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D'emblée, on constatera que ce film, le premier long métrage de Dumont, est la matrice d'une bonne part de son oeuvre: tournage en Nord-Pas de Calais, comme on disait avant, avec des gens du cru pour acteurs, absence de tout embellissement, et une intrigue linéaire qui s'abstient du moindre manichéisme. L'intrigue a d'ailleurs (comme le film suivant, Lhumanité) beaucoup en commun avec l'univers de P'tit Quinquin, la série de 2014 qui a surpris tout le monde par son humour. C'est pourtant la même région, et en quelque sorte un peu les mêmes gens...
L'heure n'est pourtant pas à la rigolade: épileptique, Freddy (David Douche) profite un peu de sa maladie pour ne pas faire grand chose: mobylette avec les copains, promenades en amoureux avec Marie (Marjorie Cottreel), qu'il connaît depuis longtemps, parce qu'ils sont voisins, et ils sont très amoureux. Et bien sûr, des siestes à deux... Accessoirement, Freddy est tambour à l'harmonie municipale... Depuis quelques temps, lui et ses copains ont vu une famille de Maghrébins, dont ils aiment se moquer, comme du reste à peu près toute la population de Bailleul! Mais le fils de cette famille, Kader, qui a les mêmes occupations qu'eux (c'est à dire glander et faire de la mobylette), tourne autour de Marie et celle-ci ne lui est pas indifférente...
Ca finira mal: ici, le racisme est partout, chevillé au corps de tout un chacun, comme d'autres idées nauséabondes, d'ailleurs: apprenant qu'un ami de Freddy est en train de mourir du SIDA, un voisin demande "Il est homosexuel, alors? Comme tous les gens de la télé!". Mais justement, ce qui me frappe, c'est à quel point Dumont investit dans ses personnages, ne se contente pas de les étiqueter racistes, il leur donne une vraie dimension, et un parcours fait d'épiphanies, d'illuminations, d'élévations même: l'amour, pour commencer, et puis le plaisir de rouler en mob... au risque de se planter gravement. Freddy, plusieurs fois, arbore les stigmates de chutes qui auraient pu être graves. Le film porte d'ailleurs une grande attention au corps, que Freddy montre aussi souvent que possible, torse nu sur son vélomoteur, et Marie, voire la mère de Freddy sont également vues dans leur naturel. C'est qu'on touche ici à l'essence même de l'humain. Les scènes de sexualité sont, de fait, parfois plus que crues.
Mais le sujet du film, c'est le mal qui est partout. On le sait maintenant, il n'est pas que dans le Nord, on le trouve aussi sur les murs de nos villes (et ça ne va pas s'arranger), sur les plateaux de télévision, dans la tête des uns et des autres. D'où la nécessité absolue d'un film honnête, qui appelle un chat un chat, comme on dit, et qui montre la mécanique souvent affective et impulsive du racisme... Pas que du racisme, d'ailleurs, la bêtise mâle en prend pour son grade: les cinq garçons ont profité d'une cohue pour tripoter et déshabiller une majorette parce qu'ils la trouvaient trop grosse. C'est à ce moment-là, quand on offrait à Freddy de s'excuser d'un viol (qu'il ne reconnaît pas comme tel) qu'il aurait pu inverser le cours des choses. C'est le moment que choisira Marie pour lui dire qu'il est hors de question qu'elle reste avec quelqu'un capable de faire ça.
Jésus? Ne le cherchez pas, le titre est métaphorique plus qu'ironique: les uns verront en Freddy un martyr de la cause raciste, engueulé par un policier effaré par sa violence; les autres verront en Kader, sacrifié sur l'autel de la bêtise de masse, un symbole de ce qui ne tourne pas rond dans la société actuelle: certes le film date de 1996, mais il faudrait être sourd, muet et aveugle pour ne pas avoir constaté à quel point le monde d'aujourd'hui en rajoute dans cet écoeurement permanent.
Et ce premier film-matrice, tourné par un novice avec trois francs six sous dans sa région, avec des non-acteurs magnifiquement dirigés, est impressionnant de maîtrise. Voilà...
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