
A milieu de la première décennie du siècle, le président Roosevelt achève son mandat, le pays assume tranquillement sa prospérité, et un scandale monumental agite New York: l'industriel Harry Thaw, le mari de la modèle Evelyn Nesbit, a tué Stanford White, businessman et philanthrope, pour avoir semble-t-il fricoté avec sa femme. Pendant ce temps, à New Rochelle, dans le même état, une famille prospère et tranquille voit un nouveau né abandonné sur leur propriété: il est noir, et ils ne savent pas encore la situation qui va en découler...
Sarah, la mère du bébé est recueillie avec l'enfant par la maîtresse de maison, et bien vite le père se manifeste: il est pianiste, éduqué, et charmeur. Et surtout tout lui sourit, par exemple il est l'heureux possesseur d'une Ford T, ce qui n'est pas donné à tous les noirs... Bref, pour lui tout va bien, jusqu'au jour où il devient la cible, en passant devant leur caserne, d'un groupe de pompiers désoeuvrés. Ils vont l'empêcher de passer, puis lui demander un péage, et vont aller jusqu'à déféquer dans sa voiture. Coalhouse Walker demande réparation, mais ne va obtenir que de se faire arrêter. Quand Sarah, qui a cru devoir en appeler au vice-président lors d'un meeting, est battue à mort, Coalhouse se décide à laisser parler sa colère...
Difficile, voire impossible, de résumer un film que Milos Forman a décrit lui-même comme une tapisserie. Adapté (fidèlement, selon les commentaires des gens avisés) d'un roman à succès, le film adopte la narration fragmentée qui est aujourd'hui la norme dans la plupart des séries. Autour des deux intrigues (le scandale Nesbit, d'un côté, l'affaire Coalhouse Walker d'autre part), Forman fait un portrait d'une décennie de la nation Américaine jusqu'à l'aube de sa suprématie économique sur le monde. La question des minorités, le progrès, le féminisme, la montée des distractions culturelles, se suivent en épisodes de longueur variée. Pourtant, on n'a pas l'impression de suivre un film "choral", mais une oeuvre dont la cohérence est plus liée à une ligne directrice qu'à autre chose. Bref: il y a un début, et une fin.
Et entre-temps une fabuleuse galerie de personnages, dont beaucoup sont là dans leur premier film: Elizabeth McGovern, qui (ce n'est hélas pas un compliment) est parfaite dans le rôle d'une belle plante qui se révèle d'une fort médiocre intelligence, Howard Collins en pianiste humilié, mais il y a aussi des acteurs expérimentés, dont Brad Dourif, Mary Steenburgen et surtout, il y a James Cagney dans une performance économique, mais formidable: il interprète Waldo, le commissaire de police de New York sur les bras duquel le problème va retomber, et qui doit gérer la crise. ...Tout en jouant en silence le choeur Grec...
Ce qu'on voit ici, c'est un siècle en devenir, où certains combattent de toutes leurs forces (les pompiers, pour commencer, bien sûr) pour garder leurs privilèges, et d'autres vont devoir se résoudre à emprunter des voies illégales pour se faire entendre. Il y avait dans cette histoire une possibilité d'explorer le féminisme plutôt que de l'illustrer de façon épisodique, mais c'est un chemin qui n'a pas intéressé Forman. Il a préféré utiliser l'anecdote d'Evelyn Nesbit dans le cadre d'une réflexion plus large sur l'évolution des moeurs, et l'affaire Nesbit est d'ailleurs complétée par le destin de Mary Steenburgen, dont le personnage fait le choix de quitter son mari... Pour suivre un beau parleur qui est cinéaste de surcroît (Mandy Patinkin).
Pour résumer, le film pave un peu la route vers Once upon a time in America, mais j'insiste sur le "un peu". Il y a là-dedans une réflexion globale sur l'Amérique, un sujet cher à Forman et qui reviendra d'ailleurs, mais il y a surtout une fascination contagieuse pour le pays et l'histoire constellée de moments embarrassants d'un pays qui reste, contre vents, marée, et Donald Trump, un pays d'accueil par essence. Un pays d'accueil infesté aussi de sales types, comme ces pompiers dégoûtants. Un monde dans lequel, comme le jeune frère (Dourif) de Mary Steenburgen, on est attiré par le vent de liberté représenté par une divorcée scandaleuse d'un côté, et ému et révolté par la croisade de dignité d'un homme qui sait qu'il est condamné à brève échéance, au mépris des barrières de couleur. Bref, Ragtime, c'est un conte sur les limites du rêve Américain, pendant le siècle du Rêve Américain.

J'ai failli l'oublier: et en plus, il y a Bessie Love.



