Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 09:39

Une société forcément futuriste puisqu'elle n'existe pas, un décor de cauchemar, et des intrigues pas forcément toujours claires; voilà en résumé un aperçu du deuxième film de Jeunet, qui signait encore, pour la dernière fois, "Jeunet et Caro"... S'il faut comparer ce long métrage à un autre film de Jeunet, ce ne sera pas en effectuant un parallèle avec Delicatessen (1991) ou Un long dimanche de fiançailles (2005) qu'on obtiendra quelque chose. Non, il faudra peut-être plutôt aller chercher, en amont, du côté du Bunker de la dernière rafale (1981) ou en aval, en se penchant sur le film mal-aimé, qui est du reste sa conséquence directe: Alien resurrection (1997)... Avec le moyen métrage, La cité... partage une intrigue sombre, et une société qui encourage des déviances ultra-droitières, comme cette secte/milice de cranes rasés qui se sont crevé les yeux; avec le Alien, ce film partage l'idée d'un monde poisseux, complexe, dans lequel on est constamment enfermé, que ce soit dans des vaisseaux, ou dans une ville sale et tentaculaire. Bref: un film qui tache.

Le monde dans lequel vivent les personnages de ce fil est une cité portuaire, un lieu sale et entièrement dédié, soit à la mer (Bars à matelots, donc, et filles de joie), soit au fait de s'en détourner (Foires, et distractions diverses). Est-ce après une guerre? S'agit-il de la partie "côtière" du monde post-apocalyptique de Delicatessen? On n'en saura rien, et ce n'est pas le sujet. Ce qui importe, c'est de constater que l'humanité fait ici ce qu'elle fera toujours, elle se recroqueville sur le chacun pour soi, et chacun devient une proie pour l'autre. Chacun vit dans le souvenir de sa splendeur (?) passée. Et des êtres inquiétants, les "cyclopes", rôdent. Dans un premier temps, ce sont des hommes qui entrent dans une secte en abandonnant leurs yeux, pour ne pas voir le monde abject qui est autour d'eux. Dans un deuxième temps, les "meilleurs" deviennent "cyclopes", en se dotant d'un oeil électronique...

One (Ron Perlman) est un costaud de foire, qui vit essentiellement pour subvenir aux besoins de celui qu'il appelle son "petit frère", qui répond au doux nom de Denrée (Joseph Lucien). Un enfant apparemment sans souci, et qui mange comme quatre... mais qui est enlevé. Pourquoi? Nous le saurons. Par qui? Eh bien, par ceux qui enlèvent les enfants: tous les jours, ils disparaissent par grappes. Et comme les parents ne sont pas toujours là pour les protéger, il est relativement facile de les kidnapper. Aidé d'une petite fille, Miette (Judith Vittet), qui mène une bande de petits voleurs, One va chercher son "petit frère"...

Pendant ce temps, celui-ci est amené sur une étrange plate-forme en pleine mer: un laboratoire délirant dans lequel un savant fou et génial a créé de nombreuses entités. Il s'est créé une femme (Mireille Mossé), mais celle-ci est trop petite. Il a créé un être d'une grande intelligence et d'une grande sensibilité, Irvin (Jean-Louis Trintignant), mais celui-ci, cerveau maintenu en vie dans un liquide nourricier, n'a pas de corps. Il a créé des clones, au nombre de six (Dominique Pinon, Dominique Pinon, Dominique Pinon, Dominique Pinon, Dominique Pinon, Dominique Pinon), qui ne sont pas très fins. Enfin, son chef d'oeuvre: un homme intelligent, doté de tous ses membres, complet, de la bonne taille... Mais il vieillit trop vite, et il est si réussi qu'il en ressent autrement plus cruellement ce qui lui manque: il ne rêve pas. Et cette dernière créature, Krank (Daniel Emilfork), a pris le contrôle de la plateforme, en chassant le créateur, et en mettant désormais tout ce petit monde baroque à son service, dans le but de lui créer les conditions du rêve. La dernière trouvaille de Krank, c'est donc de voler les enfants pour leur arracher leurs rêves...

Qu'est devenu le créateur? One retrouvera-t-il son "petit frère"? les enfants pourront-ils être sauvés? Voilà les questions essentielles posées par ce film, dont Jeunet et Caro ont élaboré l'univers dès le début des années 80, mais il leur a fallu plus de dix années pour accomplir le film. Et celui-ci, paradoxalement, a été rendu possible par la réalisation et la sortie d'un "plan B": Delicatessen, dont le succès certain a persuadé Claudie Ossard, la productrice du premier long métrage, de donner le feu vert à cette entreprise peu banale...

Côté face, un immense décor "physique" reconstitué dans un studio pour un tournage de plusieurs mois, et des prouesses à tous les étages: tourner avec des enfants, intégrer des images de synthèse et des techniques de pointe dans un décor physique, tourner avec des animaux, et de l'eau... un scénario qui multiplie les rebondissements qui sont autant de "chaînes" d'événements, un procédé qui plaît énormément à Jeunet. Bref, un film français d'une ambition rare, d'une réalisation maîtrisée, et qui s'exporte.

Côté pile, on a un budget certes faramineux, mais qui a tendance à se voir à l'écran, et ce n'est pas toujours une bonne nouvelle; une histoire contée autour d'un acteur qui est physiquement le rôle, mais qui parle peu et pourtant encore trop; des rebondissements trop appuyés dans lesquels on se perd parfois; des cauchemars qui prennent toute la place, et qui me font me poser la question: peut-on faire un film situé dans un monde inquiétant sans pour autant nous pousser en dehors? La réponse est oui: Metropolis, Blade Runner, Alien... Mais pas La cité des enfants perdus, hélas...

Car le film est souvent pris en flagrant délit de froideur, d'excès de zèle. Jeunet n'est pas Luc Besson, heureusement, mais là, il est quand même en permanence en train de faire la démonstration de son talent. Bien sûr, il est venu sur le tournage avec ses boîtes à gâteaux remplies d'objets en plastique moche des années 50, sa tendance au recyclage franco-franchouillard, mais ses nappes Vichy en formica sont constellées d'objets métalliques qui créent le malaise... bref, pour oser une formule à la con: trop de Caro tue le Jeunet.

Si La cité des enfants perdus fonctionne, c'est moins dans la création d'un univers cohérent (A trop ruminer leur film, les deux auteurs l'ont probablement vidé un peu de sa substance), plus dans l'anecdote. Alors là, oui, c'est du tout bon: la façon dont certains détails s'enchaînent, les "caractères", pour reprendre un mot hérité de l'anglais, sont formidables. Miette, incarnée par la fantastique Judith Vittet; Jean-Claude Dreyfus, de retour en vieux montreur de cirque consumé par l'opium; les deux soeurs siamoises du film, qui fricotent avec le mal (Geneviève Brunet, Odile Mallet), et connues collectivement sous le surnom de "la pieuvre". Des acteurs de Delicatessen reviennent, un peu (Ticky Holgado, Dominique Bettenfeld), beaucoup plus (François Hadji-Lazaro, Rufus, Dreyfus déjà mentionnés), voire multipliés par... sept (Dominique Pinon). Jeunet expérimente aussi pour la première fois avec certains acteurs qui reviendront, dont Ron Perlman, mais aussi Serge Merlin ("L'homme de verre" dans Amélie), qui joue le chef des Cyclopes. L'humour a droit de cité heureusement, malgré tout le poids dramatique de cette sombre histoire qui ressemble souvent à un cauchemar, et fournit les meilleurs moments d'un film qui aura plus de prestige que de succès. mais on constate que si La cité des enfants perdus a ouvert à Jeunet les portes d'Alien Resurrection (Le moins bon des films de la franchise, quoi qu'on dise), il a en revenant en France complètement redéfini son univers avec Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles. Deux films qui doivent beaucoup plus à Delicatessen, et qui restent aujourd'hui ses deux meilleurs films, de loin. ...Et qui n'ont pus grand chose à voir avec ce film.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Jeunet Science-fiction