui rêve de jouer Shylock et en connaît le monologue du Marchand de Venise par coeur, à cette merveilleuse contorsion autour du mot "ham", qui désigne bien sur le jambon (donc un plat qu'un Juif qui respecte sa religion ne mangera pas), mais aussi un cabotin, en Anglais dans le texte (Un acteur à un autre: ce que tu es, je ne le mangerais pas!)...
Les deux vedettes de la troupe sont M. et Mme Tura, respectivement Jack Benny (Joseph) et Carole Lombard (Maria). Leur relation est bien sur amoureuse, mais ce sont d'abord et avant tout des gens de spectacle, donc ils sont, quoi qu'on en dise, en concurrence permanente pour le devant de la scène. Et Mme Tura apprécie les compliments, de sorte que, sans pour autant tromper son mari, elle laisse un jour entrer un bel officier (Robert Stack) dans sa loge pendant que son mari interprète le monologue de Hamlet...
Et c'est là que se situe le premier sens de cet extrait Shakespearien: Lubitsch détourne l'un des moments de théâtre les plus emblématiques qui soient, l'un des passages obligés les plus sacrés de tous les temps... pour en faire un signe de vaudeville, un gag qui plus est récurrent! Et comme M. Tura est particulièrement imbu de lui-même, l'effet comique de ce jeune officier qui se lève au moment où Tura est supposé briller de mille feux, est parfait.
Ce qui nous amène au deuxième sens de ce To be or not to be, qui symbolise à la fois le théâtre dans son quotidien (la guerre menace, la pièce Gestapo est donc annulée, et les acteurs se rabattent sur Hamlet), mais aussi le théâtre comme carrière prestigieuse, avec ses aspirations à la grandeur (Arrivé en Grande-Bretagne, Tura a un désir secret: jouer Hamlet au pays de Shakespeare!). Une aspiration qu'on retrouve chez tous ces acteurs: Bronski (Tom Dugan) qui jouait Hitler au débit du film, aspire à faire autre chose que de la figuration, comme Greenberg et son désir de jouer Shylock. Parce qu'il souhaite occuper le terrain, Rawitch (Lionel Atwill) en rajoute des tonnes, au grand désespoir de ses partenaires... En Anglais, quand un acteur sur-joue, on dit qu'il "mâche le décor" (To chew the scenery). A ce niveau, Rawitch est insatiable... Et pourtant, comme le dit Erhardt,le colonel nazi (Sig Ruman), Joseph Tura a fait à Shakespeare ce que les nazis font à la Pologne... Bref, tous ces acteurs ne sont probablement pas les meilleurs du monde. Ce qui ne les empêche pas de trouver le rôle de leur vie.
Et c'est là qu'on en arrive au troisième sens du titre et de cette allusion à cette sacrée scène: Être ou ne pas être, donc... pour un acteur, c'est une question de métier! Il s'agit de devenir un autre, mais à quel moment l'autre prend-il le pouvoir sur vous? Jamais si on est en contrôle, c'est ce qui va faire que dans ce film les déguisements, les imitations, les usurpations d'identité vont devenir monnaie courante. Et celui qui n'a pas pu jouer Hitler sur une scène de théâtre, va le jouer dans la vraie vie... Ce n'est pas pour rien que la sortie de ce film dans la France d'après-guerre s'est faite sous le titre "Jeux dangereux". Car ces gens risquent leur vie... et plus encore. Et si l'art imite la vie, Lubitsch nous montre souvent à quel point la vie imite l'art.
Lubitsch, je le disais plus haut, n'a pas laissé dans son film le mot "Juif" apparaître une seule fois. Non que ce soit interdit, après tout Chaplin l'a placé sans arrêt dans son script de The great dictator. C'était plutôt un petit arrangement demandé par des producteurs, dont beaucoup étaient eux-mêmes Juifs, et qui souhaitaient ne pas mettre en avant cette identité. Mais le choix de contourner cette règle non-écrite devient ici un facteur de réelle inventivité, sans parler de l'humour des jeux de mots, et du fait que ce qui aurait du être drôle, devient parfois poignant. Ainsi l'acte de bravoure de Greenberg, qui joue Shylock en vrai, sans maquillage, devant un parterre de nazis, et devant Hitler (mais un faix Hitler, bien sur... alors que les nazis sont tous vrais), est-il un acte de résistance, un vrai, un beau.
Et la guerre qui nous est présentée, est l'occasion pour Lubitsch de rappeler qu'il est un metteur en scène qui sait tout faire: des comédies "de portes", comme disait Mary Pickford qui n'avait rien compris, des comédies musicales, des comédies sentimentales... et des séquences dramatiques, et du suspense. Une scène de parachutage dangereux est traitée avec le plus grand respect, et une efficacité maximale. Les "jeux dangereux" d'espionnage auxquels se livrent les acteurs contraints et forcés sont l'occasion de faire monter la tension. Et pourtant les nazis sont incarnés à travers essentiellement trois personnages: le professeur Siletsky (Stanley Ridges), un Polonais collaborateur qui fait un peu d'espionnage, et qui est sans doute le plus menaçant des salopards du film. Mais il ne dure pas très longtemps... Sig Ruman interprète le Colonel Erhardt, le principal représentant des nazis à Varsovie, et Schultz (Henry Victor) est son aide de camp: ce dernier, quoique joué de façon droite et sans aucun artifice par Victor, est le lampiste désigné de son supérieur... Et Erhardt, bien qu'on l'ait surnommé "Concentration camp Erhardt", ce qui le fait lui-même beaucoup rire, reste la principale source de comédie du film! Il est interprété il est vrai par un génie du timing, mais quand même! Lubitsch savait parfaitement ce qu'il faisait, et comme Chaplin, il était déterminé à rappeler que les nazis sont des salauds, oui, mais ce sont aussi des idiots, des vrais.
Et le bonheur, c'est que ces idiots-là, on peut, on a le droit, que dis-je, on a le devoir d'en rire.
Mais ça n'empêchera pas la gravité, et il y a de la gravité dans ce film: comment pourrait-il en être autrement? Comme le dit Shylock/Greenberg: "N’ai-je pas des yeux ? N’ai-je pas des mains, des organes, des sens, des dimensions, des affections, des passions ? Ne sommes-nous pas nourris de la même nourriture, blessés par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?" Bref, un homme est un homme est un homme. Même ces cons de nazis.
Le rire, le théâtre, le déguisement, mais aussi le refus de la barbarie et le refus de la défaite, la résistance deviennent ici l'essence même de l'humanité. Avec le sourire...

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