/image%2F0994617%2F20251128%2Fob_294747_napoleon-vu-par-abel-gance.jpg)
Le cinéma qui parle du cinéma, ce n'est pas nouveau, finalement: dès le départ, le médium a été paradoxalement utilisé pour illustrer ce qui se passe durant sa conception. Ca s'explique très bien: d'une part l'envers du décor est pittoresque, rocambolesque et parfois bien comique... Ensuite c'est fascinant, tant la mise en oeuvre d'un tournage passe par une multitude de tâches, de parcours, qui sont ultra-codés. Et c'est un télescopage formidable de voir des acteurs grimés (en révolutionnaires, en cow-boys ou en hommes de cavernes, que sais-je encore) face à des techniciens en costume du XXe siècle, ou XXIe siècle bien entendu...
Gance était particulièrement attiré par cette possibilité d'illustrer son métier et son art: dès 1921, il avait demandé à son assistant sur La Roue, le poète Blaise Cendrars, de documenter à sa façon le tournage de son épopée du rail... Autour de la Roue est un court film, de 9 minutes environ, qui ne peut rivaliser bien entendu avec les quelques 7h30 du film en son entier! Juste un petit regard au passage, mais aussi des images fascinantes d'une oeuvre en train de se faire. Le procédé (et son titre) a été repris par d'autres: ainsi Jean Dréville en 1928 a-t-il suivi avec fascination le tournage de L'argent, le chef d'oeuvre de L'Herbier, et a appelé le moyen métrage ainsi obtenu (40 minutes quand même)... Autour de l'Argent... Gance, qui demandera en 1929 et 1930 à Eugene Deslaw de suivre le tournage de La Fin du monde (obtenant ainsi le court métrage Autour de la Fin du monde, qui se paie le luxe inattendu de témoigner du passage du muet vers le parlant), ne pouvait pas laisser cette occasion pour le plus spectaculaire de ses films...
Ce film de Jean Arroy, un documentariste et critique, est donc sinon un reflet fidèle du tournage le plus tumultueux, en tout cas le premier regard fasciné sur une expérience hors normes: Arroy a pu ainsi capter des images des scènes des boule de neige à Brienne, ainsi que des conflits entre le jeune Bonaparte et ses camarades dans les dortoirs; il a eu la possibilité de voler quelques images de la fameuse préparation de la Marseillaise, puis de la Terreur et bien sûr du voyage en Corse. Les images qui nous sont montrées ne sont pas forcément riches en enseignements, elles sont même assez banales en elles-mêmes... Mais elles sont passionnantes par l'incroyable bonne humeur qui semble présager à l'accomplissement d'un des films les plus énormes qui aient jamais existé.. Et comme de juste, le film est incomplet: tel qu'il existe, c'est une reconstruction partielle, basée sur des compilations d'extraits des bobines originales... Dans ce qui a survécu, on peut voir 55 minutes environ de ce tournage mené par un gamin de quarante ans, qui ne rate jamais une occasion de faire le pitre, et qui est tellement sûr de son propre talent (car si Gance avait un défaut ce n'était certes pas la modestie), qu'il se réjouit en permanence d'avoir à sa portée une telle source de publicité...