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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 15:22

Il y a une certaine roublardise, sans doute, chez Melville qui a créé et appliqué pour tous ses films noirs une formule, appliquée à la lettre, de film en film. Et ça commence souvent par une citation, du genre de celles qui nous passeront toujours plus ou moins au-dessus de la tête (quand elles ne sont pas purement et simplement apocryphes, comme par exemple celle du Cercle Rouge). Dans Le Samouraï, le générique commence par ces mots: il n'y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n'est celle du tigre dans la jungle, peut-être...

Et la solitude justement, est soulignée pour le personnage de Jef Costello (Alain Delon), le tueur à gages, qui vit seul dans un appartement miteux, sans rien pour l'accompagner, si ce n'est des paquets de Gitanes et des bouteilles stockées au dessus d'une penderie, et un oiseau en cage, ce dernier étant un symbole facile et efficace pour un truand enfermé dans un système. Car Jef Costello est un tueur couru et recherché, cher sans doute, mais qui fait bien son job. Il se prépare aussi, quand il va chez une copine de passage (Nathalie Delon) qui aimerait bien qu'il soit plus souvent là, mais non: il vient juste lui demander de mentir et de le couvrir, c'est tout...

Donc toute sa vie passe par son travail dont le mode de fonctionnement nous est montré, en situation... Chaque détail couvre chaque geste et chaque geste compte. Costello doit cette fois tuer un gérant d'une boîte Parisienne, et il y entre, traverse la salle et se rend en coulisses pour y faire son travail en toute discrétion... Pourtant il sera vu, par plusieurs personnes, et appréhendé. Il est confronté à ses accusateurs, et le commissaire en charge de l'enquête, interprété par François Périer, sait que c'est lui le tueur, mais il ne parviendra pas à en obtenir l'assurance. Du coup pour le policier tous les coups sont permis. Et pour Costello, qui a sympathisé avec l'un des témoins du meurtre (une jeune pianiste de jazz qui s'est refusée à le dénoncer), d'autres ennuis commencent: il est coincé entre ses commanditaires (qui paniquent suite à son passage au commissariat, et souhaitent se débarrasser de lui) et l'enquête d'un acharné, près à tous les coups bas pour le coincer...

On pourrait aussi avancer qu'il est coincé entre la froideur émotionnelle, élément crucial de son job, et ses sentiments, car il en a. La fin le prouve... Mais je ne vais pas aller jusque là. Si Melville attache tant d'importance au détail (beaucoup plus, en fait qu'aux dialogues, souvent réduits à néant), c'est qu'il adopte une démarche narrative à la Japonaise, en remplaçant le point de vue de Costello par ses rituels, montrés de A jusqu'à Z. Chaque meurtre semble en effet obéir à une série d'obligations, entre les gants blancs, le passage en banlieue chez un garagiste qui a la double fonction de lui changer les plaques d'immatriculation de sa voiture, et de lui fournir une arme, ou encore la façon dont il mettra son trench-coat et son chapeau. Tout se passer comme si ces rituels finissaient par prendre le pas sur sa morale et son affect... 

A l'opposé donc de la façon dont le flic raisonne, émet des intuitions tout haut, s'acharne, vitupère, manipule enfin. Il a raison, remarquez, et son intuition s'avère juste. Mais s'il cherche par tous les moyens à coincer Jef Costello, au moins celui-ci a-t-il une raison pour commettre ses crimes: on le paie. Et ça justifie selon lui le mal qu'il se donne, et... le mal qu'il fait. Le cinéma, dans cet exposé méthodique, ne perd jamais ses droits, et le conflit entre les deux méthodes, ou les deux morales, culmine dans une extraordinaire chasse à l'homme dans le métro... Tout le film, d'un contrat à l'autre, évolue de façon magistrale et strictement chronologique, linéaire (et presque par le menu) pour nous raconter comment l'exécution parfaite d'un contrat va tourner à la Bérézina pour un tout petit grain de sable inattendu...

...le regard d'une femme, aussi beau qu'un sourire.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Jean-Pierre Melville