
Dans une petite ville de province, l'avocat maître Hector Lourçat (Raimu) vit en reclus dans sa vieille demeure, en compagnie de sa fille Nicole (Juliette Faber), qu'il a élevée seul, mais à laquelle il ne parle plus: leur histoire est compliquée, puisque sa femme l'a quitté pour un autre, et il en est venu à se demander si la petite était de lui. Il a donc quitté son métier, toute vie sociale, et décence: il boit comme un trou...
Mais c'est cet homme qui un soir va trouver chez lui le cadavre d'un homme fraîchement assassiné. Lourçat apprend incidemment que Nicole, sous la pression de quelques amis de son âge, a recueilli le vagabond, un salaud de la pire espèce, qui faisait pression sur les gamins qui l'avaient renversé en voiture. seulement l'un d'entre eux l'a tué, et il va falloir trouver le coupable.
Quand la police arrête Emile Manu (André Reybaz), le coupable tellement évident que c'en est louche, Lourçat quitte sa retraite et décide de défendre celui qui est devenu le petit ami de sa fille...
D'un côté, on est devant une peinture crasseuse et méchante de la bonne vieille bourgeoisie de province, selon l'expression consacrée, qui doit finalement autant à Simenon qu'à Clouzot: une histoire suffisamment distrayante pour qu'on s'y attache et un "whodunit" avec révélation finale à la clé, dans lequel les dialogues sont un tour de chauffe extrêmement réjouissant avant que la carrière de metteur en scène de Clouzot ne démarre vraiment. On assiste avec plaisir au grand numéro de Raimu contre le reste de l'humanité, d'autant plus drôle quand ses adversaires embarrassés sont interprétés par Jean Tissier ou Noël Roquevert!
Moins grandiose, toutefois, les scènes de dialogues entre les jeunes, particulièrement Reybaz et faber, sont souvent non seulement bâclées dans le jeu des acteurs, que Decoin n'a pas su pousser très loi, et aussi dans le dialogue ("Je ne sais pas... je ne sais plus"). Heureusement il y a le procès, dominé par la stature du grand acteur que Raimu était (la preuve il rendrait presque supportable certaines scènes des navets que sont les films de Pagnol, c'est dire).
Et puis il y a Luska. Et je ne peux faire l'impasse dessus, forcément... A l'origine du film, le roman de Simenon introduisait ce petit personnage qui s'avérera très négatif, sous le nom d'usage de Justin Luska. Dans le film, il est interprété par Marcel Mouloudji, et fait partie de la petite bande autour d'Emile Manu... Mais si on l'appelle Justin, Simenon n'oublie pas en fait de nous révéler sa véritable identité: il s'appelle Ephraïm. Le film tel qu'on peut le voir actuellement a presque effacé cette notation antisémite, sauf durant le procès, car si une post-synchronisation a été effectuée après la libération afin de rebaptiser le personnage Amédée, Raimu est mort avant de pouvoir se re-doubler, et appelle donc le personnage Ephraïm.
Le but de la post-synchronisation était de "nettoyer" le film, mais le fait qu'au moment de révéler la duplicité du personnage, on l'appelle par son nom à consonance judaïque, me semble particulièrement regrettable!
C'est ainsi, on ne nettoiera pas le mal qu'a pu faire le film, en quelque proportion que ce soit. Maintenant, venant de Simenon, on est prêt à tout puisque le personnage ne s'est jamais caché ni repenti (pas plus que Léo Malet, du reste) de son antisémitisme, reste qu'on aimerait savoir dans quelle mesure Clouzot s'est contenté de transcrire à l'écran, ou a consciemment participé à la mauvaise blague. On voudrait savoir si Decoin, Raimu ou Mouloudji (Qui en tant que Kabyle et communiste devait vivre à l'époque dans la quasi-clandestinité) ont été conscients de ce à quoi ils ont participé. Ca n'enlève pas grand chose au film, ni au plaisir de voir Raimu et Clouzot s'amuser un peu avec les notables d'une petite ville... Mais ça pique.
