Le Mal est au coeur de l'oeuvre de David Fincher... et bien sûr au coeur de chaque être humain; c'est d'ailleurs le sujet de bien des films, à commencer par ceux d'Hitchcock, donc on conviendra qu'il n'y a rien de nouveau, ou du moins qu'il ne devrait rien avoir de nouveau à traiter un sujet comme celui de Zodiac. Il a déjà fait l'objet d'un film, après tout: Dirty Harry ne se battait-il pas à la fois contre un tueur fou et contre la bureaucratie molle dans le film de Don Siegel de 1971? Et comme de juste, dans cette chronologie maniaque des événements, la sortie du film en 1971 est mentionnée, et rendue plus historique encore par la rencontre entre deux des protagonistes du film... Ca aurait du être un film en trop, Fincher ayant déjà tâté du serial killer avec Seven, mais non: c'est un film crucial, exemplaire, moral, et le chef d'oeuvre de David Fincher. Tout simplement.
En 1969 dans la région de San Francisco, le meurtre d'une jeune femme, accompagnée d'un petit ami qui ne sera que blessé, déclenche une enquête durant laquelle la police va s'approcher de plusieurs possibilités, sans jamais réussir à coincer le suspect, qui s'est auto-proclamé "Zodiac", et apprécie cette tribune de façon évidente. La presse, en particulier deux hommes, vont également être de la partie, tournant parfois autour des mêmes hypothèses. Le passage des années, la transformation de ce qui était une enquête en obsession, tout ce qui a trait à l'histoire connue de l'affaire du Zodiac nous est contée via la point de vue de Bob Graysmith, cartooniste au San Francisco Chronicle et auteur d'un livre à succès sur le meurtrier et l'enquête malheureuse...
Fincher était un jeune garçon en Californie au moment des faits, qui l'ont inévitablement marqué. Cela se sent en particulier dans l'impression de réalité qu'on a en voyant le film, et dans les parti-pris de réalisme du point de vue: une décision simple a été prise, celle de ne montrer que les meurtres et les tentatives que si une victime ou un témoin avait survécu. De même, on sait que Fincher est un virtuose (Les journalistes de Télérama ne manquent aucune occasion de s'en plaindre à la sortie de ses films), mais pas de délire ici: tout point de vue est justifié, chaque angle est étudié, et la caméra bouge peu. L'utilisation du fondu au noir est un autre truc de mise en scène qui prend un relief particulier: symbolisant la rupture de l'acte de mémoire, la fin de chaque scène évite un montage brusque, et la douceur des transitions surprend; certaines choses ne sont tout simplement pas nécessaires; mais un fondu au noir se prolonge durant trois minutes (Du moins dans la "director's cut"), accompagné de fragments sonores d'histoires, et nous informe d'un long passage de temps: quatre années... Au-delà donc de la reconstitution maniaque des événements tels qu'ils ont pu être ressentis à l'époque, et de la restitution pour une fois parfaitement morale et rigoureuse d'un fait lié à des meurtres en série, le propos de Fincher est de traiter du temps qui passe, et d'incorporer l'enquête sur le Zodiac dans ce qui est une spirale de l'échec...
Rejoignant les anti-héros des autres films de Fincher qui se terminent bien mal, Bob Graysmith le cartooniste, Dave Toschi le flic lessivé et Paul Avery le journaliste sont dépassés par l'âge, par le manque d'actualité de l'affaire, par les faits parfois contradictoires. cette quête pour la vérité se heurte à des obstacles troublants, des recoupements illogiques, des suspects trop parfaits qu'un simple détail suffit parfois à écarter. Finalement, la vérité semble tenir à bien peu de choses, comme lors de cette scène finale, presqu'une coda, au cours de laquelle un survivant, 22 ans après les faits, identifie formellement un coupable, ce qui ne donnera lieu à rien puisque le suspect en question mourra peu après. Fincher choisit de finir brusquement son film, comme il souhaitait tant le faire pour Seven: une façon de boucler la boucle sur une histoire qui a bien du durer 38 ans, de Zodiac, les meurtres, en 1969, à Zodiac le film, en passant par le livre de Graysmith en 1991, et... Seven, histoire effrayante d'un meurtrier en série qui se joue de la police de San Francisco en 1995.
Mais l'essentiel de ce film n'est pas la quête de la vérité par des justiciers; encore moins l'abnégation des hommes qui cherchent la vérité; il s'agit plutôt de montrer comment le mal finit par être contagieux, à tel point qu'on a le sentiment que les hommes qui cherchent le coupable ne veulent parfois qu'un prétexte pour décrocher, le plus important étant de finir cette 'oeuvre' qui ne sera jamais achevée officiellement de toute façon. Chacun des protagonistes en vient à choisir à un moment ou à un autre entre sa vie privée et l'enquête. Paul Avery (Robert Downey Jr) se détruit à petit feu, Dave Toschi (Mark Ruffalo) perd l'estime de ses supérieurs, et Graysmith (Jake Gyllenhall) perdra sa famille... Mais le mal continue à courir, d'ailleurs une scène de suspense située vers la fin tourne volontairement à vide, montrant à quel point tout peut arriver, y compris rien: Graysmith enquête sur un suspect, et se rend compte que l'homme affable et un brin efféminé qui est face à lui est lui aussi un coupable potentiel. La menace ne débouche sur rien, juste l'idée que finalement on n'a plus aucun repère tangible. La force de Fincher, sa morale aussi, lui permettent ainsi de finir un film sur une enquête inachevée, sans forcer la main à l'histoire. Reconstitution du temps, des années passées, du temps qui passe, de chaque lundi, mardi et de chacun des jours suivants, des moments où il a plu, des moments où il y avait du brouillard sur le Golden Gate, ce film extraordinaire est un témoin essentiel des capacités phénoménales du cinéma, voilà.