Kurosawa a laissé passer 5 années après son dernier film, Barberousse, celui-ci étant un sommet, pour le metteur en scène lui-même son film le plus achevé. Mais il n'est pourtant pas resté inactif, enchainant deux projets sans lendemain qui vont lui laisser un goût plus qu'amer dans la bouche, et avoir des répercussions sur le reste de sa carrière et de sa vie: d'une part, le film d'action Runaway train qui devait être réalisé aux Etats-Unis (Il le sera finalement en 1985, par Andreï Konchalovsky), et ensuite la portion Japonaise du film Tora Tora Tora, consacré par la Fox à Pearl Harbor, dont la partie Américaine serait assurée par Richard Fleischer. Pour l'un comme pour l'autre, Kurosawa se heurtera à un mur: la production n'était dans aucun des deux cas décidée à lui laisser le contrôle, et dans le cas du deuxième film, les rumeurs d'incompétence, de folie même du metteur en scène ont circulé. Pour en dresser le bilan, il suffit de dire qu'après la plénitude, Kurosawa est un homme brisé, dont il y a des chances qu'il ne retournera jamais un film... La seule solution, pour lui, c'est de trouver un sujet, le réaliser vite et bien, et tant qu'à faire, de faire ses gammes avec la couleur, l'une des motivations principales pour ses deux projets Américains...
Dodes'Kaden, c'est l'onomatopée répétée avec conviction par un ado, qui vit dans un taudis: il joue en permanence à réaliser son rêve, construire un trolley. Au volant de son train imaginaire, il passe ses journées à arpenter les "rues" du bidonville ou habitent les protagonistes des vignettes de Kurosawa, dans des baraquements bigarrés et drôlement personnalisés: un docteur sur le déclin, un homme brisé depuis le départ de sa femme, un homme qui vit avec son épouse et sa nièce, et abuse de celle-ci, un ancien architecte et son tout jeune fils, réduit à survivre dans une carcasse de 2cv, un employé de bureau, respecté de tout le voisinage en dépit de trois défauts embarrassants: un tic envahissant, une patte folle et une épouse plus qu'acariâtre... Pour compléter le tableau, deux alcooliques vivent avec leurs épouses respectives, et ces quatre-là échangent de temps en temps les partenaires au vu et au su de tous...
Le jeune "trolley freak", pour reprendre le terme utilisé par les jeunes enfants qui lui jettent des cailloux au début du film, est le "passeur" du film. C'est lui qui donne le signal de départ de la narration, grâce à son trolley imaginaire... Il n'est pas difficile d'imaginer Kurosawa se représentant lui-même dans ce personnage de rêveur sérieux, incompris par l'extérieur, mais respecté dans le "village". Pour le reste, on suit les principes du film choral, avec un décor à la Kurosawa: pas très étendu, filmé à hauteur d'hommes, mais cette fois ci, il y a la couleur: on sait que le metteur en scène, en peintre, était très tenté; après tout, il y avait fait un clin d'oeil dans Entre le ciel et l'enfer, avec l'anecdote de la fumée rose... Mais ici, enfin, il s'y est adonné, en personnalisant notamment les cabanes , harmonisant les couleurs des vêtements des habitants et les nuances des murs, sols, planches et autres composantes des cabanes branlantes. Il a aussi utilisé un décor suffisamment neutre (Le ciel est bleu, sans aucune construction extérieure visible), et s'est occasionnelelemnt permis d'utiliser des toiles peintes comme Kobayashi dans Kwaidan (Très certainement une influence au niveau de la couleur, du reste Kobayashi est l'un des producteurs exécutifs de Dodes'Kaden). La palette étonnante qu'il a mobilisé est une source d'émerveillement, y compris pour des scènes d'horreur sociale, et Dieu sait s'il y en a dans ce film! Mais il y a aussi de l'humour, parfois finement mélangé dans le drame, comme dans cette scène tragicomique au cours de laquelle un homme vient chez le "médecin", afin de plaider pour un suicide. le docteur lui donne un poison, et ensuite commence à lui faire comprendre qu'il n'a pas envie de mourir; l'homme alors se débat et revient enfin sur sa décision, sans savoir qu'il a ingurgité un médicament inoffensif: l'humanisme triomphant de Kurosawa, déja à l'oeuvre dans son sublime Barberousse, est toujours là...
Le bilan, triste, de ce film étonnant, mélange de poésie, de peinture et d'observation sociale, ce sera l'échec: commercial et crtique, cuisant, au point de pousser Kurosawa à l'exil symbolique, puisqu'après ses déboires aux Etats-unis, il tournera son film suivant Dersou Ouzala en URSS, 5 ans plus tard. Mais la plus spectaculaire des conséquences restera bien sûr la tentative de suicide du metteur en scène, brisé par l'incompréhension vis-à-vis de son film.
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