
Corinne Griffith est une actrice qui a eu sa petite heure de gloire dans les années 20, en particulier grâce à son mari, Walter Morosco : il produisait ses films un peu à la façon de William Randolph Hearst produisant Marion Davies. Miss Griffith n'avait peut-être pas le talent de cette dernière, mais entre des mains expertes, elle pouvait se révéler une actrice intéressante. En particulier dans ce film...
Toni Lebrun, orpheline Autrichienne recueillie par son oncle et sa tante pâtissiers, ne se voit pas faire des bretzels toute sa vie, et ambitionne de chanter à l'opéra. Elle a même un diplôme authentique, qui lui a ouvert les portes d'un théâtre Viennois... Auquel elle se rend, sans savoir que c'est un établissement un peu plus leste que ses désirs lui font miroiter. Tenu par la solide entremetteuse Mme Bauer (Maude George), on y vient pour voir, plutôt que pour écouter, et Toni ne tarde pas à s'en apercevoir. Tombée dans le piège de M. D'avril (Lowell Sherman), un vil séducteur à la recherche de chair fraîche, elle fuit en compagnie de l'habilleuse Rosa (Louise Dresser), sans savoir que celle-ci est une authentique baronne, qui va l'amener avec elle à Monte-Carlo... Et tant qu'à faire, elle l'adopte!
On retrouve dans cette comédie, le canevas d'un conte de fées légèrement détourné, et passé au travers du filtre de la comédie légère, plutôt du genre de celles dans lesquelles évoluait Colleen Moore, que Marion Davies : un certain glamour, plutôt que du slapstick, affleure volontiers dans le film. Il faut dire que les acteurs n'y sont pas pour rien, surtout Lowell Sherman, qui y reprend à peu près son rôle de Way Down East avec une justesse confondante. Mais Lewis Milestone, qui a sans doute conscience de tourner une bluette, laisse poindre assez souvent une certaine ironie, et dirige constamment Corinne Griffith en appuyant sur le côté naïf du personnage. De fait, le film en bénéficie souvent. Et surtout, le metteur en scène se place en maître du cadre et du champ, en utilisant toutes les ressources de décors mobiles et particulièrement bien rendus. il utilise aussi à merveille le montage, pour livrer une comédie qui trouve en permanence le rythme parfait.
On est bien sûr bien loin des autres films contemporains du metteur en scène et je pense qu'il fait considérer ce Garden of eden comme une halte bienvenue dans la carrière du prodige qu'était Milestone au temps de sa splendeur, entre Two Arabian Knights et The Racket, dont ce film ne possède ni les audaces, ni la verdeur... Au moins il ne manque ni de verve, ni d'énergie, ni de charme. Et il est une de ces gâteries dont le cinéma muet Américain avait le secret, faisant parfois penser à Lubitsch et son talent pour la suggestion légère... Il est vrai que le script du film est du à son complice Hanns Kräly.
Pour finir, la restauration récente du film, finalisée en 2026, met en lumière la présence d'un fantôme de séquence: dans la première bobine de cette charmante comédie venait, un temps, s'insérer une série de rêveries en Technicolor, selon l'habitude de l'époque d'utiliser les nuances particulières du procédé pour relever un peu certaines images d'un film. Parfois à la fin (The merry Widow, Annie Laurie), parfois au début (Seven Chances), parfois au début ET à la fin (Stagestruck), parfois au milieu (The phantom of the opera), parfois un peu partout (Ben Hur) et parfois sur tout le film (The black Pirate)! Hélas, le film qui nous occupe n'en bénéficie plus, car de cette séquence, seuls 8 images ont survécu, et à 24 i/s, ça nous fait donc un tiers de seconde. Une reconstitution, qui utilise symboliquement les huit photogrammes survivants, et pour le reste qui tente de recréer une hypothèse de ces scènes, en utilisant des photos de plateau de ces moments du film, colorisées à la manière du Technicolor, est disponible désormais, pour rappeler au moins la présence de cette petite cerise sur le gâteau.

