
Le romantisme Gancien est sans doute à son apogée avec ce film hors-normes, dans lequel le metteur en scène se paie le luxe d'interroger la vie amoureuse de Ludwig Van Beethoven et son rapport essentiel à l'art. A travers le compositeur, le metteur en scène retourne à l'une de ses obsessions, celle des artistes-surhommes: ces êtres à part, mi-hommes, mi-prophètes, qui sont hautement investis dans leur art, et qui souffrent tout en accomplissant leur oeuvre. Compositeur, Enric Damor dans La Dixième Symphonie; militaire et homme d'état, Napoléon; le poète Jean Novalic (La fin du monde), le luthier Elie (La roue), le poète Jean Diaz (J'accuse) et bien sûr Cyrano de Bergerac (Cyrano et D'Artagnan): le réalisateur y revenait toujours, ce qui lui permettait un autoportrait en creux, tant qu'à faire! Ces êtres à part, à la fois au milieu, et au-dessus des hommes, nous sont toujours présentés comme devant voir leur destin passer avant leur amour, et leur génie est toujours soumis à l'obligation de souffrir. Tel Beethoven, le génie de la composition laid et devenu sourd, qui it dans la misère et l'abandon de soi...
Harry Baur est un bien curieux Beethoven, pour être franc, qui a au moins la carrure pour soutenir les assauts furieux de la bande-son et du montage, les deux aspects techniques les plus notables ici. Jany Holt, qui interprète Juliette, la femme aimée mais volage, a la redoutable tâche d'essayer de séduire tout en arborant le maquillage de la femme idéale selon Gance (regardez tous ses films des années 30, c'est troublant!) et en disant les pires répliques du film ("ah mais non mon bon Ludwig vous voyez bien que je vous aime et que donc je ne peux rester avec vous car un artiste ça doit souffrir n'est-ce-pas"). Que la tâche soit à moitié réussie est à mettre au crédit de l'actrice! Annie Ducaux, qui joue la muse officielle et amoureuse transie Thérèse de Brünswick, est moins bien lotie... Et ne convaincra pas. Comme ne peuvent convaincre les nombreux apartés des gens qui servent d'utilité, les domestiques, amis et autres commerçants qui servent d'éclairage au public: comme cet aspect "utilitaire" de son cinéma a bien vieilli: ça me rappelle son Napoléon de 1935, qui est truffé de ces moments de disgrâce cinématographique pure.
Mais si je suis finalement d'accord avec Gance qui disait dans le documentaire de Nelly Kaplan Hier et demain qu'il "avait retrouvé un peu de lui-même" dans ce Beethoven, c'est à cause de quelques scènes, où le cinéaste joue du montage non pour associer son et image, mais pour les dissocier... Cette façon qu'il a d'utiliser les passages les plus grandioses (et, je l'admets, parfois les plus convenus aussi) de la musique de Beethoven pour montrer les paroxysmes de sa vie: l'arrivée spectaculaire de la surdité est un moment de beauté formelle intense où Gance retourne même au cinéma muet. Et les quelques rares instances de montage ultra-rapide qu'il se permet, nous renvoient à un cinéaste génial, qui a sans doute beaucoup inventé... Beaucoup trop, sans doute. Et dans ces moments intenses, Beethoven, Gance et Baur sont tous les trois géniaux.


