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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 18:46

Après Our mutual friend et avant David Copperfield, c'est la deuxième des quatre adaptations spectaculaires de Dickens par Sandberg. On y retrouve le même soin que dans les autres, une volonté affichée de rendre le roman aussi complet que possible dans son adaptation, mais avec cette fois des raccourcis: la longueur des deux premiers films avait été la source d'ennuis avec ses distributeurs, cette fois Sandberg a réussi à rester en dessous de deux heures, et livre une version linéaire, d'une fidélité exemplaire, et très réussie... Notons également que l'économie du cinéma danois était assez particulière, les sti=udios ayant pris l'habitude d'engranger des films et de les garder parfois longtemps avant de les distribuer. Ce film a probablement été tourné deux ans avant sa sortie.

Philip Pirrip (Martin Hezberg), un jeune garçon orphelin qui grandit aux côtés de sa soeur (Ellen Rovsing), une femme acariâtre, et de son mari Joe Gargery (Gerhard Jessen), forgeron de son état, ressent plus d'affection pour ce dernier que pour sa soeur, qui a la main fort leste. Un soir qu'il est resté au cimetière, sur la tombe de sa mère, un forçat évadé (Emil Helsengreen) obtient de lui la promesse de revenir lui donner de la nourriture en échange de la vie sauve. Il revient le soir même... Sans savoir que son geste allait changer complètement sa vie.

Plus tard, il fréquente la maison excentrique et délabrée d'une dame à demi-folle qui vit en compagnie de sa mystérieuse pupille Estella (Olga D'org): Miss Havisham (Marie Dinesen), éternellement habillée en robe de mariée (son mariage a été annulé in extremis), vit dans le passé et la rancoeur, et semble élever Estella dans la méchanceté à l'égard des hommes, ce dont Philip (surnommé Pip) fera bien vite les frais, d'autant qu'il est amoureux... Quand le premier acte se termine, Pip devenu adulte (Harry Komdrup) apprend qu'il est l'heureux dépositaire d'une fortune, mais sans connaître l'identité de son bienfaiteur... Ou de sa bienfaitrice, car il soupçonne Miss Havisham d'être son ange gardien secret...

Dickens ne s'était pas fait que des amis, avec un roman dans lequel il mélangeait le chaud et le froid, l'amour (Pip) et la souillure (Miss Havisham), les largesses d'un mystérieux bienfaiteur et la violence menaçante d'un forçat. En Pip, héros enfantin devenu adulte sans perdre son âme d'enfant, il avait créé un personnage qui allait déplaire, mais qui était parfait pour le cinéma. D'ailleurs il y a de nombreuses adaptations, et ça continuera tant que le cinéma et les images qui bougent existeront... Avec sa naïveté affichée, Pip est le parfait vecteur de cette entreprise d'illusions que sont les films.

Et c'est, je pense, ce qui attire Sandberg dans Dickens et la raison pour laquelle il va réaliser tant d'adaptations de ses oeuvres...  Il touche ainsi à une relative universalité, ou du moins à ce que l'occident en 1922 considérait comme tel. Il a du matériau parfait pour du mélodrame, pour des intrigues linéaires avec moult péripéties. Et il a des possibilités plastiques phénoménales, avec ces costumes 1860, ces décors Londoniens qui ici, au passage, ne sont pas forcément très recherchés, mais aussi ces décors naturels qui sont l'une des caractéristiques les plus évidentes du cinéma danois: de la scène dans le cimetière jusqu'à la rencontre finale de Pip et Estella, le film est souvent confronté à une nature sans artifice, parfaitement composée, dans des plans rigoureux. Pas d'audaces filmiques proprement dites, et si le metteur en scène est comme la plupart de ses collègues danois passé expert dans l'utilisation du clair-obscur et ne s'en prive pas, il fait peser de manière importante ces scènes diurnes qui marquent en particulier la première partie: on se souvient de la rencontre sinistre, en plein jour, avec un bandit... Le décor en est lugubre à souhait et tout le film nous montre cette faculté à tirer le meilleur aussi bien d'une ambiance décrite par Dickens (qui ne se privait pas, ça non!) que des lieux qu'il choisissait pour son film. N'oublions pas que sandberg recréait l'Angleterre de Dickens dans le Danemark des années 20!

Le film allait-il bouleverser l'histoire du cinéma? Non, bien sûr, pas davantage qu'il n'allait restituer au Danemark sa place de premier plan qui était la sienne en ce qui concerne le septième art, dix années auparavant. Mais ce que voulait Sandberg, c'était offrir à un public populaire des retrouvailles avec un roman qui avait tout pour l'être, populaire...en allant si possible un peu plus loin qu'une simple illustration. C'est tout, et c'est déjà beaucoup. Et c'est surtout parfaitement réussi, d'autant que de tous les films adaptés de Dickens par le réalisateur, c'est sans conteste le meilleur, le plus cinématographique aussi.

Le parcours initiatique de Pip, entre la cruauté de la vie et des êtres, et la candeur qui l'anime, est l'occasion d'une liste impressionnante de scènes sublimes: j'ai déjà mentionné la rencontre inquiétante avec le forçat, dans un décor parfaitement défini... Mais les morceaux de bravoure abondent: les premières entrevue avec la cruelle Miss Havisham et sa pupille, la froide mais mystérieuse Estella, le rendez-vous nocturne avec l'horrible Orlick, tout en atsmophère, et la fin tragique de la vieille Miss Havisham, tournée de façon frontale et d'une violence assez impressionnante... le cinéaste a beaucoup donné, et son film est une magnifique transposition.

 

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Published by François Massarelli - dans A.W. Sandberg Muet 1922