Harold Lloyd a lui-même construit son mausolée, un peu comme Chaplin, mais en plus radical; Longtemps après la gloire, de certains films, il a montré tout ou presque; d'autres se sont vus réduits à des extraits. D'autres enfin ont disparu... littéralement. Malgré un effort pour acquérir, puis conserver les courts métrages de ses débuts, peu ont survécu. Et ceux qui sont toujours là sont rarement montrés.
Luke joins the navy (1916, Hal Roach)
Luke's movie muddle (1916, Hal Roach)
Avant tout, Lloyd était un acteur. C'est donc en tant qu'acteur qu'il a cherché à inventer un personnage de films burlesques. Après un mystérieux "Willie Work", dont je n'ai jamais vu le seul film survivant (Just nuts), Lloyd est donc devenu Lonesome Luke, une imitation de Chaplin, pour une cinquantaine de courts métrages entre 1915 et 1917. Une quinzaine d'entre eux ont survécu sous la forme de fragments ou de copies plus ou moins complètes. Les films de la série "Lonesome Luke" laissent entrevoir un peu de ce que harold lloyd allait devenir, disons, dans l'énergie dépensée. Mais au-delà, il s'agit principalement de comédies lourdes et peu inspirées, dont le grotesque allait vite devenir encombrant aussi bien pour Hal Roach que pour Lloyd lui-même. Il ne reste, complets ou en fragments, que 16 de ces comédies tournées entre 1915 et 1916.
By the sad sea waves (Alf Goulding, 1917), Bliss (Alf Goulding, 1917), Hey there (Alf Goulding, 1918), Two-gun gussie (Alf Goulding, 1918); The city slicker (Gilbert Pratt, 1918), The non-stop kid (Gilbert Pratt, 1918) Are Crooks dishonest? (Gil Pratt, 1918), Don't shove (Alf Goulding, 1919), Ring up the curtain (Alf Goulding, 1919), Just neighbors (Harold Lloyd & Frank terry, 1919), Pay Your dues (Vincent P. Bryan, Hal roach, 1919), Captain Kidd's Kids (Hal Roach, 1919)
His royal slyness (Hal Roach, 1920)
Tous ces films, qui mènent Lloyd de son apprentissage burlesque à coup de tartes à la crème, à ses futurs longs métrages qui seront un modèle impressionnant de comédies sophistiquées dans la monde entier, sont un ensemble bien disparate. Les premiers trahissent un manque certain d'inspiration et de subtilité, l'essentiel de l'intrigue étant souvent un vague prétexte pour permettre à Lloyd et Snub Pollard de se trouver ou se retrouver ensemble à provoquer le chaos, en favorisant aussi la rencontre entre Lloyd et Bebe Daniels. Pourtant les premiers films de la série 'The winkle' (Avec lunettes, donc) sont quand même plus élaborés, drôles et inventifs que n'étaient les "Lonesome Luke". C'est non seulement Lloyd qui faisait ses gammes, mais aussi Roach.
Ces quelques échantillons, dont certains sont en piteux état, possèdent ça et là des moments de grace, en particulier dans Don't shove, un film clairement concurrent de The rink, la comédie de Chaplin elle aussi sise dans une patinoire, et surtout Pay your dues dans lequel Roach et Lloyd s'amusent des sociétés "secrètes" plus ou moins maçonniques qui fleurissent en Amérique dans les libarales années 20, et dont ils feront d'ailleurs l'un et l'autre partie toute leur vie...
Mais ça et là, on a des promesses: Le "non-stop" kid est un jeune homme de son temps, précurseur du "jazz age". il drague, et rien n'est trop beau pour parvenir à ses fins; mais déja, on a une tentation de peindre le monde qui entoure le studio, et la vie quotidienne de Los Angeles qui va être si importante chez Roach...
On comprend aussi l'ambition, ainsi que les limites de ces courts métrages, avec The city slicker: Ce film est une fois de plus la preuve d'une sorte d'inspiration commune, qui n'a rien d'un plagiat, entre Lloyd et Chaplin; au moment ou ce dernier tourne Sunnyside, Lloyd accomplit sa version du choc des deux mondes aux Etats-Unis: ruralité et ville. Un hôtel miteux en pleine cambrousse fait appel à un jeune homme citadin pour redorer son blason. Mais contrairement à Chaplin, ce court métrage ne dépasse pas vraiment la caricature joyeuse, par alleurs réjouissante. Il fallait imiter Chaplin, mais Lloyd trouverait plus tard une inspiration propre, qui l'amènerait au sommet... Littéralement.
Enfin, avec les deux derniers films de la liste ci-dessus, on a d'intéressants exemples de ce qu'atait le tout-venant de la production de Roach et Lloyd, alors que ces derniers avaient sorti un chef d'oeuvre avec Bumping into Broadway: His royal slyness est une intrigue élaborée (qui sera reprise en 1926 pour Charley Chase sous le titre Long fliv the king), avec des développements complexes, et une débauche de décors. Mais l'approximation domine, et le tout est bien moins rigoureux que le film précédent, justement Bumping into Broadway. Enfin, Captain Kidd's kids, en deux bobines, refait le coup du rêve, avec un bateau de pirates dont les occupantes sont toutes enjuponnées. Comme souvent lorsque les films sont soignés de Roach, la mise en scène est bien balourde. C'est le dernier film de Lloyd dans lequel cette tentation de la pochade vite-fait mal fait domine...