Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Présentation

  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
  • Contact

Recherche

Catégories

29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 08:17

Clarisse (Vivianne Romance), c'est son vrai nom, celui sous lequel elle aimerait bien qu'on l'appelle. Mais tout le monde, en particulier les hommes, l'appelle Vénus, en rapport avec la publicité pour laquelle elle a accepté de poser. Comme elle le dit elle-même, en prêtant sa jolie bobine à la marque de cigarettes Vénus, c'est comme si tout le monde l'achetait et l'embrassait... Une métaphore, la première d'un film riche en symboles et en détournements. 

Vénus, donc, dès la première scène de ce film, constate en consultant son médecin que la cécité est en route, et risque bien d'être irréversible. Ce qui est embêtant: elle a deux métiers; l'un, chanteuse dans un beuglant où elle envoute son auditoire, l'autre plus tranquille, elle retouche des clichés, un travail de précision qui requiert une vue sans faille... Le destin la pousse donc vers l'admiration, le désir, de là à dire la concupiscence, des hommes, il n'y a qu'un pas. Et si ça reste une métaphore, c'est quand même de moins en moins...

Donc la cécité devrait empêcher la jeune femme, à terme, d'exercer son activité "noble" par opposition à celle qui l'assimile à une prostituée. Mais il y a pire: elle ne veut pas être une charge pour Madère (Georges Flamant), son amant. Celui-ci, ombrageux et poète à ses heures, retape une épave, le Tapageur, pour en faire un bateau. Clarisse décide qu'il est préférable de le quitter plutôt que de lui dire la vérité, et qu'elle devienne donc un boulet pour son homme...

Elle le quitte, il ne comprend pas et se réfugie dans les bras de Gisèle (Lucienne Le Marchand), qui n'attendait que son heure: ils vont se marier, et avoir un enfant, une fille qui s'appelle Jeannette. Et si Clarisse ne va pas se marier, elle, en revanche, elle aura bien un enfant, ce que Madère (le père, évidemment), ignorera un temps. D'ailleurs la petite mourra... Puis Clarisse deviendra irrémédiablement aveugle... Et c'est là que les copains, tous les copains (ceux du Bouchon rouge, l'estaminet un peu louche où elle a chanté, Ulysse le second du Tapageur, Mireille la soeur de Clarisse, qui est paralytique, etc...) vont avec la complicité de Madère qui a divorcé, lui inventer une réalité parallèle autour d'elle, avec l'arrivée d'un bel inconnu qu'elle ne verra jamais...

Il y a des choses qui fâchent dans ce film, j'ai gardé le pire pour la fin... Mais il y a aussi de quoi déposer les armes: certes, c'est un film déraisonnable, à l'image de la carrière délirante de son metteur en scène, qui l'a signé fièrement ("Ecrit, composé et mis en scène par") et habite chaque image, chaque ombre, chaque surimpression, chaque passage au négatif, chaque plan symbolique de phare dans la brume... Vénus Aveugle, c'est comme le retour de Gance au cinéma muet, mais un Gance qui a retenu la leçon du réalisme poétique, et sa tendance à l'atmosphère. Non que ce soit "réaliste", loin de là! D'ailleurs on ne sait pas où ça se situe toute cette histoire! Mais en s'appropriant l'ambiance portuaire, l'omniprésence de la mer, les bars à marins, et les épaves rouillées, Gance rejoint le cinéma des Sternberg, des Borzage, qu'il a forcément vus. Et il le fait pour un pur mélodrame avec une héroïne qui glisse vers la cécité comme on se sacrifie... Et pourtant, cette "tragédie des temps modernes" (ce n'est pas moi qui le dit c'est lui) est un film optimiste, qui vise vers l'avenir! La preuve dans ces quarante-cinq dernières minutes consacrées à la renaissance de Clarisse, portée par l'amour de tous ses copains...

Gance a déjà parlé de la cécité dans La roue, puisque Sisif devenait aveugle au fur et à mesure du film; le cinéaste a aussi traité de la surdité de son héros dans Un grand amour de Beethoven avec Harry Baur, dont la venue de son affliction était prétexte à de grandioses expérimentations... C'est un peu la même chose ici, la menace puis l'arrivée de "la nuit" comme Clarisse l'appelle, sont des appels pour Gance à dépasser son simple savoir-faire. Et c'est enthousiasmant de retrouver ce cinéma sans limites, même si le prétexte du mélo est assez piteux, Gance le transcende sans problèmes... Son but est de montrer que contrairement à ces deux exemples qui mouraient métaphoriquement par leur handicap avant une mort réelle, "Vénus", elle, va réussir à atteindre le bonheur à travers le changement de trajectoire imposée par la cécité.

L'interprétation est bouillonnante, et il y a de tout: Flamand s'en sort plutôt bien, avec ses faux airs de Carl Brisson cabossé; d'autres moins, à commencer par Sylvie Gance aussi infecte que d'habitude (elle joue sous le pseudonyme de Mary-Lou, mais on l'a reconnue!). Par contre, avec un film taillé pour sa gloire, Viviane Romance est splendide dans le rôle, et Gance n'a de cesse que de la magnifier dans des gros plans impressionnants. Il la fait chanter aussi, ce qui me pousse à penser que le film doit sans doute beaucoup au modèle de Marlene Dietrich. Il y a du Lola-Lola dans Clarisse-Vénus, mais une Lola qui souhaiterait rester à l'écart du sexe! Toujours la vieille contradiction de Gance, qui souhaite à la fois déshabiller ses actrices et l'a fait plus souvent qu'à son tour, et en faire sinon des nonnes, en tout cas des saintes: le complexe de Marie-Madeleine... Il y a une imagerie religieuse dans le film, comme il y en a dans toute l'oeuvre de Gance, du reste: c'est l'éducation, que voulez-vous. Mais comme ses inspirations Américaines, il s'en sert pour des motifs plus ou moins profanes.

...Et puis la religion le sert bien, lui qui est appelé à la prudence en ces années d'occupation. Le film a été fait et sorti (dans un premier temps, puisqu'il sortira finalement sur Paris en 1943) en zone non occupée (je me refuse à dire "libre"); Gance, comme beaucoup de cinéastes, s'est réfugié du côté de Nice, et il sait qu'il est en sursis, puisque Gance est sur "la liste Juive", soit soupçonné d'être d'origine juive. Ce qu'il n'était pas, mais les dénonciateurs de l'époque le désignaient comme tel... C'est donc avec un dessein un rien opportuniste que le metteur en scène a choisi de dédier son film au maréchal Pétain, une exergue qu'il regrettera sans doute jusqu'à la fin de ses jours: les mots en sont d'une confondante naïveté: "C'est à la France de demain que je voudrais dédier ce film, mais puisqu'elle est incarnée en vous, M. le maréchal, permettez que très humblement je vous le dédie". De même, le film est sorti sous l'égide d'une société qui n'a pas laissé plus de traces, France Nouvelle: un nom sans ambiguité. Il est regrettable que le cinéaste ait souhaité donner des gages d'amabilité à la société de Pétain, mais il fallait, j'imagine, bien survivre. Et si le cinéaste a été maréchaliste, il n'a ni collaboré, ni été pétainiste, contrairement à Le Vigan... De toute façon, rien de politique ne vient salir ce film, à l'exception de cette dédicace embarrassante.

Même avec cette embarrassante entrée en matière, le film reste un grand moment de l'oeuvre du cinéaste, qui ne retrouvera plus jamais ce niveau d'inspiration. Certes, ça part dans tous les sens, et certaines scènes échappent de peu au ridicule, mais c'est le style même de Gance de tout risquer, de laisser l'émotion prendre le dessus dans une poésie tellement personnelle qu'le risque en permanence de vous exclure. mais lorsque au moment d'une scène d'orage, la jeune femme aveugle filmée en très gros plan reçoit sans le savoir la visite de son amant qui réalise son état, le film emporte tout sur son passage, avec ses qualités comme ses défauts.

Maintenant j'espère être le seul à avoir fait l'acquisition d'une copie désynchronisée sur la dernière demi-heure... 

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Abel Gance