Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 10:24

En deux heures de sa vie, nous faisons la connaissance de Cléo, une jeune chanteuse en vogue ("tu parles, j'ai enregistré trois pauvres 45 tours"), qui est aussi une femme entretenue, par un homme qui la néglige, mais surtout une femme angoissée: elle attend les résultats d'un examen médical dont elle sait qu'ils ne seront pas bons... La première scène, d'ailleurs, le lui confirme. Cléo (Corinne Marchand) consulte une voyante, celle-ci lui tire les cartes, et le diagnostic est sévère... La scène qui se confond avec le générique nous montre les cartes en couleurs, mais le reste est en noir et blanc.

Un café rapide dans un établissement de boissons, une petite visite dans un magasin pour acheter un chapeau ("un de plus"), un retour dans son grand appartement trop grand et trop vide, une répétition musicale qui dégénère en scène de caprice et d'exaspération, et Cléo sort: elle va voir son amie Dorothée qui est modèle. Ensemble, elle assistent à une projection cinématographique, puis Cléo raccompagne Dorothée en taxi avant de flâner vers le parc Montsouris, pas loin de l'hôpital de la Pitié où elle sait que ses résultats l'attendent. C'est dans le parc, qu'elle fait une rencontre décisive...

Le film ne ressemble à aucun autre, et ne s'embarrasse de rien. Agnés Varda prend un plaisir visible, gourmand à tourner en pleine rue, en plein Paris, dans les cafés, les magasins, les autobus, et les taxis, en se jouant de l'espace d'une façon impressionnante. Elle étend l'univers visible de son héroïne qui se pense condamnée avec des dispositifs de miroirs, de vitres placées miraculeusement dans le champ, et nous montre une jeune femme sérieusement imbue de sa personne, capricieuse, fermée aux autres, qui s'ouvre de scène en scène s'humanise, bref, s'ouvre. Tellement qu'elle finit par cesser de penser à elle et rien qu'à elle...

C'est délicat, innovant, pas prétentieux pour deux sous, et tout en étant foncièrement un drame, Varda n'oublie pas de nous montrer qu'on peut aussi rire, s'amuser, et avancer bien mieux armé pour affronter la vie. Mieux: elle mobilise un certain nombre de copains, dont certains de la Vouvelle Nague, parmi lesquels le douteux Jean-Cul Gradod, et leur fait jouer un film burlesque complètement idiot... qui ne sert qu'à souligner, justement, l'absurdité de s'en faire avant de devoir s'en faire. Et la cinéaste réussit aussi un pari audacieux: tourner en vrai dans une ville, sans truquage, et trouver des angles de prise de vues qui lui permettent de souligner l'incommunicabilité entre deux espaces (un plan nous montre un bus qui s'arrête à gauche, et un train qui part à droite, et ressemble à un split-screen, mais il a été tourné en vrai), et elle repense l'espace pour son film, avec trois fois rien...

Cléo de cinq à sept est aussi l'une des plus inventives et rigoureuses visites cinématographiques d'une ville qui décidément, est très belle, et l'était bien plus encore avant que tous les gens ne s'achètent des téléphones portables. Un instrument qui aurait probablement épargné l'angoisse à l'héroïne, mais qui, enfermé dans une coque rose à paillettes, nous aurait aussi privé d'un film.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Agnés Varda