Un homme aux abois entre dans une petite auberge en montagne, où les braves gens sont occupés à anticiper leur dîner... et il flanque la frousse à tout le monde: il est vrai que Roland Brissot (Pierre Fresnay), qui a perdu sa main gauche, est nerveux et même sinistre! Il raconte son histoire, comment il est passé du statut de peintre raté à celui de superstar des arts, grâce à un artifice, une main enchantée qu'un chef pas vraiment étoilé (Noël Roquevert) lui a vendu. En guise d'enchantement, ce serait plutôt de la sorcellerie: elle lui a donné le talent, l'amour et la gloire, certes, mais aussi les ennuis, à commencer par ce petit homme insistant qui vient lui demande son âme, car ce que Brissot ne sait pas, c'est qu'en acceptant la main, il a scellé un pacte avec... vous savez qui (Pierre Palau).
L'histoire de cette adaptation d'un conte de Gérard de Nerval est compliquée à souhait, et assez typique de cette drôle de période du cinéma français (entre autres...) qu'était l'occupation: pour commencer, c'est un film Continental, donc produit en France et par des techniciens et acteurs français, mais sous la responsabilité d'un Allemand, Alfred Greven: comme Le corbeau, L'assassin habite au 21, Le val d'enfer, Cécile est morte ou Les inconnus dans la maison, donc... Le projet est passé de mains en mains, et scénaristes (Jean Aurenche, puis Jean-Paul Le Chanois) comme réalisateurs (Jean Dréville, puis Tourneur, et enfin Jean Devaivre pour la fin du tournage) se sont succédés...
Tourneur, qui avait réalisé un court métrage fantastique notable en 1913 (Figures de cire), s'est retrouvé devant une occasion rare en France, de démontrer dans un cadre fantasmagorique sa science des éclairages et de la suggestion, qui prouve que son fiston Jacques avait de qui tenir... Il ne laisse jamais les événements prendre toute la place et se repose sur les ombres (celle de Palau, par exemple, dont il délaye les apparitions) ou es réactions des protagonistes. On voit vaguement la peinture de Brissot après "son opération", mais on ne connaîtra le fantastique de l'oeuvre et son génie que par les réactions des autres personnages. Un moment crucial, un meurtre horrible par lequel Fresnay comprend toute l'ampleur de sa malédiction, se déroule intégralement à l'écart de la caméra...
Tourneur installe avec l'arrivée de Fresnay dans le relais de montagne une atmosphère lourde d'angoisse, sans trop laisser la médiocrité ambiante de ces braves gens la dynamiter par l'humour franchouillard de circonstance; ensuite, il a souvent recours avec bonheur à des moments de pur cinéma muet, notamment quand Fresnay est désormais en possession de sa nouvelle main gauche et qu'il en découvre les pouvoirs. Une scène qui aurait pu virer à la bérézina (les anciens propriétaires de la main, tous masqués, s'adressent à Brissot pour lui demander de terminer la malédiction) a été tournée par Devaivre mais préparée par Tourneur, et elle est d'une incroyable beauté plastique. Il semble que Devaivre se soit d'ailleurs beaucoup impliqué dans le film, au point de prendre des décisions importantes (c'est lui qui a visualisé la "main du diable", et à l'instar de Fritz Lang, c'est de sa main qu'il s'agit).
C'est non seulement l'un des rares exemples en France du style "graphique" de Maurice Tourneur tel qu'il l'avait développé à l'époque du muet aux Etats-Unis, c'est aussi l'un des rares grands films fantastiques français, et sans doute le film le plus connu de Maurice Tourneur...
/image%2F0994617%2F20201226%2Fob_1c6759_191500-backdrop-scale-1280xauto.jpg)
/image%2F0994617%2F20201226%2Fob_49d38c_60119937.jpg)
/image%2F0994617%2F20201226%2Fob_79b1f6_la-main-du-diable.jpg)
/image%2F0994617%2F20201226%2Fob_a4b49e_maindudiable02.jpg)