
Chez Michael Mann, dont le film Heat reste dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vu, la rencontre entre un policier et son double, un bandit qu'il cherche à arrêter, donne lieu à une sorte de confrontation cosmique entre deux hommes que tout rapproche parce que tout le oppose! Mais quand Scorsese s'attaque à une histoire de deux infiltrés, l'un chez les policiers, et l'autre chez les truands, c'est encore moins simple...
A l'origine, un homme, point central du film: il contrôle tout dans son quartier de Boston, et pousse le contrôle jusqu'à être informateur pour le FBI. C'est l'Irlandais Francis Costello (Jack Nicholson), dit Frank, et il a pris sous son aile un petit gars bien méritant, quand il s'est décidé à se doter d'un fils de substitution: le brillant Colin Sullivan (Matt Damon), auquel il a même payé les études de l'école de la police, a été loin, très loin et très vite. A moins de trente ans il est devenu sergent, et un homme très en vue. En retour, Colin surveille la police de l'intérieur, et fait très bien son boulot...
Pendant ce temps, la police a aussi réussi à infiltrer Frank, en lui envoyant dans les jambes un informateur, le moins brillant Bill Costigan (Leonardo Di Caprio), dont la famille a un lourd passé; insubordonné, querelleur et impulsif, il n'aura aucun mal à se doter d'un casier judiciaire, d'un petit temps pénitentiaire, et à retourner vers son quartier d'origine pour y devenir gangster... Pour de faux.
Sauf que pour devenir un gangster, même faux, convaincant, il faut payer de sa personne...
Et c'est là que le film devient confortable pour le spectateur: c'est que contrairement à Goodfellas et Casino, ce long métrage qui retourne au sujet de la mafia n'a pas de narrateur qui fait les choix pour nous. Nous sommes assez vite condamnés à nous ranger aux cotés de Di Caprio et à prendre parti pour lui, car contrairement à Colin, qui doit faire semblant d'être du bon côté de la loi, Bill va quant à lui être obligé de commettre des méfaits, s'il veut convaincre son "chef" Costello. Et c'est ce qui passe mal pour le jeune Costigan dont l'engagement dans la police était justement dû à une volonté d'expier les méfaits de ses ancêtres!
Une fois de plus, c'est extrêmement distrayant, mais il y a un plus. En quelque sorte du moins, car on a moins l'impression qu'avec Goodfellas d'assister à l'oeuvre définitive sur le crime organisé. Malgré tout, l'ingrédient supplémentaire est une volonté de baliser le film d'une façon classique, en utilisant notamment un personnage qui n'est pas que symbolique, celui de Madolyn Madden (Vera Farmiga), psychiatre de la police, qui est en couple avec Colin, mais que Bill consulte, en raison justement de ses troubles moraux. Il va de soi que Colin, pour sa part, n'a pas le moindre problème moral... Et la recherche du mouchard chez les bandits, et de la taupe chez les policiers, reste la base excellente d'un suspense fortement marqué.
C'est distrayant, disais-je, c'est aussi forcément un peu roublard: d'une certaine façon, il n'y a plus grand chose de nouveau à raconter dans les figures imposées du genre. Alors on peut constater que Scorsese se repose ici sur des acteurs dont il va utiliser certains talents ou traits marqués: Mark Wahlberg est très convaincant en sergent grossier et aboyeur (Ca lui va si bien), Matt Damon en faux-cul premier de la classe et Di Caprio en impulsif violent et torturé se complètent fort bien, et que dire du Frank Costello, un vrai psychopathe inquiétant... joué par Nicholson?