
...Et si la machinerie de guerre des Américains, durant la guerre froide, avait un problème, un de ces petits soucis techniques inattendus qui peuvent précipiter le chaos plus sûrement qu'un canon à Fort Sumter? Et cette fois, que ce soit bien clair: un pur incident technique, pas la volonté d'un homme interne au système et devenu fou par anticommunisme: car en dépit des ressemblances troublantes (Politique fiction même noir et blanc sec, même compagnie, même structure chorale), Fail safe n'est pas Dr Strangelove, ce n'est en aucun cas une farce.
Non que Strangelove soit à minimiser, bien entendu, mais la volonté de Kubrick était d'offrir un gigantesque défouloir, alors que ce film entend nous faire peur, en détaillant de façon clinique, aussi froide que possible, les étapes d'une apocalypse qui n'en est que plus terrifiante. Et ces étapes sonnent tellement justes, y compris plus de cinquante années plus tard (avec un Trump à la Maison Blanche, qu'on nous protège des soucis techniques!), qu'il atteint sans problèmes son but... Bref, les événements qui se succèdent ici, mais aussi leurs commentaires idéologiques, sont terrifiants.
Tout commence un jour normal, dans une atmosphère généralisée de Guerre Froide dans les milieux du commandement Américain. Une délégation, contenant un sénateur, est reçue par une base du Nebraska où sont supervisés les avions de la défense aérienne des Etats-Unis, et un événement inattendu se produit, alors qu'un technicien est en train de changer un fusible... Un avion inconnu est repéré, toute la défense se met en branle. mais quand il est éclairci qu'il ne s'agit pas d'une attaque Russe, un avion reste en route pour bombarder Moscou.
La façon dont la chose va être analysée est disséquée, vue du point de vue d'un certain nombre de protagonistes: la base initiale, mais aussi le Pentagone, où siègent en particulier le professeur Groeteschele (Walter Matthau), un spécialiste de la guerre froide au cynisme à toute épreuve, et le secrétaire de la défense, plus mesuré; les autres "lieux" importants sont l'avion en route pour Moscou (dont les membres d'équipage sont conditionnés à refuser tout contrordre, bien sûr), et bien sûr la Maison Blanche où le président (Henry Fonda) va surtout prendre l'initiative de mener des négociations avec le Premier Soviétique, dans une conversation téléphonique de longue haleine...
Si les hommes ici présents se divisent en fanatiques anti-communistes (dont Groeteschele représente sans doute la parfaite incarnation en scientifique mesuré et pragmatique), et humanistes (tel ce général qui se fait railler pour avoir tendance à adopter un profil de pacifiste, prônant toujours une ligne ouvertement douce), ce qui est frappant, c'est à quel point les hommes réagissent dans ce film: les uns ont le sentiment de perdre leur humanité en trempant malgré eux dans une horreur sans nom, les autres sont très rapides à assumer la situation: quand la décision est prise d'offrir "en échange" de Moscou le bombardement de New York, Groeteschele calcule le nombre de victimes à prévoir comme on rédige une liste de courses...
Avec son dispositif impressionnant, et qui trahit de façon évidente l'efficacité d'un metteur en scène venu de la télévision, Lumet obtient un réalisme troublant, basé sur très peu d'effets, et sur une tension phénoménale. La distribution a son rôle à jouer, bien sûr, et de fait les acteurs ont été admirablement choisis. Les deux les plus connus sont indiscutables, et le relatif anonymat des autres joue en la faveur du film. ...Après la vision duquel je conseille de se jeter sur n'importe quelle comédie musicale, pour faire passer.


/image%2F0994617%2F20230722%2Fob_592b60_fa4svulx2nfofx0swjvrlbmpl002dq-large.jpg)