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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 08:32

Le leader syndical Jimmy Hoffa a disparu mystérieusement le 30 juillet 1975, dans des circonstances qui ne seront jamais élucidées. Pourtant un homme, l'un de ses amis, a raconté avant de mourir dans un livre les circonstances de sa disparition, une hypothèse bien sûr, mais c'est cette histoire qui nous est contée ici. 

Et pas que celle-ci d'ailleurs, car Frank Sheeran (Robert De Niro) a plus d'une anecdote à raconter sur sa vie de routier, puis de petite main du crime organisé, puis de bras droit d'un système syndical qui ressemble aussi à du crime organisé... Ces anecdotes, toutes plus croustillantes les unes que les autres, nous sont contées par Frank, retraité et placé dans un foyer (ici on dirait "un EHPAD"), manifestement mal en point. Il nous raconte qu'il "peignait" les murs des maisons, mais le plus souvent  en rouge...

Son récit est organisé autour d'une journée particulière durant laquelle Frank, son épouse Irene (Stephanie Kurtzuba) , mais aussi leurs amis Russ (Joe Pesci) et Carrie Bufalino (Kathrine Narducci), ont roulé pour se rendre à un mariage. Mais le chemin est entrecoupé de flashbacks qui remontent jusqu'à 1949, et vont retracer la vie dans l'ombre des gens très louches, d'une sympathique mais dangereuse petite main de la mafia...

Sympathique, ô combien: c'est parce qu'il est un brave type et qu'il a le coeur sur la main que Frank va commencer à travailler pour les gangsters, à commencer par "Skinny Razor" (Bobby Carnavale) en volant les quartiers de viande premier choix pour son compte parce que le gangster a un faible pour le steak... Puis de fil en aiguille il va se rendre indispensable, à Razor mais aussi à Russel Bufalino, un gangster qui n'a jamais un mot plus haut que l'autre (et à ce titre, le Joe Pesci post-retraite est fascinant à voir par sa retenue!) y compris quand il fait exécuter quelqu'un, et Frank va donc se tailler une petite vie tranquille et à l'abri du besoin, en effectuant avec efficacité des boulots divers... 

Mais le film nous montre bien que cette réussite apparente cache une blessure de plus en plus vive, les relations avec sa fille Peggy (Anna Paquin) étant plus que compliquées... Car je le disais plus haut, Frank est dangereux, et sa fille qui l'a vu à l'oeuvre, le sait.

La narration à la Goodfellas, qu'on retrouve aussi dans Casino et The wolf of Wall Street, fait ici merveille, sans jamais passer à d'autres narrateurs. C'est toujours Frank qui nous parle, comme on se confesse, comme on dépose aussi, comme le vrai Frank a du le faire pour le journaliste Charles Brandt quand ils ont ensemble écrit le livre I heard you paint houses, sorti en 2004, et qui était la confession testamentaire de Sheeran...

Nous passons donc dans un maelstrom d'informations, d'un vieil homme qui nous raconte sa vie à des conversations philosophiques, sur la politique, la cuisine Italienne, ou que sais-je encore, et parfois des conversations muettes, les hommes ici n'ayant pas leur pareil pour développer d'un seul regard tout un palabre... Surtout quand il s'agit de tuer quelqu'un. La narration est d'ailleurs émaillée de petits moments inattendus, quand on rencontre un personnage, un texte sur l'écran nous détaille les circonstances historiques de sa mort pendant que le récit continue, ce qui est d'une diabolique efficacité, à la fois pour rassurer les tenants de la morale qui s'émeuvent à chaque film de Scorsese d'une vision du crime qui serait par trop séduisante, mais aussi pour faire avancer la thèse du film, qui est qu'on paye tout, à un moment ou à un autre...

Et c'est cette obsession de la faute, telle que la ressent Frank, qui est la colonne vertébrale du film, plus que la pourtant réjouissante amitié permanente de ces gens qui font exécuter leurs hommes d'un claquement de doigts. La faute qu'il ressent très tôt, vis-à-vis de sa fille qui l'a vu rosser violemment un commerçant qui lui avait manqué de respect quand elle était petite... Puis la faute d'une trahison, consciente, ressentie et douloureuse, qui est le centre du film. 

Dans Goodfellas et les deux autres films, la rédemption passait par le retour à la vie civile, après une période de magnificence forcément crapuleuse. Ici, Scorsese nous indique qu'il n'y aura pas d'échappatoire, et que le salut ne passe que par la mort. Le crime, c'est ici la démonstration, ne paie pas. Peut-être aussi que la différence s'explique par le fait que Frank, contrairement aux personnages des autres films, est un rouage, un osbcur, un sans-réel-grade...

...ce qui n'empêche évidemment pas le film d'être, sur ses 209 minutes, totalement réjouissant, passionnant et constamment drôle. Le retour de De Niro et Pesci dans l'univers de Scorsese, l'arrivée de Al Pacino (en Jimmy Hoffa, et si c'était possible, il réussit enfin à ne pas en faire trop!), la présence de Bobby Carnavale, de Stephen Graham (génial dans le rôle d'un sous-lieutenant du syndicalisme, disons, agressif) dans ce film sont autant de plaisirs... Je suis plus circonspect quant à l'option choisie par Scorsese, de "rajeunir" et parfois vieillir aussi, ses acteurs via un procédé numérique qu'il a choisi de pratiquer sans filet (sans les capteurs qui sont habituellement utilisés dans cette technique), car il en résulte une irrégularité qui se voit; mais le choix permet au moins aux acteurs d'interpréter à plus de 70 ans, des personnages sur l'essentiel de leur vie, et je le répète: de Niro, Pesci, Pacino, et j'en passe...

Donc le crime ne paie pas, mais il vous permet manifestement de passer du bon temps: je parle ici de Netflix, qui un jour ou l'autre nous privera des salles de cinéma.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Criterion