
Oubliez Edgar Allan Poe un instant: son oeuvre telle qu'explorée par les films Universal n'a été qu'un prétexte à faire des films d'épouvante distinctifs, originaux et profondément perturbants. Des trois films séminaux produits dans les années 30, tous mettant en vedette Bela Lugosi dans des rôles bien différents de son Dracula, celui-ci est, et de loin, le meilleur. C'est aussi le premier film qui mettra côte à côte les deux concurrents, les deux vedettes absolues du genre, en associant donc Lugosi à Boris Karloff... cette fois pour un rôle extrêmement différent de son Frankenstein.
Un couple de jeunes mariés, qui a décidé (mais pourquoi...?) de passer sa lune de miel dans la Hongrie de 1934, rencontre un médecin, le Dr Vitus Wendergast. Quand leur bus commun est accidenté, celui-ci les aide à atteindre une étrange villa, qui est la propriété d'une de ses relations, le mystérieux ingénieur et architecte Hjalmar Poelzig. Ce dernier cache plus d'un lourd secret, mais Wendergast aussi: il est venu se venger de Poelzig, qui lui a volé sa femme durant la guerre...
...Et plus si affinités: car dans ce film on ne s'arrête pas à une simple histoire de vengeance. Hjalmar Poelzig ne pouvait pas se contenter de voler la femme du Docteur, il a fallu qu'il se marie aussi avec sa fille! Et il garde dans son sous-sol des momies parfaitement conservées de ses épouses. Et par dessus le marché, il est aussi grand prêtre d'un culte sataniste... Ce qui ne devrait pas passer tellement ça pousse le bouchon du ridicule, mais justement la force du film est à la fois dans le fait d'assumer l'exagération sous toutes ses formes, et de proposer une direction d'acteurs, pour une fois toute en finesse et en subtilité! Ce qui, avec Lugosi et Karloff, tient du miracle. Ou du Mirakle... Et Ulmer met une forte distance entre nous spectateurs et ses personnages, en se servant à merveille du décor, ainsi que d'une cinématographie très maîtrisée: le chef opérateur était John J. Mescall, et il se tient concernant l'ombre et le clair-obscur dans la lignée de Karl Freund, sans l'inclinaison pour les caméras qui bougent dans tous les sens.
Et Poe dans tout ça? D'une part, cette sombre histoire de personnage diabolique qui tient dans sa cave une sorte de collection de ses épouses empaillées, se situe quand même en droite ligne de l'oeuvre, et il y a bien un chat noir ici: il apparaît pour jouer des tours de cochon au pauvre Dr Wendergast, qui a la phobie de ces gentilles bêtes. Comme quoi même quand Lugosi interprète, enfin, un personnage positif (bien que très ambigu), il lui fallait un défaut... Et le chat est présent, en creux, à travers cette impression que les épouses collectionnées sont un peu les neuf vies de la compagne de Poelzig, plus que les huit femmes de Barbe-bleue. Sinon, on retrouve la poésie particulière de Poe dans une scène d'écorchage subliminale mais effective...
Avec son intrigue improbable, et ses deux américains d'une quasi totale inutilité (au fait, il s'agit de David Manners, déjà vaguement aperçu dans Dracula, et de Jacqueline Wells, alias Julie Bishop), le film réussit à être l'un des tous meilleurs parmi les oeuvres d'épouvante des années 30 réalisées à la Universal. Pas pour autant le plus raisonnable...




