Ce film s’inscrit dans le cadre des efforts notables d’Alexandre Korda pour rétablir la réputation du cinéma Britannique au niveau international, d’où la présence aux côtés de Robert Donat de Marlene Dietrich. Le fait de confier la réalisation de ce film à Feyder montre bien dans ces circonstances la position qui est devenu la sienne après les succès du Grand Jeu et surtout de La kermesse héroïque, rebaptisé en Grande-Bretagne Carnival in Flanders. Le metteur en scène n’est pas venu seul, accompagné de son fidèle décorateur Lazare Meerson, et d’Harry Stradling qui avait déjà pris en charge la photo de son dernier film, avec le résultat que l’on sait. A noter que le jeune Jack Cardiff était l’opérateur du film De son côté, Miklos Rosza signe ici son premier travail crédité pour le cinéma.
Le film est une suite ininterrompue d’aventures, un film romanesque et romantique, qui amène deux êtres que tout oppose à cohabiter et à tomber amoureux l’un de l’autre : En Russie, un jeune Anglais désargenté est invité par son pays à infiltrer les mouvements révolutionnaires sous le nom de Peter Ouranov (Robert Donat). Il ne tarde pas à être arrêté avec les vrais révolutionnaire, et déporté en Sibérie. Une fois la révolution accomplie, il revient et est propulsé par Axelstein (Basil Gill), un codétenu, au rang de commissaire. Axelstein, qui souhaite garder la révolution aussi décente que possible, envoie son ami Ouranov pour aider la comtesse Alexandra Vladinoff (Marlene Dietrich) à échapper au peloton… Il le fait, et c’est ainsi qu’une fuite pleine de mésaventures commence pour les deux jeunes gens, qui ne tarderont pas à tomber amoureux l’un de l’autre, et ne seront chez eux nulle part, ni avec les « rouges », ni avec les « blancs »…
Alexandra a une vie toute tracée, mais une certaine lueur romanesque nous fait dire que si son parcours écrit d’avance s’était réalisé sans heurts, c'est-à-dire si la révolution n’avait pas eu lieu, elle y aurait probablement perdu : il est quasiment officiel que l’homme auquel on la destine est un imbécile, et ses rares apparitions ne nous disent pas autre chose. Relativement attachée à sa position et ses privilèges, Alexandra n’est pourtant pas une pimbêche pour autant, et sait s’adapter aux circonstances rocambolesques de son « évasion ». Elle permet aussi au spectateur de passer d’un point de vue prorévolutionnaire (On a suivi Peter jusqu’en Sibérie) à son contraire, à travers une superbe scène : la comtesse se réveille seule dans son manoir, et sort, toujours dans la solitude, jusqu’à ce qu’une troupe révolutionnaire intervienne. Face aux révoltés, elle est seule, en chemise de nuit d’une blancheur presqu’irréelle. De son côté Peter interprété par robert Donat rejoint Richard Hannay dans The 39 steps d’Hitchcock, interprété par Donat lui aussi : c’est un personnage qui semble venu de nulle part, un passeur de l’intrigue jusqu’à sa rencontre avec Alexandra. Mais il est malgré tout ballotté par les évènements, et son rôle actif consiste surtout à profiter des opportunités qui se présentent. Avant longtemps, les deux héros se sont écartés de toute idéologie, et n’ont pour seul désir que de fuir la Russie. Un refus de s’impliquer politiquement qui est aussi sans doute la meilleure des prudences afin de permettre au film une carrière internationale sans heurts…
Par bien des aspects, le personnage de Peter rejoint le héros de Carmen, et ceux de L’atlantide, et Le grand jeu; il a abandonné sa vie d’avant, représentée par une séquence au début du film, qui voit d’ailleurs à leur insu les deux principaux protagonistes se croiser : tous deux sont à Ascot, mais n’ont évidemment pas les mêmes cercles. Alexandra est en villégiature avec son père, et Peter est venu parier une somme ridicule… Un trait d’humour, qui met en évidence leurs différences, mais aussi qui justifie pleinement le fait que jusqu’à leur vraie rencontre, le film passe d’un monde à l’autre, d’un personnage à l’autre… La fuite en avant de Peter passe par des doutes et des hésitations qui sont vite balayés : le personnage n’a rien, donc rien à perdre en acceptant l’étrange poste d’espion qui lui est proposé. Ce sera d’ailleurs très court, puisqu’une fois arrêté, il cesse de prétendre et adopte semble-t-il le point de vue de ses codétenus. Il existe enfin ! Il a trouvé son Atlantide, et cela va être encore plus évident lorsqu’il trouvera l’aventure aux côtés d’Alexandra. Une jolie scène (Un peu excessivement marquée par une joie qui sonne un peu faux, à mon sens) est située dans le dernier tiers du film, alors que les deux héros qui ont échappé à un énième danger, et en ont profité pour faire l’amour, ou toute autre chose qu’on puisse faire à deux, allongés sur le sol, au cours d’une ellipse : Alexandra se baigne dans une rivière, alors que Peter est parti chercher des vêtements et de la nourriture. A son retour, ils sont tous deux aux anges : cette aventure les ravit !
Pourtant, bien que très soigné, le film n’est pas très représentatif du travail de Feyder, et n’est pas très personnel. Pour commencer, on imagine le metteur en scène frustré de ne pouvoir filmer dans une Russie qui ne soit pas recréée par Meerson! Cette production Korda est très distrayante, et c’est probablement dans l’esprit du metteur en scène une façon pour lui de s’imposer à l’extérieur des frontières de son pays d’adoption, et de participer à la création d’un cinéma Européen, voire international. Il est intéressant de constater toutefois que le final du film fait reposer une grande part du salut des héros sur la présence de la Croix Rouge Américaine, ce qui n’est certainement pas un hasard! Quant à la vedette Américaine du film, elle n’est sans doute pas d’une extrême crédibilité en tant que comtesse Russe Blanche, mais elle tient son rôle avec énergie, et a la réputation d’avoir tenu tête à Korda qui souhaitait réduire le rôle de Donat, empêché de passer du temps sur le plateau pour cause d’Asthme envahissant. C’est Marlene qui a suggéré le fait de tourner d’abord les scènes qui l’impliquaient sans Donat afin de laisser le temps à ce dernier de se remettre. Une élégance qui à mes yeux rend incompréhensible le jugement dur et peu justifié de Victor Bachy dans sa monographie de Feyder, qui estime que ce film « pâtit de la présence envahissante de Marlene ».