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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 10:01

Evoquons pour commencer une scène célèbre de ce film dont il convient de rappeler que Mankiewicz n'a pas écrit le scénario, pas plus que la plupart des dialogues. Les deux personnages principaux Lucy Muir et Daniel Gregg sont occupés à rédiger un livre, et la jeune femme a des scrupules à taper un mot, le fait savoir. Gregg, dit que les personnages doivent parler comme ça, donc il faut l'écrire. "Je ne veux pas prononcer ni écrire ce mot", répond la jeune femme. "Quel mot utilisez-vous lorsque vous voulez dire dela?" "Je n'en utilise aucun!". La jeune femme finira pourtant par s'exécuter, et d'un air fataliste, tape, l'une après l'autre, les quatre lettres du mot incriminé. Une scène dont l'esprit n'échappera à aucun des spectacteurs, mais aussi qui contourne de la plus belle des façons la censure, certains mots de quatre lettres étant bannis non seulemnt des films, mais aussi du langage officiel, des écoles, de la télévision... Mais la scène est révélatrice d'autres thèmes d'un film décidément inépuisable, dont Philip Dunne revendiquait (A juste titre) la paternité, mais dont Mankiewicz n'a pas à rougir, loin de là: lui qui s'était attelé à plusieurs films dont il ne voulait pas écrire le scénario, prouve ici à quel point il maitrise les rouages du langage cinématographique. C'est aussi la première de quatre collaborations essentielles avec l'acteur que Mankiewicz appelait son "stradivarius", le grand Rex Harrison.

 

Au début du 20e siècle, à Londres; Lucy Muir (Gene Tierney), jeune veuve, souhaite s'affranchir de sa belle famille envahissante, et vivre seule avec sa fille Anna et sa domestique fidèle Miss Huggins. Elle a choisi le sud, et le bord de mer. elle trouve vite une maison, à un loyer dérisoire, et pour cause: elle est hantée. Le fantôme, Daniel Gregg (Rex Harrison), est un marin doté d'un caractère particulièrement trempé, mais en dépit de sa farouche volonté d'être seul dans sa maison (Il la hante volontairement afin de la préserver des autres, affirme-t-il), il se prend vite d'amitié pour la jeune femme, et va même l'aider dans un coup dur en lui fournissant le texte d'un livre à succès qu'elle n'aura qu'à faire éditer pour en récupérer les revenus. Mais la jeune femme rencontre à cette occasion un autre écrivain (George Sanders), qui la séduit, et le capitaine Gregg sent vite qu'il est de trop...

 

Le genre, ce sacro-saint empilage de cases identiques si cher aux américains, est ici perverti d'une façon intelligente, dans une appropriation particulièrement astucieuse: pas plus que Dragonwyck n'était un drame gothique vraiment convaincant, The ghost and Mrs Muir n'est un film de fantômes. On remarquera les pudeurs du titre Français, L'aventure de Madame Muir, qui cache au public la présence dans le film d'un fantôme, comme si il fallait maintenir l'effet de surprise. Pourtant, au-delà des premières vingt minutes, le film se débarrasse tranquillement de ses oripeaux de film fantastique, pour entrer dans une double identité, un film doucement onirique d'une part, et une rencontre amoureuse sublime d'autre part. Les gentils effets de peur, par ailleurs enrobés de comédie, de la première partie ne sont qu'une politesse de Mankiewicz à l'égard d'un genre dans lequel il n'a tout simplement pas envie de s'aventurer. Au moins nous gratifie-t-il de scènes impeccablement amenées dans l'exposition, et d'une progressive installation de Rex Harrison, avec d'abord un plan virtuose circulaire, qui voit Lucy Muir s'assoupir dans une pièce vide, et qui détaille la chambre avant de revenir sur Lucy, désormais observée par un mystérieux personnage. L'orage nous aide à assumer que... nous avons vu le fantôme!

 

L'évolution des personnages était l'une des caractéristiques les plus frappantes du film précédent de Manliewicz, The late George Apley: cette façon dont un air fredonné par les femmes de la maison, puis repris à son compte par Ronald Colman, semblait répandre un assouplissement des moeurs, ou encore l'apparition de nouveux intérêts, Freud en tête, qui montrait comment l'intransigeant George Apley se laissait séduire par les plus inattendues des nouveautés... Cet esprit de montrer de façon dynamique l'évolution des personnages passe ici par le langage, avec la bonne qui lâche par exemple une formule vaguement familière dont elle ne se rappelle pas la provenance, ou l'utilisation de plus en plus fréquente de termes venus bien sur de Daniel Gregg, qui les implante dans les petites habitudes de Lucy Muir (Qui en a conscience), ou de la bonne (A son insu). une façon pour les auteurs de départager ici les gens qui comptent, autour de la fragile bulle familiale de Lucy, et ceux qui seront exclus, comme en particulier Miles Farnley, qui lui a son propre langage, et n'est nullement disposé à se laisser influencer. Il est tentant d'attribuer cette façon de jouer sur la progression des personnages à Dunne, mais on retrouve cet esprit d'intégrer à l'intrigue et la mise en scène cette marche en avant, aussi bien dans les deux premiers films de Mankiewicz que dans les suivants, y compris dans les films qui reposent sur une série de flash-backs subjectifs ou de leçons du passé ( House of strangers, A letter to three wives, All about Eve, The barefoot contessa, Suddenly last summer); dans ces cas ultérieurs, Mankiewicz intégrera même l'évolution de la connaissance du spectateur dans sa démarche.

 

Parce qu'il est temps, quand même, de le reconnaitre: Mankiewicz: est l'un des très grands de la  mise en scène, Ce film le prouve en permanence, et il ne s'agit en aucun cas d'une plate illustration d'un scénario. Les choix, on a déjà parlé de l'étrange traitement du genre, par exemple, sont typiques de sa patte, et le film est dirigé avec goût. Même Gene Tierney, actrice parfois erratique, s'en sort avec les honneurs, et pourtant, elle joue face à Harrison et Sanders!. La scène dans laquelle elle affronte le fantôme qui joue avec elle dans la pénombre bénéficie de l'élégance de la photographie, et l'apparition de Rex Harrison, caché dans un coin, et qui apparait à la lumière d'une bougie, est superbe... Le ton du film est marqué par l'humour parfois tendre, parfois plus méchant (la mère et la soeur de Mr Muir en font les frais). Les personnages secondaires (Mankiewicz lui-même a ciselé avec gourmandise des dialogues pour George sanders) sont doués d'une vie propre, d'une véritable identité: c'est l'un des forte de l'auteur, on le sait. Mankiewicz a aussi, 9 ans avant Hitchcock, utilisé au mieux l'imposante partition de Bernard Herrman, qui est un chef d'oeuvre, et dont le cinéaste a réussi, c'est un tour de force, à imposer qu'elle remplace la pompeuse introduction rythmée du logo Twentieth century Fox: une façon de laisser les hommes de cinéma prendre le pouvoir sur leur patron, et de mettre en avant l'extraordinaire atmosphère de ce film, qui doit il est vrai beaucoup à sa musique, qui joue en permanence sur l'inquiétude, le romantisme et la tristesse, dans lesquels on retrouve l'impression du rendez-vous manqué de Lucy Muir et Daniel Gregg.

 

Parce que voilà: ce film n'est pas un film de fantôme, c'est une histoire d'amour, mais une histoire d'amour entre un fantôme, donc un être immatériel, et une veuve, privée de l'affection de son mari trop tôt. La fameuse scène, qui a été évoquée plus tôt, tournait justement autour d'un terme, dont on ne trouve aucune trace concrète, mais dont le fait de taper les quatre lettres est une forme d'identification à coup sur: Ecrivons-le à notre tour: FUCK. Faisons un peu de linguistique sémantique. Ce mot est un verbe, une base verbale, donc l'énoncé générique d'une action. dans l'anecdote qui aurait inspiré à Dunne cette scène (Qui l'attribue à Hemingway, autre blasphémateur devant l'éternel), le mot incriminé est FUCKING, un verbe adjectivé par l'apport de la terminaison ING, qui sert d'apport de grossièreté, il n'a pas de sens en soi. Le choix, dans le livre de Gregg, de référer au verbe tel qu'il est, est donc motivé par le fait de non pas dire une grossièreté (ce que le capitaine fait en permanence avec l'euphémisme BLAST!) mais plutôt, probablement, de se référer à l'action désignée par le verbe, c'est à dire le fait d'avoir des rapports sexuels. D'ailleurs, Lucy Muir, ensuite, nous apporte une précision sur cette anecodte de la jeunesse du capitaine: "Vous aviez besoin d'aller à l'étage?", demande-telle. L'épisode concerne probablement le déniaisage de Gregg, raconté par le menu. Lorsque Gregg lui a demandé "Quel mot utilisez-vous?", comme je le disais plus haut, la réponse de Lucy Muir est un aveu: elle ne le fait pas, ce qui est une évidence, souhaiterait le faire, ce qui apparait dans ses relations avec Miles, et ne le fera pas, comme le démontre le film. Quant au fantôme, "il ne la trouve pas déplaisante", comme il le dit lui-même. Voilà comment le film nous parle, en toute délicatesse, sans tomber le moins du monde, de sexualité, de veuvage, de frustration, voilà pourquoi le rendez-vous manqué  ne peut se terminer que par les retrouvailles au-delà de ces deux amants, qui ont un peu, quand même, fricoté avec les mots: comme le dit Lucy au capitaine, une fois le livre fini, cette communion à l'écrire va lui manquer...

 

Certains (Philip Dunne le premier) ont dit ça et là que le film avait des défauts, structurels (Une fois qu'on perd Rex harrison, il y a un gros vide), dans le jeu (Gene Tierney, encore elle), que le film est un peu vert. Zanuck, pour sa part, n'aimait décidément pas la propension du jeune Mankiewicz à faire le virtuose avec la caméra. Moi, je le prends tel quel, et je pense que ce film est tout bonnement la première réussite totale du metteur en scène, un film d'une richesse considérable, et un classique auquel nous sommes très nombreux à rendre souvent visite, un film au ton unique, qui nous parle d'une héroïne qui comme souvent chez Mankiewicz est prise entre deux feux; partiellement engoncée dans un carcan de formalité de classe, suite à des décennies de rigidité morale, mais prète aussi à s'engager dans une indépendance militante, avec la fougue des révolutionnaires; Une femme forte, mais dont la fragilité est parfois soumise à des déconvenues, à cause d'un manipulateur, par exemple.. Tout ça est bien un film de Mankiewicz.

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Joseph L. Mankiewicz