Suite à une agression dans laquelle elle est grièvement blessée, et son petit ami (Naveen Andrews) tué, une jeune femme (Jodie Foster) se transforme en une justicière presque par hasard, avant de commettre de nombreux meurtres. Touchée régulièrement par des remords, elle entre en contact avec le policier (Terrence Howard) responsable de l'enquête, avec lequel elle partage des discussions philosophiques et ambiguës sur les limites et les frustrations de la loi...
Dans la filmographie de Neil Jordan, on trouve de tout (Et même parfois n'importe quoi: Interview with a vampire, par exemple); depuis quelques années, le metteur en scène a pris une orientation assez proche de celle d'un Ridley Scott, ne sélectionnant plus les films, et attendant que les propositions viennent à lui plutôt que de chercher à financer des films qui ne se feront jamais. Son détachement et son esthétisme aidant, il épouse ainsi des projets dans lesquels il serait vain de chercher une idéologie personnelle, d'où ce film passionnant, dans lequel tout le monde trouvera son compte.
Aux Etats-Unis, et d'ailleurs, il a été récupéré par tous les participants du débat sécuritaire: la droite conservatrice s'en est servi afin de stigmatiser une politique sécuritaire trop molle, la faute estiment-ils aux administrations Démocrates (dans les municipalités) trop indulgentes; les fous des armes y ont reconnu leur idéologie partisane d'une justice administrée par le citoyen, représenté ici en ange exterminateur touché par une colère qu'on peut légitimer par le drame survenu au début du film. Enfin la gauche peut faire siens les doutes qui sont parsemés tout au long du film, et la dimension morale représentée par les nombreux personnages qui agissent en qualité de témoins muets, mais clairement critiques à l'égard des actes de vengeances qui y sont montrés.
Et la vérité? D'une part, un film est un film, il ne juge pas, n'assène pas toujours, n'impose pas de vision; qu'on se rappelle de Dirty Harry (Le grand-père de ce film par bien des côtés) et des malentendus à son égard: Clint Eastwood l'a souvent rappelé, il n'est pas Harry Callahan; ici, le propos des concepteurs est essentiellement d'illustrer un aspect terrible de la réalité des Etats-Unis, ce manque de repères et de perspectives face au crime et au drame.
Pourtant le principal intérêt de ce film ne se situe pas dans le débats sur la participation active à la violence, légitimée ou non par le concept d'auto-défense, et de recours au fait de prendre la responsabilité d'administrer la justice. Il nous conte le parcours inattendu d'une femme qui passe totalement de l'autre côté, et se transforme en ce qu'elle n'a jamais été: Erica Bain, new-Yorkaise qu'on imagine fervente démocrate, est une personne qui vit tranquille à New York, une ville qu'elle aime tant qu'elle en a fait le sujet de ses chroniques radiophoniques. Elle se promène dans la ville par hobby et par passion, jusqu'au jour ou la peur s'installe. En devenant cet ange exterminateur, elle devient une autre, elle devient tout ce qu'elle n'aime pas, une part enfouie de sa personnalité qui ne demandait, peut-être qu'à sortir. C'est là que sa démarche de se rapprocher du policier est intéressante: elle cherche auprès de lui un retour à la normale, ou une opportunité de sortir de sa fuite en avant, voire une légitimité pour sa nouvelle vie. Lequel des trois? la réponse est bien sûr ambiguë, mais elle fait le sel de ce film complexe.
Bien sûr, un film n'est qu'un film, et on doit y provoquer un peuls choses, de manière à avoir un terrain de jeu valide. Mais si on est prêt à accepter qu'un médecin spécialiste des diagnostics délirants se voit confier 24 cas extrêmes par an, pour prendre l'exemple de House M.D. (Docteur House in french), un film, ce n'est pas une série: une agression toute les deux minutes, partout ou Jodie Foster passe, c'est énervant. Et ça nous rappelle étrangement une vision déformée de nos sociétés dans lesquelles on voudrait nous faire croire que le l'homme est en permanence un loup pour l'homme. Si on veut bien comprendre les personnages d'un point de vue dramatique (a ce niveau le film est vraiment impeccable, et Foster est fantastique), cette insistance pour présenter des USA en proie au chaos criminel prend évidemment le risque de justifier que le commerce sauvage des armes, ou l'idée populiste répandue qu'il faut se méfier de tout et de tout le monde, surtout en période d'élection, et ça, non, vraiment, ce n'est pas souhaitable.
Reste un film ou, une fois de plus, Jordan se fait l'avocat du diable: un homme fautif dans une affaire d'adultère (End of the affair), des vampires qui parlent à la première personne (Interview...), et maintenant une femme qui tombe dans les travers de la justice expéditive...