Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
5 mars 2024 2 05 /03 /mars /2024 15:44

Oublions un instant l'énormité du film, son casting de luxe et le fait qu'il ait raflé un paquet d'Oscars. Concentrons-nous plutôt sur ce qui compte: Lawrence of Arabia est à la fois un point de départ, un aboutissement et une confirmation. Une oeuvre colossale certes, mais maîtrisée à 100 %, par un génie de la pellicule qui profite au maximum de ses nouveaux jouets (Décors sublimes, 70mm, carte blanche) tout en creusant un peu plus son sillon personnel: comme ses plus grands films, Lawrence est le récit d'un parcours en marge, d'une oeuvre paradoxale, en même temps que l'étude d'un dérapage humain plus grand que nature...

Un homme meurt dans un accident de moto, sur une petite route de campagne. T.E. Lawrence (Peter O'Toole) vient de mourir, et un journaliste se rend à la sortie du service funéraire, apostrophe quelques compagnons de route. Tous semblent se défiler. Ironiquement, seul un quelconque sous-fifre semble favorablement répondre à la requête du journaliste... s'ensuit un long flash-back, mais ce début est trompeur: on ne reviendra pas à ce moment posthume de tout le film, et il ne s'agira pas de juger la mémoire du héros, ni d'en cerner tous les contours. Le film est simplement le récit de l'arrivée de T. E. Lawrence en Arabie, de son coup de foudre extraordinaire pour le désert et ses modes de vie, mais aussi de sa découverte d'un penchant sanguinaire pour la violence, qui va s'exacerber dans une suite de batailles toutes plus violentes et hasardeuses les unes que le autres... Lawrence, vite surnommé "d'Arabie", va participer en 1916-1918 aux profonds bouleversements qui agitent le moyen-Orient, d'Aqaba à Damas, et va accomplir un travail gigantesque. Il croyait pouvoir travailler pour l'unification des peuples Arabes, mais il va surtout faire le sale boulot pour la couronne Britannique...

Une fois de plus, Lean se penche sur un parcours en marge, sur un homme qui a une oeuvre à accomplir, même si elle n'est pas en tout point glorieuse. Il se livre à une narration chronologique, une fois passé le prologue, et à aucun moment ne jugera Lawrence. Pour ce qui est de ses 'supérieurs' (un terme à prendre comme une certaine ironie, puisque Lawrence n'a que dédain pour la hiérarchie, et le prouve constamment), c'est autre chose: la façon dont le Roi Faiçal (Alec Guiness), le général Allenby (Jack Hawkins, qui dit au moins trois fois dans le film 'je ne fais pas de politique, Dieu merci', mais c'est un odieux mensonge) et le politicien incarné par Claude Rains s'assoient autour d'une table pour se partager le gâteau apporté par Lawrence, fait l'objet d'un commentaire acerbe, mais ce n'est pas le héros qui le prononcera: Lawrence vient de sortir de l'Histoire pour entrer au musée...

On ne juge pas l'homme, pas plus qu'on ne jugeait chacun des quatre protagonistes de Bridge on the river Kwai, tous unis par le pont, et antagonistes par les motivations contradictoires; on ne jugera pas non plus Zhivago, qui lui a refusé de choisir face à l'histoire en marche, ou la Fille de Ryan lorsqu'elle trompera un mari trop compréhensif. Mais Lawrence se juge lui-même, et ne s'aime pas: l'une des clés du film reste bien sûr ce moment où, après avoir tué un homme puis conduit à la mort un autre par erreur, il avoue qu'il a tué deux hommes, et il y a quelque chose qui ne lui a pas plu: c'est que tuer lui a procuré du plaisir... Cette découverte d'un instinct sanguinaire chez le héros du film contraste bien sûr avec l'élégiaque dimension de la première partie, symbolisée par ces plans fascinés autant que fascinants, du soleil levant à l'horizon du désert, des caravanes filmées en grand angle, en 70mm, et cette magnifique propension contemplative qui a donné une réputation au film comme au cinéaste.

Non, donc, Lawrence n'est pas l'histoire d'un pacificateur, juste celle d'un homme qui restera privé jusqu'au bout, et qui aura fait des grandes (Et moins grandes) choses comme par accident, parce que l'impulsion ou les goûts d'un moment le lui permettaient. Et le film est une fois de plus pour David Lean l'occasion d'explorer certains contours de l'âme humaine autour d'un choix ou d'une série d'options (De Brief encounter à Passage to India, un thème récurrent de son oeuvre), et de pointer du doigt, d'une façon aussi humaine que possible, ce qui est bien l'expression d'une perversion: car la guerre, comme toujours, peut être pour tout humain la porte ouverte au pire.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans David Lean Filmouth