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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 09:50

Dans la continuité de ses relectures d'anecdotes si occidentales, Ang Lee a frappé très fort avec ce long métrage qui est plus ou moins l'Oscar virtuel du meilleur film de 2005... Cette chronique d'un amour impossible a eu un certain succès, d'ailleurs largement mérité.

Jack Twist et Ennis Del Mar, deux cowboys, sont embauchés pour un été; ils vont devoir garder les moutons d'un gros propriétaire, dans la montagne, à Brokeback. L'amitié solide se mue assez vite en une complicité troublante, avant qu'ils ne cèdent l'un et l'autre à un désir qu'Ennis (Heath Ledger), qui doit se marier quelques mois plus tard, a du mal à appréhender. Jack (Jake Gyllenhall) est lui plus à l'aise avec la situation, même s'il ne se définit pas comme gay. Mais l'été se passe, et ils partent chacun de leur côté... Quelques années plus tard, ils se recontactent. Tous les deux sont mariés, mais ils sont bien décidés à faire cohabiter, dans leur vie, la "normalité" et leur secret...

C'est un film essentiellement douloureux, sur le temps qui passe et la difficulté à faire coexister dans une même vie ce qu'on souhaite et ce qu'on attend de nous. Ang Lee, qui a du se battre à ses débuts avec une censure corsetée (et pas qu'à ses débuts si on en croit l'accueil Chinois au film Lust, Caution en raison de ses scènes érotiques), sait de quoi il parle. Mais arrêtons de tourner autour du pot: si à aucun moment le film de Lee ne vire au militantisme, il a su magnifiquement aborder le sujet d'une aventure entre deux hommes, de façon directe, et en se reposant sur le don de soi de deux acteurs fabuleux, tout en préservant l'impression d'un film universel. 

Jack et Ennis sont différents, très différents, et ce sera l'une des difficultés. L'un (Jack) est plus joueur que l'autre, plus volubile aussi, et l'une des grande orientations du film est de suivre le point de vue d'Ennis. Heath Ledger joue avec un immense talent le poids des émotions sur le corps et l'âme de son personnage, qui a du mal aussi bien à exprimer, qu'à vivre des sentiments. Et son registre est celui de la masculinité en plein naufrage, qui découvre une nouvelle facette de lui-même. Jack aura plus de facilité à s'adapter, mais c'est aussi celui des deux qui va le plus s'intéresser à cette identité sexuelle qu'il se découvre, au point d'être tenté par d'autres aventures. Pour Ennis, l'amour avec Jack est son amour, point final... Jack, lui, va partir de cette relation fondamentale pour explorer sa propre sexualité.

Au-delà de cette différence, c'est à la fois dans le regard cruel de la société que le film développe son intrigue. Celui-ci est exprimé à travers quelques anecdotes dures, mais aussi à travers le parcours d'Alma, l'épouse d'Ennis (Michelle Williams) qui même si elle ne l'avouera que très tardivement, sait. Son point de vue, crucial, est d'abord celui d'une femme trompée, délaissée, et trahie. Ce qui apporte une difficulté supplémentaire: ça ne fait pas d'elle la "méchante"... Le véritable ennemi, sans doute, est le temps qui passe, qui laisse deux hommes s'accrocher à des souvenirs de plus en plus lointains, de plus en plus insaisissables, et de plus en plus bouleversants.

C'est d'ailleurs ce qu'on remarque dans la structure quasi strictement chronologique du film: la première partie, durant quarante minutes, est entièrement consacrée à l'aventure de Brokeback Mountain, dans laquelle les deux acteurs sont presque seuls au monde, confrontés à la météo, et vivant leur idylle inattendue. Le seul témoin, qui le gardera presque pour lui, est leur patron (Qui est fort loin d'approuver). La deuxième partie oscille entre leur désir de donner le change et de vivre leur vie à l'écart de ce souvenir (l'un et l'autre se marient, et ont des vies particulièrement différentes), avant de se retrouver et de tenter d'intégrer leur relation. La dernière partie montre l'effilochement du temps, et le caractère mythique pris par le souvenir de Brokeback Mountain. Ennis est celui que le destin laisse comme seul gardien de ce secret de moins en moins bien gardé...

Ang Lee avait su s'approprier la Nouvelle Angleterre des années 70 dans The Ice Storm, le Sud en proie à la guerre dans Ride with the devil, ou le Woodstock de 1969 dans Taking Woodstock: il n'a aucun problème à intégrer l'Ouest (Wyoming, Montana, le rodéo, les cow-boys, l'accent rocailleux) à son tableau de chasse. Il nous gratifie d'une vision lyrique des grands espaces qui est, franchement, la cerise sur le gâteau d'un film essentiel. 

 

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Published by François Massarelli - dans Ang Lee