
En 1934, une première adaptation par John Stahl du roman de Fannie Hurst, qui raconte comment deux femmes, mères célibataires, unissent leurs forces, une noire et une blanche, et tentent de triompher de l'adversité pendant que la fille de l'une d'elles voit son origine Afro-Américaine lui revenir en pleine figure, avait eu un certain retentissement. Avec l'immense vedette Claudette Colbert, le petit studio Universal jouait définitivement dans la cour des grands, et pouvait s'attaquer à un sujet brûlant. Tout en restant par bien des égards un film situé fermement dans un point de vue blanc, on y fustigeait, à la façon de 1934, le racisme. 25 années plus tard, ce même roman va servir de toile de fond à un film de Douglas Sirk, qui va transcender le sujet et même le subvertir pour en faire l'un des chefs d'oeuvre du mélodrame...
1945: Lora Meredith (Lana Turner) est une jeune veuve, qui vit seule avec sa fille Susie. Son mari était metteur en scène de théâtre, et sans son appui il lui est difficile de retrouver son travail d'actrice après l'interruption prolongée qui a suivi sa maternité. Elle rencontre le même jour, sur une plage, le jeune photographe Steve Archer (John Gavin), ainsi qu'une autre femme qui a élevé sa fille seule, Annie Johnson (Juanita Moore): celle-ci n'ayant nulle part où aller, Lora lui offre de rester avec elle avec sa fille Sarah Jane. Puis elles ne partiront plus... Annie va devenir de fait la bonne et la gouvernante de Lora qui va commencer à trouver du travail, puis le succès. Pendant ce temps, Sarah Jane qui est très blanche de peau va entrer dans un conflit durable et venimeux avec sa mère...
De l'histoire initiale, Sirk a retenu l'enveloppe et le contexte, en conservant en particulier la hiérarchie des personnages, le fait qu'Annie se mette instantanément au service de Lora, ce que celle-ci ne va jamais chercher à discuter, ou alors pour la forme... C'est important, car Sirk en fait en réalité le principal symptôme du mal qui ronge Sarah Jane: le fait que pour elle reconnaître qu'elle est noire reviendrait à se mettre au service de celles qui sont, en réalité, ses amies: Lora et Susie... Ce que reproche Sarah Jane à sa mère, dans cette version, est bien sûr sa peau et son origine, car si Sarah Jane peut sans dommage "passer" pour blanche, c'est impossible pour Annie. Mais elle lui en veut aussi d'accepter aussi facilement une place de subalterne, en la fustigeant comme certaines voix s'élèvent en cette fin d'années 50 contre ceux parmi les Afro-Américains que les plus radicaux appelleront bientôt des "Oncle Toms"! Tout ceci fait du sous-texte ethnique du film un ensemble complexe et particulièrement à jour...
Le 'mirage de la vie" pour reprendre le titre français est donc un écheveau complexe, fait d'un mélange entre les conventions sociales et parmi elles cet état des lieux inamovibles entre les différents groupes ethniques, et des prétentions des uns et des autres. Dans le film d'origine, Claudette Colert montait des restaurants à partir de la cuisine de son amie noire; ici, elle devient actrice et entre à son tour dans le mensonge de la société. Sarah Jane, désireuse d'effacer son appartenance à la société Noire, va elle aussi entrer dans le mensonge et la dissimulation. Finalement, la seule qui dise du début à la fin la vérité sans fards reste Annie: Juanita Moore, qui n'aura jamais d'autre rôle aussi important que celui-ci, reste à mes yeux le personnage principal du film, là ou Claudette Colbert jouait le premier rôle de la version de Stahl. Et Lana Turner, star qui joue une star, se retrouve à interpréter courageusement une caricature d'elle-même...
Il y a une certaine cruauté dans ce film qui nous montre le miroir aux alouettes d'une société blanche auto-satisfaite, y compris dans ses tentatives maladroites de soutenir les noirs en les engageant comme serviteurs. Mais il y a aussi beaucoup de courage d'y représenter la tentative de rébellion d'une jeune femme noire qui tente de subvertir la situation, au risque d'y perdre le lien fondamental avec sa mère. Sirk a engagé à cet effet une actrice au pedigree peu banal, pour interpréter la jeune adulte Sarah Jane: Susan Kohner est la fille de l'actrice Mexicaine Lupita Tovar et du producteur de la Universal Paul Kohner, lui même Juif et né en Tchécoslovaquie. Certes, elle n'est pas Afro-Américaine (pas plus qu'Yvonne de Carlo qui deux années auparavant interprétait un rôle assez proche dans Band of Angels), mais elle a un vécu évident dans le conflit des origines, dans un pays ou décidément on n'aime pas le mélange ethnique! POur ma part, je pense que le choix est pertinent, et débouche sur une interprétation formidable, Sirk ayant obtenu de son actrice qu'elle interprète le personnage y compris dans sa gaucherie (les scènes de danse, où elle transpire une certaine vulgarité qui naît de sa maladresse, par exemple). Et le conflit avec Juanita Moore est crucial, les deux actrices sont formidables l'une avec l'autre. Lana Turner s'en sort magnifiquement aussi, dans un rôle à contre-emploi, où la jeune femme qu'elle interprète est constamment à côté de la plaque, voyant uniquement la situation de son point de vue bourgeois et blanc: elle a recueilli son amie et sa fille, donc pourquoi celle-ci serait-elle si ingrate? Lora est incapable d'envisager le refus de son destin par Sarah Jane, alors que comme le dit Annie, pour Sarah Jane, accepter d'être noire dans l'Amérique des années 50 est accepter de souffrir toute sa vie...
La mise en scène de Sirk est formidable, et il se joue de tous les décors, qu'il adapte à son film. Rien dans Imitation of life n'est laissé au hasard, et Sirk retient un élément essentiel du muet, la réappropriation du cadre et sa soumission à la mise en scène. Il place ses personnages (surtout Sarah Jane et Annie) dans un cadre factice qui les enferme et les assujettit: portes, fenêtres, etc... Il sépare et rapproche au gré des humeurs et tensions, utilise son écran large avec une grande efficacité, et il utilise les couleurs primaires avec génie. En particulier, il associe Sarah Jane avec la couleur Jaune aussi souvent qu'il le peut: en argot Afro-Américain, "high yellow" désigne les noirs qui désirent passer pour blancs. Et surtout, Sirk va au bout des promesses de son film en laissant le mélodrame suivre son cours, allant jusqu'à déboucher sur la tragédie à la fin une fois que son film a glissé d'un mélodrame avec Lana Turner à un drame qui est celui, d'abord et avant tout, de l'immense Juanita Moore. Ce qui en fait, je le disais, un classique du mélodrame en même temps qu'un jalon du cinéma Américain.

