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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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13 août 2023 7 13 /08 /août /2023 17:29

Le parcours de J. Robert Oppenheimer (Cillian Murphy), aurait déjà été complexe, et aurait fait un film académique dense: depuis des études brouillonnes mais prometteuses, jusqu'à la réalisation pour le gouvernement américain de trois bombes atomiques; d'une soudaine impulsion d'embrasser la carrière d'un spécialiste de la physique quantique, face à une incompatibilité forte entre lui et les laboratoires d'expérimentation, à une position plus nuancée, motivée en particulier par une culpabilité très forte; un parcours politique qui embrasse les causes nobles du siècle (guerre d'Espagne, la lutte contre le fascisme, la cause ouvrière) sans en épouser les dérapages; enfin, la figure du "père de la bombe atomique" est en porte-à-faux avec celle de cet homme aux sympathies de gauche, qui sans jamais avoir eu à se défendre dans un vrai procès, a quand même été éloigné de responsabilités auxquelles sa carrière lui donnait droit. Un homme qui a vu aussi le travail de sa vie (inventer un moyen ultime de gagner contre le nazisme) se faire quelque peu détourner à des fins qu'il a forcément fini par désapprouver.

La structure est donc complexe: une narration à la "Manuscrit trouvé à saragosse", donc en poupée Russe, mais compliquée par des décrochages chronologiques nombreux et permanents... Nolan reste un cinéaste cérébral qui souhaite (à tort ou à raison, ce n'est pas à moi d'en juger) assujettir son art cinématographique à une structure sensorielle, ainsi qu'à des données morales complexes. Ce n'est sans doute pas pour rien qu'il a présidé aux destinée de trois films avec le personnage de Bruce Wayne/Batman... Son premier film (Memento) racontait le brouillard à rebours d'un homme confronté à une situation morale qu'il ne pouvait comprendre, ayant une mémoire réduite aux cinq dernières minutes; Insomnia nous plongeait dans la bouillie sensorielle d'un policier qui, confronté aux nuits en plein jour d'Alaska, devenait incapable de dormir, et errait dans un état de quasi-veille permanente... on aura compris de toute façon que le réalisateur se joue, justement, des sensations et de leur rapport complexe à la réalité, un rapport toujours, finalement, relatif... Donc on va pouvoir dépasser la légende d'un cinéaste qui a trop souvent été vendu (et sur-vendu) pour ses vertus de spécialiste du casse-tête cinématographique (Tenet, Inception), mais qui prouve qu'il est d'abord un virtuose cinématographique, et qu'il peut utiliser cette virtuosité pour le meilleur...

Pour Oppenheimer, on pensera (un peu) à Citizen Kane de par la structure: le film est ancré sur deux moments tardifs. D'un côté, donc, la tenue d'une commission (1958 ou 1959) qui tente d'établir si Lewis Strauss (Robert Downey Jr) mérite ou non de devenir secrétaire au commerce dans un cabinet Eisenhower; de l'autre, une commission (1953) qui enquête sur Oppenheimer pour établir s'il faut ou non lui retirer son habilitation de sécurité, qui lui permet en particulier de naviguer dans les arcanes du pouvoir et le rend incontournable aux yeux du gouvernement, en matière de décision sur les armements nucléaires et au-delà; les deux événements sont liés par des allers et retours temporels, et occasionnent aussi, par les sujets qu'ils évoquent, des flash-backs sur les études, les choix, et la carrière d'Oppenheimer. Ceux-là sont, globalement, chronologiques.

Notons que le film fait usage aussi bien de la couleur (les épisodes à la première personne, en quelque sorte, tous ceux qui font intervenir "Oppie" et donc son point de vue), que du noir et blanc (les parties consacrées à une sorte de vision objective, ou à la troisième personne, notamment tout ce qui concerne les points de vue de Lewis Strauss, ou tout point de vue qui exclut Oppenheimer). Et il le fait sur pellicule, car tout le film a été tourné en 70 et 65mm, un parti-pris qui donne une incroyable beauté aux images, tant qu'à faire...

La structure du film incorpore aussi un grand nombre d'aspects liés aux sens, et au ressenti, d'où un grand nombre de décrochages dans des plans très courts, qui figurent la fission nucléaire, les explosions, les tremblements de terre, mais aussi le son des explosions, séismes et autres déflagratoins, réelles ou symboliques. Celles-ci sont parfois décrochées de leur représentation à l'image, comme ces étonnants bruits de pas, qui sont obsédants dans la bande-son, avant qu'on puisse comprendre qu'il s'agit de ceux des étudiants d'Oppenheimer qui manifestent leur joie à l'annonce de la caputulation du Japon, et veulent signifier leur gratitude au Physicien... L'usage du son dans ce film est, sinon révolutionnaire (tout a déjà été fait depuis 1929), en tout cas d'une rare inventivité...

D'ailleurs le son participe aussi du suspense en particulier dans les cinq minutes les plus importantes du film, celles qui sont consacrées à l'essai de Los Alamos, baptisé Trinity, le 16 juillet 1945: on a beau savoir, ce n'est pas l'issue de l'essai qui est posée comme l'enjeu, c'est le récit minutieux de chaque sensation, de chaque bruit ou de chaque silence, de chaque éclair, déflagration ou souffle qui s'est produit ce jour-là. Avant, la bombe n'existait pas, elle n'était que théorique. Après... tout devient possible, y compris ce qui ne sera jamais exprimé clairement, mais baigne la performance de Cillian Murphy jusqu'au bout du film, à savoir le sentiment de culpabilité d'Oppenheimer, d'avoir été à la base du massacre de plus de deux cents mille personnes...

Car Oppenheimer, c'est dit dès le départ et c'est souvent répété à l'intention des béotiens (dont je suis, je le confesse humblement) est un théoricien à la base, et le reste longtemps. Comme il le confie au Général Groves (Matt Damon), avant que la première bombe n'ait été testée, impossible de savoir si elle comporte ou non, le risque de décimer en un éclair toute l'humanité. Oppenheimer a basé sa vie entière sur ce principe: on ne peut pas mesurer toute conséquence, qui de fait appartient aux variables possibles... Et la culpabilité, d'ailleurs, en fait elle-même partie; cette situation, qui voit le passé revenir mordre les fesses du présent pour Oppenheimer lui-même, permet aussi à Nolan d'asséner sa vision de ce qui différencie le scientifique (homo scientificus intelligentsia) du politicien (homo neandertalis politicius) ou du militaire (australopithecus affligeanti militarius).

Le scientifique (Openheimer, Einstein) ne repose que sur des hypothèses, le politicien (Truman, qui traite ouvertement Oppenheimer saisi de remords de "pleurnichard", ou encore le très manoeuvrier Lewis Strauss) sur des opportunités, et le militaire sur des certitudes (généralement établies par d'autres, comme ça toute notion de responsabilité devient superflue). Comme le dit un soldat à Openheimer après les essais concluants: c'est bon on s'en occupe maintenant, vous pouvez rentrer chez vous... Pour Oppenheimer le théoricien, les conséquences ne sont que des possibilités. La notion de responsabilité ne peut être établie qu'après coup ou quand il est trop tard... ou presque: se rappelant que dans un geste de colère, il a empoisonné la pomme située sur le bureau de son professeur-tortionnaire, Oppenheimer se précipite avant qu'elle ne soit mangée... Pour le politicien anti-communiste, toute personne ayant montré un tant soit peu de sympathie à l'égard des idées de gauche, ne serait-ce que cinq minutes, doit immédiatement et sans faille être frappée d'indignité nationale. 

Sensoriel, donc, mais aussi narratif... De ce point de vue, le film joue sur trois terrains: les deux premiers sont l'histoire et l'opinion. Le troisième est la justice, et on a beau répéter du début à la fin de la narration, que ni Lewis Strauss ni Oppenheimer ne sont en procès, eux sont convaincus, et fort justement d'ailleurs, du contraire... Et justement, l'un des enseignements fondamentaux du film, à méditer dans le monde qui est le notre (mais c'en est aussi un reflet) est que la justice, donc, ne peut se contenter ni de l'histoire (ce serait pourtant bien pratique), ni de l'opinion (ce qui serait dangereux), et ne peut en aucun cas se baser sur un mélange des deux, et pourtant c'est ce qu'elle fait. Et c'est dangereux... voir ici le simulacre de commission qui va flétrir l'image d'Oppenheimer: une entreprise de relativisation systématique de tout ce qu'ont été sa vie et ses opinions (ainsi que celles de ses amis et de sa famille), basée sur les opinions d'autres personnes qui ne seront pas plus étayées, mais eux ne risquent rien, n'étant pas les cibles de l'opération... On verra tout du procédé, qui consiste à sortir au moment opportun toutes les petites turpitudes, les tromperies, les coucheries, les doutes...  Pour un effet maximum. Un simulacre de justice qui travestit l'histoire et qui est en passe de devenir la façon dont l'histoire est le plus souvent lue: Nolan nous en montre le mécanisme...

Donc non content d'étudier la disparité entre l'histoire, son exploitation par les politiciens et les militaires (ah, cette hydre communiste, qui ne veut plus rien dire! d'ici quelques années, ce sera le wokisme, qui lui même existe encore moins), et son ressenti parfois différent par les uns et les autres (un collègue d'Oppenheimer l'accable devant une commission, mais ensuite lui exprime un regret sincère d'une poignée de mains), Oppenheimer enquête dans le ressenti et fait sien le précepte Spielbergien, de situer le spectateur sur les lieux même de l'histoire, ou sur les sensations même de l'histoire en mouvement pour s'approcher au plus près de ce qui a sans doute été l'expérience de ceux quil'ont vécue (Lincoln, Saving private Ryan, Munich, Schindler's list, Bridge of Spies, The Post). Il le fait dans une narration épique, magistralement interprétée par un casting démentiel (Murphy, Emily Blunt, Matt Damon, Downey, Florence Pugh, Matthew Modine et même Gary Oldman en Truman, excusez du peu), en un film de trois heures mais qui ne cesse jamais de passionner, en brossant le portrait nuancé d'un homme qu'on accuse souvent (et comment donner tort aux accusateurs?) d'être le principal responsable de la mort des centaines de milliers de victimes d'Hiroshima et Nagasaki.

Un homme qui s'est aussi voulu le garant moral contre toute utilisation d'une bombe ultra-puissante à des fins non-dissuasives, de par son expérience. Un homme passé malgré lui d'une exploration des théories de la physique, à la douleur de son expérimentation... Il nous rappelle qu'en sondant l'histoire, en la montrant aussi, en questionnant la culpabilité et les notions de responsabilités face à l'histoire, il pose les jalons d'une morale essentielle, actuelle, et qui devrait donner des leçons à tous. 

Si seulement.

 

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Published by François Massarelli - dans Christopher Nolan