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31 janvier 2024 3 31 /01 /janvier /2024 15:25

Un oiseau, dérangé dans ses petites habitudes, qui survole une jungle; un train qui s'arrête devant des prisonniers en train de travailler sur la piste; dès le départ, Lean nous présente la guerre comme un dérangement, un tumulte saugrenu dans une nature qui va pourtant rester un témoin muet des turpitudes humaines et de passions inattendues. C'est peu dire que The bridge on the river Kwai est un grand film de guerre; à l'évidence, c'est un grand film - tout court. Il montre comment la logique militaire combinée avec les passions personnelles d'un certain nombre de personnes peuvent aller jusqu'à l'absurde, tout en déroulant avec une logique infaillible les histoires combinées de ses protagonistes: le colonel Nicholson (Alec Guiness), officier de sa majesté; le "Major" Shears (William Holden), en fait un simple soldat devenu par magie officier devant la menace d'un camp de prisonniers; le commandant Saito (Sessue Hayakawa), l'officier en charge du camp de prisonniers Britanniques, et le Major Warden (Jack Hawkins), un instructeur-aventurier-espion-artilleur dont le plaisir est de tout faire sauter... Chacun d'eux a son rôle à jouer dans un drame qui se résoud dans une scène extraordinaire au suspense haletant.

 

Une compagnie de prisonniers Britanniques, emmenés par le Colonel Nicholson, arrive dans un camp Japonais de prisonniers dans lequel le Commandant Saito veut les obliger à construire un pont sur la rivière Kwai, mais Nicholson s'oppose durement à lui, refusant selon les conventions de Genêve que les officiers soient amenés à travailler. il gagne sa "bataille", mais dès qu'il le peut, il devient le plus ardent supporter du pont, voyant en sa construction une occasion de démontrer à Saito et à l'armée Japonaise la supériorité de soldats Britanniques quand ils se sentent libres; de son coté, le soldat Shears s'évade du même camp de prisonniers, mais est vite recruté pour accompagner une mission de sabotage de ce même pont, n'ayant aucune idée de l'étendue de l'implication des prisonniers Britanniques dans le projet...

Saito est clairement obsédé par l'honneur de sa mission et de son statut, et l'idée du suicide (Seppuku...) le traverse clairement lorsque les Britanniques ont fini le pont, construit non pas grâce à l'officier Japonais, mais presque malgré lui. En terme d'honneur, il a failli à sa mission, tout en l'accomplissant... Nicholson, d'abord admirable par son intransigeance lorsqu'il défie son garde-chiourme en brandissant les conventions de Genêve, se lance ensuite dans la construction du pont avec un tel aveuglement, qu'il en finit par se retourner contre les saboteurs Britanniques... Warden, on le sent bien, considère la guerre comme un terrain de sport, une sorte de permis de faire exploser, comme le prouve la gourmandise qu'il affiche à l'approche du pont, alors qu'il est grièvement blessé... Enfin, Shears, le seul Américain, échappe aux considérations sur l'honneur et le sport, et est un imposteur, un simple soldat qui a usurpé l'identité d'un officier afin d'échapper aux rigueurs de la vie de prisonnier; n'empêche, son évasion réussie est tout bonnement incroyable, et il sait le moment venu se donner à sa mission. Tous ces protagonistes mènent donc à la scène formidable qui est consacrée au sabotage du pont, avec ses personnages tous campés sur leurs positions, le pont majestueux qui défie tout ce petit monde, et le son du train, symbole de l'enjeu de la mission, qui s'approche inexorablement. Magnifiquement monté (David Lean connait le montage, bien sûr), c'est un ensemble de près de quarante minutes...

A propos du train, l'utilisation du son dans ce film est d'une richesse exceptionnelle, depuis les sons de la jungle, qui rappellent toujours l'existence d'une nature témoin de ces évènements, à la magistrale fonction de la musique, qui s'insère dans une scène du début, lorsque les fameux sifflements de défi accompagnent l'arrivée quasi triomphale des prisonniers Britanniques dans le camp, la musique de Malcolm Arnold s'insinue dans la bande-son, et semble nous donner le point de vue du colonel Nicholson. Celui-ci, joué par un Alec Guiness proprement génial, a en effet une conception aussi radicale de la condition de prisonnier que Saito est campé sur sa position de dominant. L'interprétation globale est d'ailleurs splendide... A la fin du film, on assiste de nouveau au vol d'un oiseau, qui répète inlassablement le motif ironique, au-dessus de tout, relayé durant tout le film par d'autres volatiles tout long du film... Pourtant, on a l'impression que tous les protagonistes de ce film s'inscrivent bien dans la trajectoire de ces personnages des films de David Lean, qui trouvent une voie à l'écart des sentiers battus, les Lawrence, les Zhivago... Et les différentes conceptions de la situation par l'ensemble des personnages, les uns aveuglés dans une tâche paradoxale que les autres ont pour mission de faire sauter, ne sont que des témoignages de l'absurdité de la guerre.

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Published by François Massarelli - dans David Lean