Ce splendide film représente à mes yeux deux tendances des années 30, dans toute leur éclatante splendeur: d'une part, la réalisation par un major studio, la Warner, que les films devaient de nouveau retrouver la splendeur des années muettes, et ne pas avoir peur de faire dans le luxe et l'extravagance. Exit donc les budgets serrés, retournons aux dépenses somptuaires et au prestige: rien qu'en cette année 1935, les films "de luxe" vont se multiplier, et même aller jusqu'à valoir un Oscar pour le Mutiny on the Bounty de la MGM. D'autre part, le fait que le merveilleux et le fantastique féérique allaient pouvoir enfin être explorés, alors que les Américains s'y risquaient jusqu'à présent peu (Et les exemples conservés sont aujourd'hui peu ragoûtants, à part bien sur les films de Tourneur, ou le Thief of Bagdad de Walsh et Fairbanks).

A la base du film, se trouve la prestigieuse mise en scène de Max Reinhardt de la pièce de Shakespeare au Hollywood Bowl, qui a débouché sur un contrat pour faire le film. Pour le réaliser, bien sur, Reinhardt, qui était d'abord et avant tout un homme de théâtre, et n'avait à notre connaissance dirigé qu'un seul film, le court métrage sonore Autrichien Das Mirakel, en 1912. Comme il ne parlait que l'Allemand, la Warner lui dépêcha William Dieterle, alors sous contrat (Et déjà un metteur en scène de prestige à la firme) afin de jouer les interprètes de luxe... Le résultat reste, officiellement du moins, entièrement l'oeuvre de Reinhardt, dont il est vrai les connaissances scéniques ont été de toute évidence mises à contribution: construction d'un studio, utilisation de décors stylisés, et les parties féériques ont toutes une dimension théâtrale, parfois réhaussée ça et là d'un trucage photographique. L'utilisation de ballets, de costumes sombres ou blancs, va aussi dans le sens d'une illusion d'abord scénique. Pourtant le film n'est pas du théâtre filmé, mais bien du cinéma: la caméra est entièrement soumise aux exigences de chaque scène, et le montage est typique de la Warner, c'est à dire très serré. Les acteurs sont tous satisfaits d'être là, et ça se voit... On se réjouira de voir les débuts de la très grande dame qu'est Olivia De Havilland, à l'aube d'une belle carrière, et on pourra s'amuser aussi d'une part de voir Cagney jouer du Shakespeare, d'autre part de voir ses interactions avec Joe E. Brown. Tous les acteurs ne réussissent pas, je vous laisse juges.
Alors que le Alice de la Paramount, deux ans plus tôt, a assez mauvaise réputation (mais il faut sans doute le voir) ce film reste magique. Bien sur, on ne va pas aller derrière toutes les coutures, et on admettra que certains passages ont peut-être un peu vieilli, mais le pouvoir du film demeure, à l'égal de certaines productions Disney réussies (Sleeping beauty, voire Fantasia), et la beauté hallucinante de la production vaut à elle seule le voyage.