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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 17:58

Sous ce titre-coup de poing, digne d'un roman policier à tendance noire comme ceux qui ont inspiré Chien enragé ou Entre le ciel et l'enfer, se cache un démarquage fascinant de Hamlet... Bon, Kurosawa n'en est pas à son coup d'essai, ayant déja transformé Macbeth en Chateau de l'araignée, mais le défi, ici, implique de placer l'intrigue du drame sombre de Shakespeare dans un Japon moderne, celui de la finance et du business qui plus est... Et si le résultat fait aujourd'hui partie des films les plus méconnus du réalisateur, c'est malgré tout une fois de plus une réussite, un film hanté, sans bien sur vouloir jouer sur les mots...

Le jour du mariage de Nishi (Toshiro Mifune), un jeune homme qui vient de faire une ascension fulgurante dans l'entreprise de son beau-père, les journalistes sont à l'affut: on ne parle que des rumeurs de corruption et de coups bas qui auraient marqué l'histoire récente de la corporation. De plus, on murmure que le mariage est surtout pour le vieux capitaine d'industrie Iwabuchi (Masayuki Mori) une occasion de placer sa fille boîteuse (Kyoko Kagawa) tout en confiant le poste à un homme qui saura reprendre les rênes dans la bonne direction un jour... Mais dès le jour du mariage, des signes, des faits alarmants s'accumulent: on soupçonne Iwabuchi et ses seconds d'avoir précipité le suicide d'un ancien collaborateur, Furuya; or de nombreux évènements  semblent revenir avec insistance sur cette mort qui a eu lieu il y a cinq ans...

 

A la situation de déliquescence du royaume Danois dans la pièce originale, Kurosawa substitue donc une entreprise dont la solidité repose sur des marchés truqués, et un complot à sa tête... A Polonius, il oppose Iwabuchi qui sera autrement plus résistant. Mifune, en homme venu de nulle part et qui adopte avec astuce la duplicité de rigueur (Plutôt que les relents de folie du personnage de la pièce), va donc mener sa vengeance, hanté par la mort de son père Furuya. Mais pour faire bonne mesure, Kurosawa a également donné vie, si je puis dire, à un fantôme, puisque le personnage joué par Mifune sauve du suicide un subalterne, Wada, avant de laisser la rumeur de sa mort se répandre. Ainsi, il s'attache les services d'un homme que tout le monde croit mort, qui est assez terne, un peu lâche, et déboussolé: il est beaucoup plus une réminiscence des deux paysans de La forteresse cachée, de certains personnages picaresques des Sept samouraïs, que de Rosencrantz et Guilderstern qui font une apparition dans Hamlet... On est, quand même, chez Kurosawa. Son appropriation de la pièce de Shakespeare passe par les codes du film noir (Une superbe  scène de tentative d'assassinat, en particulier, joue sur les ombres, la lumière, le suspense), une solide dose d'abstraction, voire de simplicfication graphique: une grande partie des scènes se passent en intérieurs, tranchant ainsi avec l'habituelle vision d'une nature omniprésente chez Kurosawa. Il ya aussi ce rappel du suicide, acte fondateur du film, et qui est représenté par cet immeuble dont on isole une pièce, soit en la marquant d'une rose (Au mariage, un gateau ainsi décoré circule, premier signal d'alarme pour le clan Iwabuchi), soit en l'iluminant de l'intérieur, comme dans un plan assez spectaculaire.

 

Pourtant, on s'en doute, cette vengeance orchestrée par un homme apparement déterminé et exceptionnel, n'ira pas au bout. Comme chez Shakespeare, on s'appuie sur "Ophélie", victime collatérale des agissements de son père, mais aussi du désir de vengeance et de l'amour que Nishi lui porte. Et un autre indice véhiculé avec insistance par la mise en scène nous rapelle que le plan de Nishi, aussi noble et justifié soit-il, est voué à l'échec: tout ici est inachevé; dès le mariage, on entend des musiques qui seront coupées court. La bande-son regorge de ces musiques qui vont et viennent sans jamais être menée à leur conclusion, et les scènes d'inachèvement se suivent; le fils dIwabuchi qui apprend la duplicité de Nishi, le menace d'une correction qu'il ne lui donnera jamais, Iwabuchi achète un somnifère dans le but de se suicider peut-être, mais l'utilisera d'abord pour neutraliser sa fille, avant d'y faire de nouveau allusion dans une dernière scène qui semble se clôre sur du vide. La tentative nocturne de se débarrasser de Shirai, l'un des lieutenants de Iwabuchi, n'aboutira pas, et la mort de deux personnages très importants, vers la fin, se jouera hors champ, narrée après coup par un personnage qui n'en a vu que ce qu'il en a déduit... Comme de plus, ce personnage a échangé son identité avec l'un des morts, il clôt le film sur une note sardonique: non seulement la noble vengeance est vouée à l'échec, mais l'existence des hommes peut être arrêtée même sans qu'ils meurent... On est donc un peu chez Shakespeare, peintre acide de la folie meutrrière des grands de ce monde, mais surtout on est bien chez Kurosawa, le moraliste en colère du Japon meurtri d'après-guerre, qui se reconstruit dans la douleur...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Noir Criterion