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Adolescent Californien moyen de 1985, Marty McFly part dans le passé, en 1955, à la faveur d'un contretemps. Et comme toute histoire de voyage dans le temps n'a pas d'intérêt sans son petit paradoxe temporel, il ne se passe pas un quart d'heure sans que Marty ne prenne la place de son père dans l'anecdote de la rencontre entre ses parents... L'enjeu pour lui est triple: il va devoir, sans trop modifier l'avenir, faire en sorte que ses parents se rencontrent et s'aiment; il va falloir qu'il trouve le moyen d'utiliser sa connaissance du passé pour revenir dans le futur; enfin, il lui faut aussi passer par l'aide du Dr Emmet Brown, l'inventeur de la future machine à remonter le temps, qui refuse qu'on lui donne trop d'indices sur le futur afin de ne pas provoquer de turbulences dans le continuum spatio-temporel... Bref: il va y avoir du sport...
Le quatrième film de Zemeckis, son premier à être vraiment significatif, est une fois de plus une collaboration avec Bob Gale (Co-production, co-scénariste) et Steven Spielberg (Producteur via Amblin Entertainment). Une chance que Spielberg, en cette année 1985, soit engagé en tant que réalisateur vers des projets plus proche de David Lean (Empire of the sun, qu'il préparait, et The color purple, qu'il venait de sortir) que du sale gosse qu'il était supposé être: l'enthousiasme de vieil ado qu'il manifestait pour ce projet de voyage dans le temps farfelu l'aurait sinon probablement poussé à le diriger lui-même... Et c'est pourtant du pur Zemeckis, au sens noble du terme. Une vision de l'Amérique, profonde et détaillée, sous d'aimables apparences d'un divertissement anodin. Marty McFly, l'ado parfaitement interprété par Michael J. Fox (qui n'était pas le premier choix, semble-t-il, une anecdote qui a donné lieu à beaucoup, beaucoup de problèmes...) est une parfaite incarnation de ces ados coincés entre une réussite présentée comme modèle de société y compris aux plus défavorisés, et des parents médiocres (un père exploité par tous, y compris ses voisins, et une mère alcoolique), qui va s'inventer une vie parallèle: skateboard, rock 'n roll, le vieux profeseur fou en guise de meilleur copain, et bien sûr une petite amie, riche en promesses, mais qu'il faut cacher à la maman qui désapprouve entre deux lampées de vodka...
Et le passage en 1955 est miraculeux, un voyage aussi complet que possible: l'obsession, créée ou relayée par les médias, de l'invasion extra-terrestre, qui prend soudain corps lorsque Marty sort d'un véhicule futuriste dans une criarde combinaison anti-radiations; la danse proprette, durant laquelle les ados se lâchent dans les coins, se papouillant allègrement dans des voitures pendant que les musiciens de l'orchestre se paient une petite cigarette créative et récréative; la ville supposée saine, dominée par les blancs, dans laquelle un noir qui sert d'homme à tout faire au bar du coin, rêve en silence qu'il sera maire plus tard... ce qui est d'ailleurs exact, mais pas du tout à l'ordre du jour en 1955! Enfin, le docteur Emmet Brown, un savant fou que personne ne prend au sérieux, ne peut être que le complice de Marty, préfigurant leur amitié des années 80.
Quant au joker du film, c'est l'inénarrable George McFly, le papa de Marty, interprété par Crispin Glover (vieilli en 1985, mais tel qu'en lui même dans les séquences de 1955): à un moment, peu de temps après avoir rencontré l'ado perturbé, voyeur, solitaire, timide et gaffeur, éternel souffre-douleur de toute une génération ("Hey, McFly, anybody home?"), Marty se demande comment il a pu devenir le mari de sa mère. Nous aussi, mais l'un des intérêts du film c'est d'offrir à ce médiocre absolu de George une vengeance définitive, une façon comme une autre de voir que le film n'est pas aussi manichéen qu'on a voulu le croire en 1985, en pleine Amérique Reaganienne.
Certes, le film montre de quelle façon le voyage dans le temps va permetre à toute la famille McFly d'accéder à leur propre version du rêve Américain, mais c'est d'une part une façon de finir un film qui se réclame d'abord et avant tout du divertissement, et c'est comme toujours chez Zemeckis une belle exagération caricaturale. Revenu du passé, Marty ne peut désormais se fier à ce qui l'entoure, que ses mésaventures ont considérablement transformé. Paradoxalement, il a désormais tout ce qu'il voulait et même plus, mais privé de toute l'expérience qui a mené à cet état de fait, il est complètement déboussolé... Sans parler du traumatisme qu'il a vécu lors de son séjour dans le passé, quasiment violé dans une voiture par sa propre mère (la version adolescente contredisant avec une impudeur incroyable devant son futur fils toute la portée de sa pruderie des années 80...)! Ce qui explique sans doute pourquoi les studios Disney ont refusé le film.
Cette histoire d'inceste manqué n'est pas le seul paradoxe temporel manipulé par les auteurs: Marty MCFly a aussi inversé les rapports entre son père et la brute locale Biff Tannen, ainsi que leurs classes sociales (ce qui indique au passage l'idée qu'aux Etats-Unis il faut se comporter de façon brutale et dominante pour réussir... Quitte à marcher sur les autres); Marty a également inventé le skateboard, et interprété Johnny B. Goode devant des musiciens, dont un guitariste qui n'est autre que le cousin de Chuck Berry (une bonne blague dans le film, qui a fait dire à quelques coupeurs de cheveux en quatre que Zemeckis inversait le cours de l'histoire en montrant un blanc qui apprenait aux noirs à jouer de la musique. La créativité des gens ne nous décevra jamais)... Le film a d'aileurs à ce titre été construit de façon fort lisible par les scénaristes, et ce dès la première scène qui expose en un plan-séquence à travers la cuisine du bricoleur génial Emmett Brown tout ce qu'il est, et tout ce qu'il a vécu. Très vite, on apprend aussi tout ce qui nous est nécessaire pour Marty: son savoir-faire en matière de skateboard, la guitare (gag génial au début du film, les connaisseurs savent déjà), son rapport complexe à l'école, etc... Un film bien rangé donc, mais surtout lisible, ce qui est une première concernant le voyage dans le temps.
Bien sûr, Zemeckis, Gale et Spielberg vont y revenir ensuite, et considérablement compliquer la donne avec deux suites très agréables même si pas forcément utiles, mais au moins ce film sans temps morts, parfaitement interprété par tous, est le film définitif sur le voyage dans le temps, seulement dépassé en génie par Terry Gilliam pour un Twelve Monkeys sublime... et pour finir, un dernier paradoxe pour un film décidément riche: tourné en 1985, mais revu en 2013, ce film sur le voyage dans le temps nous transporte dans un univers riche et cohérent, qui est autant celui de 1955 que celui de 1985. Une double capsule temporelle, en quelque sorte, à portée de l'écran...