Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 16:25

Fumiko Shimojo (Yumeji Tsukioka), mariée à une brute épaisse, a deux enfants avec lui. Il est odieux: dictatorial, prenant n'importe quel prétexte ausi bien pour boire que pour lui reprocher tout ce qu'il peut, et il la trompe. Elle se réfugie dans la poésie, et elle fait partie d'un groupe de poêtes amateurs, qu'ele a rejoint pour y retrouver deux amis d'enfance, les Huri: Kuniko, institutrice (Yoko Sugi) et son mari Takashi (Masayuki Mori), pour lequel Fumiko a des sentiments... Une fois son divorce prononcé, elle sent sa vie basculer... Et c'est à ce moment qu'elle constate qu'elle a un problème à la poitrine. Atteinte d'un cancer, et malgré la perte de ses deux seins, elle apprend qu'elle va mourir, au moment même où, suite à l'initiative de Takashi Hori (qui est décédé entre temps), elle va être publiée. Son recueil de poèmes est un succès...

C'est une oeuvre formidable: d'une part, on n'a jamais autant pu s'intéresser au corps de la femme Japonaise avant ce film, qui accumule les transgressions et les audaces - pour 1955, s'entend. On suit en effet les tribulations d'une femme dont la première cause de souffrance est la façon dont son mari la traite (mais sa propre mère ne lui épargne jamais les remarques qui tendent à rappeler la règle du jeu en vigueur, entre les hommes et les femmes, au Japon: "rentre chez toi sinon ton mari va encore se plaindre"), qui découvre dans sa chair, alors qu'elle n'a qu'une trentaine d'années, une maladie qui risque bien de l'emporter... Elle le sait rapidement, mais le cancer va devenir le révélateur de sa féminité oppressée. Elle va presque en faire une arme, dans une situation où, n'ayant plus rien à perdre, elle se jette dans la poésie, mais aussi elle assume sa sexualité et son propre désir... A un journaliste qui vient la voir parce qu'elle a obtenu un succès non négligeable avec son recueil publié, elle répond en lui exprimant sans fards son besoin de se rapprocher de lui... Elle fait le mur de l'hôpital à chaque fois qu'elle le peut et va jusqu'à se rendre chez Kuniko pour y prendre un bain, parce que dit-elle, dans sa baignoire, son mari décédé a souvent lui-même pris des bains. Elle lui avoue sans détour son amour pour Takashi...

Dans la première partie, Fumiko est généralement habillée sans rcherche particulière, et on sent qu'elle est de toutes façons la domestique de son mari. Au fur et à mesure de l'évolution du film, et de son cancer, elle va d'un côté retrouver des tenues traditionnelles, des kimonos notamment, mais aussi elle va ouvrir ses vêtements à son corps. L'opération, qui vient d'ailleurs sans aucune préparation (le film accumule volontairement les ellipses), nous fera voir dans un plan qusi documentaire, les deux seins qui sont préparés avant d'être enlevés... C'est me semble-t-il une première dans l'histoire du cinéma Japonais... Tout comme les sentiments sans masque de la jeune femme, au moment où son mari quitte définitivement sa vie, avec leur fils, d'ailleurs, ou lrsque le journaliste vient la visiter et éveille son désir.

Kinuyo Tanaka a réalisé son troisième film comme un manifeste de sa volonté de s'intéresser à une femme, à une vie de femme, une affaire de femme, et bien sûr si l'intrigue est largement inspirée de la vie de la vraie Fumiko, telle qu'elle a été relatée par son amant, le journaliste qui dans le film vient la visiter, la réalisatrice a mis un point d'honneur à demander à la scénariste Sumie Tanaka (aucune relation), d'écrire le traitement de l'intrigue... Leur film ne se contente pas d'être un film de femmes, tire larmes (c'était un genre en soi), il est au sommet d'un art de la vie quotidienne, dont le maître était Mikio Naruse, mais ici le maître se fait largement dépasser par l'élève, dont le troisième long métrage brasse une thématique d'une richesse incroyable: la condition féminine y est vue à travers le poids des traditions, la domination masculine, l'oppression conjugale, et la censure du désir... 

Le style souple de la réalisatrice, une fois de plus, se joue des lieux (les maisons, aussi bien la maison quasi paysanne du couple marié, que la demeure citadine (du côté de Hokkaïdo) de la mère avec ses panneaux de papier, les routes sous la pluie, les abords du lac de Toya, où se joue un final d'une immense délicatesse... Elle confirme l'impression de ses deux premiers films: qu'il s'agisse de scènes en studio ou d'extérieurs, elle maîtrise l'espace et la profondeur de champ (les scènes chez la mère, où trois pièces apparaissent dans un seul plan)... Et sa direction d'acteurs, qui se cale sur le point de vue, fait merveille, en enfilant les scènes inoubliables: l'une d'entre elles est la visite, cruelle, de Fumiko chez son amie, où la caméra se joue de la fuxtaposition de deux points de vue. C'est aussi l'une des scènes lors de laquelle on s'approche le plus de ce qu'on ne verra définitivement pas: la poitrine désormais plate, avec ses cicatrices. 

Kinuko, en revanche, la voit, et elle ne s'en remettra pas...

Le public de ce film aura aussi du mal à oublier cette formidable promenade aux côtés d'une femme qui se prépare à mourir en essayant de vivre, son visage devenant presque toujours plus lumineux au fur et à mesure que sa vie la quitte.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Kinuyo Tanaka