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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 11:17

2019: Quelques semaines après les manifestations les plus brûlantes de la révolte des "Gilets Jaunes", l'IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale) reçoit une plainte: une mère de famille, dont les enfants (tous adultes) ont participé en sa compagnie à la manifestation du 8 décembre, vient pour interpeller les pouvoirs publics sur la condition de son fils Guillaume: il a reçu une balle de LBD, et son cerveau ne se remettra jamais des suites de l'incident. Elle affirme que les policiers qui l'ont visé n'avaient aucune légitimité. La fonctionnaire qui enregistre la plainte, Stéphanie Bertrand (Léa Drucker), prend le dossier à bras le corps. Un dossier numéroté comme les autres, d'où le titre du film...

Le parcours de l'inspectrice de l'IGPN, au grade de commandant dans le service, nous est présenté avec minutie, détails, et beaucoup de références au protocole. Notamment à travers le dédale des pistes, les interrogations, les formalités qui toutes sont soumises à une méfiance systématique de la part des supérieurs ("vous êtes sûre qu'en ce contexte, une garde à vue de l'officier incriminé sera pertinente?"), des services de police eux-même ("mes hommes ont obéi à des ordres absurdes et n'ont fait que leur devoir"), des policiers incriminés ("je ne me souviens pas", "pourquoi vous me posez ces questions, ce sont tous des voyous/des animaux"), des témoins ("pourquoi je vous donnerais cette vidéo, de toute façon, vous n'allez rien faire"), des autres policiers, ceux qui ne sont pas directement concernés par la plainte ("il faut s'entraider, vous jetez le discrédit sur la police", des opinions généralement expéimées avec moins de syllabes) et pour finir du public ("toute façon, vous faites rien contre les policiers, alors")... 

Le choix de Dominik Moll et Gilles Marchand, les deux scénaristes, a été de se baser sur des faits réels (une affaire d'un "Gilet Jaune" de la Sarthe qui a perdu sa main lors d'une manifestation), transposés dans une fiction: un Gilet Jaune d'un jour, qui est monté à Paris en famille depuis Saint-Dizier, et qui aura toute sa vie des séquelles importantes, l'empêchant de poursuivre une activité professionnelle. Une vidéo nous le montre diminué, empêché presque de parler et de se concentrer... Une fiction oui, mais à la réalité brûlante, relayée par un choix inévitable: une narration froide, minutieuse, détaillée, dans laquelle les seules émotions qui s'expriment ne sont jamais celles de l'officier de police qui mène l'enquête. Une sorte d'objectivité qui en rappelle une autre, celle du film La Nuit du 12 dans lequel Moll s'intéressait au dédale d'une enquête qui échoue sur plusieurs années, en dépit de l'évidence morale...

Cette évidence morale, là encore, se retrouve dans ce film: il est évident dès le départ que les agents de la BRI incriminés (ce que découvre le commeandant Bertrand après avoir réussi à aller au-delà de l'omerta des officiers responsables de ce corps d'élite, souvent souligné comme étant intouchable en raison de leur intervention au Bataclan en 2015) ont commis une faute. L'enquête menée, les preuves accumulées, vont en révéler l'intégralité de la portée... Mais du début à la fin, l'hostilité à laquelle l'enquêtrice est confrontée (y compris et même surtout de la part de la famille qui l'a sollicitée) est aussi soulignée. Car si morale il y a, nous vivons dans un monde dont elle semble particulièrement absente, dans la mesure où le film révèle qu'en toutes choses, il convient de choisir son camp. Policiers contre émeutiers, et puis c'est tout. Si on est émeutier, on est forcément méfiant (jusqu'au complotisme, ce que l'affaire des "Gilets Jaunes" a particulièrement démontré hélas), et si on est policier, on est forcément garant du bon droit et donc intouchable. 

Oui, mais il n'empêche que même des gardiens de l'ordre et de la justice peuvent commettre une faute... Le film rappelle la légitimité d'un corps de police qui puisse être le garant d'une certaine morale, d'un droit de regard humain et impartial sur des comportements illégaux et inacceptables.

Et ce, quelles qu'en soient les circonstances, car on répète trop souvent (dans le film, mais aussi dans la vraie vie) "oui, mais les hommes sont à bout"... Au point de légitimer une impulsion de tirer par toute puissance, ou de frapper un homme innocent à terre qui se vide de son sang?

J'imagine que de nombreuses personnes vont crier que le film est anti-flic. C'est idiot et affligeant, et ça ne peut être dit que par des gens qui obéissent à cette dangereuse idéologie binaire, proche du "avec nous ou contre nous" qui mène généralement au fascisme, et Moll et Marchand s'en sont défendus à l'intérieur même de leur script... Une prudence qui se comprend. Du reste, les deux auteurs n'ont-ils pas déjà démontré dans La Nuit du 12 à quel point il était important que la police puisse faire son travail?

Légalement, raisonnablement, froidement.

Ce film ne dit pas autre chose.

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Published by François Massarelli - dans Dominik Moll