C'est une comédie d'une bobine, réalisée en 1914 par le futur metteur en scène des drames flamboyants comme Le Clown (1926) ou Revolutionhochzeit/Un mariage sous la terreur (1928), ou les adaptations très soignées de Dickens réalisées entre 1921 et 1924... Un petit peu inattendu, mais pour qui est un observateur de la façon dont fonctionnaient les studios de Copenhague, pas tant que ça! Sandberg, après tout, était un réalisateur sous contrat, et il en était à ce stade au début de sa carrière.
On reconnaîtra dans ce fragment un autre grand nom du cinéma Danois, tout aussi peu connu, sauf si on s'intéresse à son surnom: Carl Schenström, plus connu en France donc sous le sobriquet de Doublepatte (qui avec Harald Madsen, dit Patachon, formait un duo comique de superstars qui préfiguraient Laurel et Hardy)... Un acteur versatile, qui est d'ailleurs assez méconnaissable ici, en fait. Il n'était pas encore doté de son impressionnant nez postiche, et tout porte à croire que dans cette comédie incomplète il ne soit que le comparse...
Le film est donc réduit, d'une bobine (soit 15 minutes environ) à un fragment de deux minutes, qui présentent des gags, sans qu'on ait le contexte, difficile donc dans ces conditions de s'y retrouver dans l'intrigue! Voici ce que l'on peut reconstituer:
L'épicier Mikkelsen (Holger Pedersen-Gissemand) a soif et se rend dans une taverne où il se saoule en compagnie de ses amis. Il renverse du soda un peu partout, et essuie le poêle du café avec un mouchoir. Puis il s'essuie avec le même mouchoir et se couvre de suie. Quand il rentre chez lui il s'endort dans la baignoire, où son épouse qui le retrouve le lendemain le prend pour un ramoneur, qui si j'en croie le titre, avait sans doute prévenu qu'il passerait...
C'est encore un de ces films dont un fragment a survécu par accident, lorsqu'un documentariste a décidé d'incorporer un extrait d'un film dans une compilation consacrée au cinéma Danois entre 1913 et 1923... Même si on doute que le film soit du plus grand intérêt, on souhaite quand même qu'un jour, on puisse en retrouver une copie. Ces deux minutes ont rejoint la précieuse collection que le DFI consacre, sur leur site internet, à leur patrimoine muet: plus de quatre cent films y sont consultables, en HD et gratuitement...
Une petite localité tranquille, une nuit: à minuit, le sacristain reçoit un coup de téléphone, une voix de femme, puis on entend un coup de feu. Un homme d'affaires, Erland, a été tué. Une femme, l'actrice Mimi Brandt (Karina Bell), l'arme du crime à la main, s'accuse... Avec elle, le jeune comte Braa (Gorm Schmidt), son amant, s'accuse aussi... Le procureur Steen (Elith Reumert) a fort à faire pou dénouer l'intrigue, qui a commencé quelques temps plus tôt quand Erland a commencé à approcher Mimi pour lui parler d'un héritage dont elle serait bénéficiaire...
C'est un whodunit! Vous savez, ce film qui vous fait réfléchir longuement avant de vous révéler que c'est le jardonier qui a fait le coup! Généralement, c'est un exercice assez vain, mais les films peuvent aussi être réhaussés d'un peu de comédie ou d'atmosphère...
Pour le procureur comme pour nous, puisque les témoignages des deux seuls protagonistes qui apparemment savent quelque chose nous sont certes donnés, mais à chaque fois ils sont adroitement ciblés de manière, on le comprend très vite, à éviter d'en dire trop. La question inévitable, c'est bien sûr de deviner lequel des deux tourtereaux ment pour couvrir l'autre... Ce que comprend Steen assez rapidement.
Anders Sandberg savait tout faire et avait une bonne maîtrise de tous les genres... Dans un cadre raisonnable s'entend, et cette histoire sentimentalo-policière lui convient plutôt pas mal, avec ses arrières-goûts de mélodrame sentimental. Les ingrédients en sont tous cochés: le père conservateur du jeune homme, l'indignité de se montrer en public avec une actrice, le vieil homme d'affaires franchement libidineux...
Ce n'est en aucun cas un film à message, juste un film de genre, bien fait et plutôt bien interprété, avec savoir-faire sinon brio, et avec quelques touches d'humour fournies par les domestiques, dont Mathilde Nielsen, qui tournera deux ans plus tard avec Dreyer dans Le maître du logis...
Au début de l'ère Victorienne, la rencontre entre un jeune homme de bonne famille et une jeune femme de la classe ouvrière, dont le père est un repris de justice, est compliquée par les convenances...
C'est le quatrième et dernier film de Sandberg consacré à une adaptation de Dickens, des films qui lui tenaient à coeur et pour lesquels la Nordisk mettait à sa disposition des moyens considérables... Mais ce n'est pas Les grandes espérances, qui est une réussite sur bien des points: non, d'une part le roman choisi est l'une de ces oeuvres à la thématique floue, dans lesquelles le romancier réglait des comptes personnels (son père a été lui aussi incarcéré dans les mêmes conditions que l'héroïne), et faisait plus ou moins semblant d'inscrire des revendications sociales pas toujours en cohérence avec le reste de son oeuvre mélodramatique, mais en plus il souffre d'être inscrit dans une intrigue qui passe par beaucoup trop de texte, ce qui pour un film muet est rédhibitoire. Et du coup les principaux personnages subissent trop l'action au lieu d'en être les véritables protagonistes.
Alors évidemment, les décors sont très soignés, les costumes très impressionnants de véracité, et une bonne part de l'interprétation (Sandberg a son équipe et des acteurs dévoués qui sont à l'écoute de sa direction qu'on disait patiente, mais on peine à se passionner pour ce long et assez statique drame dans lequel Karina Bell n'a peut-être pas les épaules assez solides pour soutenir l'intérêt du spectateur...
Après Our mutual friend et David Copperfield, c'est la troisième des trois adaptations spectaculaires de Dickens par Sandberg. On y retrouve le même soin que dans les autres, une volonté affichée de rendre le roman aussi complet que possible dans son adaptation, mais avec cette fois des raccourcis: la longueur du premier film avait été la source d'ennuis, cette fois Sandberg a réussi à rester en dessous de deux heures, et livre une version linéaire, d'une fidélité exemplaire, et très réussie...
Philip Pirrip (Martin Hezberg), un jeune garçon orphelin qui grandit aux côtés de sa soeur (Ellen Rovsing), une femme acariâtre, et de son mari Joe Gargery (Gerhard Jessen), forgeron de son état, ressent plus d'affection pour ce dernier que pour sa soeur, qui a la main fort leste. Un soir qu'il est resté au cimetière, sur la tombe de sa mère, un forçat évadé (Emil Helsengreen) obtient de lui la promesse de revenir lui donner de la nourriture en échange de la vie sauve. Il revient le soir même... Sans savoir que son geste allait changer complètement sa vie.
Plus tard, il fréquente la maison excentrique et délabrée d'une dame à demi-folle qui vit en compagnie de sa mystérieuse pupille Estella (Olga D'org): Miss Havisham (Marie Dinesen), éternellement habillée en robe de mariée (son mariage a été annulé in extremis), vit dans le passé et la rancoeur, et semble élever Estella dans la méchanceté à l'égard des hommes, ce dont Philip (surnommé Pip) fera bien vite les frais, d'autant qu'il est amoureux... Quand le premier acte se termine, Pip devenu adulte (Harry Komdrup) apprend qu'il est l'heureux dépositaire d'une fortune, mais sans connaître l'identité de son bienfaiteur... Ou de sa bienfaitrice, car il soupçonne Miss Havisham d'être son ange gardien secret...
Dickens ne s'était pas fait que des amis, avec un roman dans lequel il mélangeait le chaud et le froid, l'amour (Pip) et la souillure (Miss Havisham), les largesses d'un mystérieux bienfaiteur et la violence menaçante d'un forçat. En Pip, héros enfantin devenu adulte sans perdre son âme d'enfant, il avait créé un personnage qui allait déplaire, mais qui est parfait pour le cinéma. D'une part, il y a de nombreuses adaptations, et ça continuera tant que le cinéma et les images qui bougent existeront... Ensuite, avec sa naïveté affichée, il est le parfait vecteur de cette entreprise d'illusions que sont les films.
Et c'est, je pense, ce qui attire Sandberg dans Dickens et la raison pour laquelle il va réaliser tant d'adaptations de ses oeuvres... Il touche ainsi à une relative universalité, ou du moins à ce que l'occident en 1922 considérait comme tel. Il a du matériau parfait pour du mélodrame, pour des intrigues linéaires avec moult péripéties. Et il a des possibilités plastiques phénoménales, avec ces costumes 1860, ces décors Londoniens qui ici, au passage, ne sont pas forcément très recherchés, mais aussi ces décors naturels qui sont l'une des caractéristiques les plus évidentes du cinéma danois: de la scène dans le cimetière jusqu'à la rencontre finale de Pip et Estella, le film est souvent confronté à une nature sans artifice, parfaitement composée, dans des plans rigoureux. Pas d'audaces filmiques proprement dites, et si le metteur en scène est comme la plupart de ses collègues danois passé expert dans l'utilisation du clair-obscur et ne s'en prive pas, il fait peser de manière importante ces scènes diurnes qui marquent en particulier la première partie: on se souvient de la rencontre sinistre, en plein jour, avec un bandit...
Le film allait-il bouleverser l'histoire du cinéma? Non, bien sûr, pas davantage qu'il n'allait restituer au Danemark sa place de premier plan qui était la sienne en ce qui concerne le septième art, dix années auparavant. Mais ce que voulait Sandberg, c'était offrir à un public populaire des retrouvailles avec un roman qui avait tout pour l'être, en allant si possible un peu plus loin qu'une simple illustration. C'est tout, et c'est déjà beaucoup.
Danemark, 1924: il fait froid! Un peintre (Knud Almar) semble filer le parfait amour avec son modèle Helga (Karina Bell), une jeune femme bien comme il faut à laquelle il demande de figurer une paysanne Italienne, ce qui réchauffe... Mais le père (Viggo Wiehe) de la belle vient de revoir une vieille connaissance: Helder (Peter Marberg), l'ami d'enfance de sa fille, un chauffeur de locomotive qu'il trouve bien sympathique... Ce qui ne sera pas le cas de mademoiselle qui devant l'ingérence paternelle, fait un caprice: elle part rejoindre son artiste en Italie où il est supposé profiter de la beauté des lieux. C'est embêtant, puisqu'essentiellement il profite de la beauté de son modèle, la belle Teresa Lucani (Xenia Schroeder). Quand celle-ci voit arriver Helga, elle a le coeur brisé...
C'est une comédie, une vraie, avec un soupçon de l'excentricité bienvenue du film de 1923, le fameux Mystère de Park Hill également connu sous le nom de Nerfs brisés... Comme il le fera dans son mélodrame Fra Piazza del popolo l'année suivante, Sandberg est parti tourner son film en Italie et on le sent motivé par les beaux décors locaux... Ainsi que par les clichés locaux: venu retrouver Helga pour continuer à marquer des points auprès du père, Helder ne tarde pas à repérer le frère de Teresa qui cherche un moyen de venger sa soeur, et à eux deux ils vont monter un canular autour d'une mythique société secrète qui protège les femmes Italiennes des ravages de séducteurs venus d'ailleurs! Ce qui va occasionner bien des gags et des péripéties...
Sandberg multiplie les allusions aux différences de température entre le Danemark et l'Italie aussi, au point d'imaginer un gag visuel particulièrement farfelu: quand elle est prise de remords d'être partie sans prévenir son père, Helga imagine ce dernier l'attendant enfoui sous une solide couche de neige. Sandberg s'amusera aussi à rythmer sa dernière demi-heure de scènes montrant invariablement le père faisant les cent pas chez lui, avec chaque fois un accoutrement différent.
Et non content de parfaitement profiter de la photogénie de son décor, il demande et obtient de ses acteurs plus généralement rompus au drame de vraies performances de comédie, et c'est une révélation: Karina Bell en particulier est bien meilleure que dans les drames qu'elle a interprétés pour lui (Notamment le plus emblématique, Klovnen, la version de 1926). Pour comparer, elle retrouvera ce ton en interprétant un personnage secondaire en 1928 dans Un mariage sous la terreur... Sans temps morts, très distrayant, ce film miraculé de Sandberg est à nouveau une belle surprise, dans laquelle le metteur en scène recycle quelques idées glanées chez Harold Lloyd (Dr Jack, 1922), notamment toute la (fausse) terreur déclenchée par Helder afin de pousser Carlo le peintre à retourner auprès de Teresa...
Sous ce titre faussement Italien se cache un film Danois, une fois de plus très éloigné de ce qu'on attend du pays de Dreyer... Sandberg était sans doute le principal réalisateur de films populaires mais ambitieux, ou ambitieux mais populaires selon les cas. Si le célèbre Klovnen, réalisé l'année suivante, apparaît avec sa fin tragique et sa durée hors normes comme appartenant à la deuxième catégorie, on retrouve avec ce film fortement romantique redécouvert aujourd'hui à la faveur de la diffusion d'une copie Américaine, un mélodrame classique, et surtout couronné par une fin heureuse... Dans la copie disponible en tout cas.
Un prologue établit le fin fond de l'histoire: à Rome en 1830, un sculpteur Danois (Olaf Fonss) vit le parfait amour avec son modèle, une jeune femme de la bonne société de Copenhague dont le père est le commanditaire d'une sculpture. Mais l'artiste ne sait pas que l'oeuvre est destinée à être utilisée comme appât par les parents pour marier leur fille. Quand il le découvre, le jeune artiste détruit la statue et disparaît à la faveur d'une catastrophe naturelle.
Vingt ans après, le fils (Einar Hanson) de la fiancée malheureuse, exilé par son beau-père, a lui aussi de sérieux ennuis amoureux dans la même ville de Rome, en raison de la bêtise et de la frilosité d'un père qui cherche avant tout le confort financier et cherche à l'acquérir par le mariage de sa fille (Karina Bell)... Mais un odieux personnage qui la convoite va tout faire rater...
C'est, sans être une déception, un film mineur au regard des brillants films de genre déjà vus de Sandberg: mais après Nerfs Brisés (le mystère de Park Hill), le metteur en scène a touché au succès, et a sans doute à coeur de montrer sa versatilité. Ici, les studios de la Nordisk, tout en dépêchant la troupe jusqu'en Italie pour quelques scènes-clés, ont mis les moyens: reconstitution de Copenhague en 1850, plans de truquages (plutôt ratés, hélas) pour une inondation et un raz de marée inattendu, et une intrigue à tiroirs qui permet de multiplier les grands tableaux avec beaucoup de figurants, dont un carnaval 1850 qui anticipe généreusement sur Les Enfants du Paradis... Donc c'est un mélo aux multiples attractions, dans des décors soignés, à l'interprétation fort adroite... Si on est prêt, bien sûr, à accepter le quinquagénaire Olaf Fonss, vieux routier des studios Danois, en jeune artiste. Sandberg fera nettement mieux, de toute façon...
Une coproduction Germano-Danoise, un casting Européen, et au final, un film qui semble être complètement passé inaperçu en cette fin d'année 1928, alors que tous les regards étaient sans doute tournés vers les microphones Hollywoodiens, ces étranges objets auparavant inutiles et dont on attendait beaucoup... On ne refait pas l'histoire mais quel dommage.
On ne refait pas l'histoire, mais on peut tout au moins l'illustrer ou s'en servir à bon escient pour un conte. Celui-ci est tragique, cruel même, mais l'auteur a eu l'excellente idée d'y imposer le rythme d'une comédie, en se reposant beaucoup, au début du moins, sur l'abattage mutin de la dynamique actrice Karina Bell: en pleine révolution, la citoyenne Léontine est donc la bonne, femme de chambre et confidente d'une noble, jusque là épargnée par les affres de la Terreur, et qui s'apprête à convoler en justes noces avec un émigré. Sandberg donne dans ses premières bobines un rôle assez important à cette domestique, qui restera un personnage de premier plan jusqu'à l'avant-dernier quart du film; c'est elle qui va chercher à manger qui négocie avec les commerçants, qui reste le rempart de sa maîtresse contre le destin.
Celle-ci, nommée Alaine de l'Estelle (Diomira Jacobini), semble ne pas trop se soucier de cette Révolution dont elle ne comprend sans doute pas la portée, toute à sa promesse de bonheur, fût-il fugace... Et il le sera, car en même temps que son fiancé, l'officier émigré Prosper (Paul Henckels), Alaine voit arriver une troupe Révolutionnaire, conduite par deux officiers: Montaloup (Fritz Kortner) et son ami et second Marc Aron (Gösta Ekman)... Ils sont assez prompts à prononcer l'arrêt de mort de Prosper et Alaine, qui a fauté en hébergeant dans sa chambre d'auberge l'officier. Montaloup, sur la suggestion du mystérieux Marc Aron, accorde aux deux jeunes mariés le droit de passer une dernière nuit, mais Prosper, obsédé par sa survie, refuse d'entendre raison. Il négocie avec Marc Aron, qui accepte d'échanger sa place avec lui: quand l'officier émigré fuit, seul, Alaine comprend que le Lieutenant Révolutionnaire vient d'échanger sa vie contre une nuit d'amour...
L'histoire est hautement romantique, et a déjà été filmée dans les années 15, sous la direction de August Blom, qui n'est quand même pas n'importe qui! C'est donc à du matériau éprouvé que s'attaque Sandberg, qui ne change pas grand chose de l'intrigue (en gardant en particulier une durée de 75 minutes sur les 95 du film, pour l'épisode à l'auberge), mais se réfugie dans le souffle de l'aventure, en reconstituant de façon brillante et économique le Paris de la Révolution, et en poussant son sens du détail très loin.
Il se repose aussi beaucoup sur les acteurs: vous ne pouvez avoir échappé aux deux grands noms du cinéma Allemand (même si Ekman est Suédois, il a tourné dans Faust après tout) qui ont participé à la distribution du film, et Sandberg a confié un rôle fantastique à Kortner, qui n'est jamais un personnage diabolique: au contraire, c'est un idéaliste révolutionnaire qui souffre de devoir faire exécuter son meilleur ami... Le metteur en scène confie par contre à Gösta Ekman une impressionnante figure romantique. Un amant inattendu, qui préserve une grande part de mystère jusqu'au bout... Dans ce film qui comme je le disais est rythmé comme une comédie, Sandberg utilise aussi le suspense lié au temps en rythmant ses bobines de vues d'une pendule: nous savons que l'exécution des amants est planifiée pour 6 heures... L'essentiel de l'action se passe la nuit, et les scènes nocturnes bénéficient du savoir faire du réalisateur et de son chef-opérateur Chresten Jorgensen, qui a déjà travaillé avec lui. Les scènes nous montrant Léontine, cherchant à se faire "des amis", c'est-à-dire à corrompre quelque soldat, et errant au milieu des bivouacs improvisés dans l'auberge, sont absolument splendides.
Donc, une fois de plus c'est dommage, mais que voulez-vous? Les films de qualité, qui sont sortis cette année-là pour se planter en beauté, son tellement nombreux, qu'on ne peut plus s'en étonner. Reste que c'était le dernier film muet d'un auteur précieux, et totalement oublié depuis, qui n'allait jamais, dans les dix années qui lui restaient à vivre, retrouver le succès: c'est fâcheux!
Un bien sombre drame que ce film de Sandberg, réalisé en pleine montagne, mais sans que jamais le metteur en scène laisse le lyrisme des paysages l'emporter. Au contraire, c'est la rudesse de la nature qui semble avoir été sa principale motivation pour y placer les protagonistes d'une histoire hautement mélodramatique, fortement austère, et très tributaire d'un flot d'informations contenues dans les intertitres:
Thor Brekanaes (Peter Nielsen), un fermier austère, s'est marié avec une femme à laquelle il reproche d'avoir eu un enfant naturel, juste avant son mariage. Et leur enfant commun, un garçon, est né avec des troubles mentaux... Du coup, la rancoeur du fermier pour son épouse va rejaillir sur Vasil, l'enfant illégitime...
Des années plus tard, alors qu'à la ferme Brekanaes Thor emploie de nombreuses personnes, dont une jeune femme, Thora (Karina Bell), Swein (Sigurd Langberg) le fils du voisin de Thor rend souvent visite à la jeune femme qu'il projette d'épouser. Thora est très appréciée de tous: en particulier, d'Alsak (Peter Malberg) le fils simple d'esprit de Thor. Mais la jeune femme est amoureuse de Vasil (Emmanuel Gregers), qui revient alors au payx pour annoncer à son père qu'il envisage de mener des études de droit, et souhaite emmener Thora avec lui. Le père refuse, toujours sous le coup du dépit et de la rancune tenace qu'il garde envers son épouse décédée depuis longtemps...
Mais quelques jours plus tard, Thor est retrouvé mort: assassiné d'un jet de pierre. Les soupçons se tournent vers Vasil, mais Swein est tout aussi potentiellement coupable que lui... C'est Thora qui découvrira la vérité...
Du mélodrame, disais-je, et du lourd. Mais le film vaut mieux que sa pesante intrigue, dont on doit avouer qu'une fois de plus le mystère ne vaut pas lourd: le "coupable" du "meurtre" sera vite trouvé, permettant une fin relativement heureuse, mais quand même assez sombre... Les acteurs dirigés par Sandberg sont parfois dans la ligne, dans la mesure où ils jouent des archétypes. Une mention spéciale est due à Peter Malberg qui compose un personnage "simple d'esprit", comme on dit, constamment sur la brèche et réussit à ne pas en faire trop. De même que le lien entre lui et Thora est joué avec tact par Karina Bell. cette dernière réussit dans les deux dernières bobines à élever son personnage au dessus de son simple statut de commodité...
On est dans une atmosphère qui rappelle un peu les films "paysans" de Murnau, avec leurs lourds secrets du passé, et leurs intrigues qui mobilisent toute une tribu de membres de la famille et d'employés de ferme. Mais Sandberg, en jouant la carte du conflit habituel entre campagne et cité, entre tradition et modernité, se réfugie plus dans le mélo classique avec ses règles et ses coups de théâtre, que dans le symbolisme transgressif de Terre qui flambe ou City Girl... Le metteur en scène Danois reste, avec ce solide film campagnard, les pieds sur terre, ou plutôt dans la glaise. Il dépeint en vrai citadin, c'est à dire à distance, le jugement de deux hommes par l'ensemble d'une communauté pas spécialement encline à rigoler avec le péché... Notons tout de suite que l'intrigue du film sera obscure si on ne s'aide pas d'un résumé, car les seuls intertitres disponibles sur la copie mise en ligne (une splendeur, en HD) sur le site du DFI, sont bien évidemment en Danois.
Au XVIIe siècle, lors d'une période particulièrement intense des conflits entre la Suède et les provinces Danoises, une troupe de mercenaire arrive dans un hameau Danois, pour en prendre possession et y reprendre des forces; parmi les habitants se trouvent le fermier Ole Hassel (Frederik Jacobsen), son épouse (Marie Dinesen) et leurs deux enfants, Anne (Olga D'Org) et Helle (Martin Herzberg); le caporal Prinz (Peter Nielsen), un homme peu recommandable, leur impose sur ordre du Roi de recueillir un soldat blessé, Lasse Manson (Poul Reumert)...
Alors que l'occupation se poursuit, la vie est finalement assez simple à la ferme, tant les habitants sont séduits par le convalescent... Surtout Anne bien sûr. Quand celle-ci apprend qu'en plus Lasse est d'origine Danoise, elle lui reproche ses choix. Mais les deux jeunes gens tombent amoureux, avec plus ou moins la bénédiction de tout le village... quand Lasse doit partir, il se rend compte que le caporal est parti avec son argent, le retrouve et récupère son bien en se débarrassant de son supérieur, qu'il croit avoir tué. Puis, il revient chez les Hassel pour se cacher, ce qui réjouit Anne...
C'est un peu un film en forme de halte, un conte à l'ancienne, qui aurait pu prendre deux chemins fort attendus, mais n'en fait rien: d'une part, comme le dernier chapitre des Pages arrachées du Livre de Satan, de Dreyer, on attendrait que cette histoire d'occupation, d'allégeances contradictoires et de passions entravées vire au pamphlet nationaliste, mais Sandberg et la Nordisk, qui visent le marché international avec leurs films, ont sagement mis cet aspect de l'intrigue en sourdine. Par ailleurs, on évite aussi le conte moral avec connotation Chrétienne, quand après s'être installés ensemble dans la cabane de Lasse, les deux amants consomment leur amour sans réserve. Anne, très superstitieuse, voit dans l'orage qui s'ensuit la colère divine, et d'autres lui emboîtent le pas, mais tout se passe comme si pour le metteur en scène, cette interprétation ne tient pas... Un choix sage et qui permet à Sandberg et à ses acteurs de laisser libre cours au lyrisme d'une histoire qui par moment, et toutes proportions gardées, fera un peu penser à l'amour interdit de Mary Johnson pour Richard Lund dans Le trésor d'Arne de Mauritz Stiller...
La mise en scène est une fois de plus soignée, et Sandberg est très clairement inspiré par son village médiéval et ses sous-bois. Il prend aussi du plaisir à éclairer ses scènes nocturnes à la façon des maîtres flamands, en utilisant bien sûr des bougies dans le champ pour compléter l'illusion. C'est, du début à la fin, une splendeur qui vient largement contre-balancer le côté anecdotique d'un film taillé pour séduire et satisfaire les foules... Malgré une fin dont on ne peut vraiment dire qu'elle soit heureuse.
Quand un cinéaste s'acharne au-delà du raisonnable, tout peut arriver, y compris n'importe quoi. Mais quand il sait qu'il a raison, et que contre vents et marées, contre la production, les coupes budgétaires, le doute et même contre le bon sens, il a décidé que le film doit se faire, parfois, ça donne de l'or: Chaplin, Stroheim, Christensen et bien sûr Orson Welles sont tous passés par là. On devrait, aujourd'hui, connaître ce film comme on connaît les classiques de ces grands noms... Mais l'histoire a été injuste envers Sandberg, comme d'ailleurs avec le cinéma Danois dans son ensemble, dont on retient essentiellement un nom de réalisateur aujourd'hui, je vous laisse deviner lequel. Non que ce ne soit mérité, et non que j'estime que Sandberg puisse rivaliser sur la distance avec tous ces grands artistes.
Mais ce film, qu'il a voulu faire voire refaire puisque c'est un remake, et sur lequel il a littéralement hissé le drapeau noir, terminant le film en solo après avoir essuyé le refus de la Nordisk qui jusqu'alors le produisait, eh bien ce film, donc, est un chef d'oeuvre, un mélodrame admirable qui justifie la dithyrambe...
Le matériau de base, c'est bien sûr le film de 1917 avec Valdemar Psilander, énorme succès dans un pays qui affectionne la noirceur dans le mélo, et doté d'une trame à toute épreuve, pour 1917 du moins: un clown, qui travaille dans un petit cirque minable, est fou amoureux; un homme de la ville vient lui apporter une promesse d'immense succès s'il accepte de se rendre à la capitale pour y devenir une star; il le fait, mais va graduellement perdre son épouse qui s'est laissée séduire par le tentateur mentionné plus haut; elle va en mourir, et le clown qui sombre dans l'alcoolisme va finalement prendre le prétexte d'une représentation pour tuer son rival en public, durant la représentation... De cette intrigue, on retiendra l'inéluctabilité du destin, l'ironie, et le choix apparemment obligatoire entre bonheur et succès, l'un ne pouvant aller avec l'autre. Tous ces thèmes sont présents dans ce nouveau film, mais Sandberg va beaucoup plus loin en accentuant d'autres aspects, déjà présents mais uniquement en filigrane. Son nouveau film, qui dure le double du précédent, va prendre son temps aussi et creuser les personnages. Beaucoup d'entre eux n'étaient que des silhouettes à l'identité plaquée (le clown naïf, le séducteur à moustache, la femme futile et frustrée, les braves vieux artistes, etc), dans ce nouveau film le metteur en scène les dote d'une identité, d'une histoire, d'une essence...
Deux choix étaient cruciaux: le premier est celui des acteurs, et sans surprise quand on connaît le cinéma Danois des années 20, Sandberg fait appel à des acteurs de plusieurs pays: à un solide casting Danois, il ajoute le Suédois Gösta Ekman pour interpréter Joe Higgins le clown; deux acteurs Français, l'un de tout premier plan, viennent compléter la liste: si on se souvient assez peu d'Edmonde Guy, modèle et actrice spécialisée dans les petits rôles "plastiques", en revanche, comment oublier Maurice de Féraudy, l'inoubliable interprète de Crainquebille et des Deux timides? Ici, il est le beau-père complice, un rôle de vieux de la balle, profondément humain. Sinon, Karina Bell joue Daisy, le belle écuyère, et Robert Schmidt lui aussi Danois, sera le séducteur Marcel Philippe, qui était un comte sans envergure dans le film initial. Ici, le rôle a été transformé de fond en comble et son arc qui va durer sur tout le film permet au personnage d'acquérir une dimension bien plus intéressante... Tout en restant, bien évidemment, le méchant incontesté du film, cela va sans dire. Le deuxième choix pour Sandberg est lié à son envie de dépoussiérer, voire d'aérer cette histoire, et sans aucun doute à la présence deux acteurs Français: de nombreux extérieurs sont tournés en France, notamment dans les rues de Paris, où Sandberg a lâché ses acteurs, au milieu de la foule; tournant à distance. C'est criant de réalisme et de vie...
Le personnage bien sûr sur lequel tout le film repose, celui du clown "Joe Higgins", est joué avec conviction par Gosta Ekman, qu'on connaît ici surtout pour sa contribution à Faust de Murnau, mais dont il ne faut pas oublier qu'il a lui-même été une immense star, participant au deuxième age d'or du cinéma suédois, tout en étendant son champ d'action dans toute la Scandinavie et les pays Germaniques. Son visage si particulier, lunaire même, passe beaucoup mieux pour faire passer l'innocence de ce personnage trahi, que pour interpréter Faust, si vous voulez mon avis! Mais dans ses mains, Joe Higgins gagne en complexité, et Sandberg en a fait un nouveau personnage: désormais, Joe Higgins assume clairement le statut de star au point d'en développer un complexe de supériorité marqué par une vanité excessive. Quand il interdit à son épouse d'accepter les cadeaux de Marcel, elle lui répond gentiment que lui accepte tous les cadeaux qui lui sont faits... Ce à quoi il rétorque que c'est pour son talent. La scène de la révélation de la tromperie reprend l'idée du premier film, en situant cette révélation dans un miroir, mais la scène est étendue, et contient plusieurs éléments de référence explicite à la vanité, à l'égarement même du personnage de Joe qui a perdu Daisy en se perdant lui-même. Au final de vengeance du premier film, on substitue ici une scène durant laquelle Joe VEUT tuer Marcel Philippe, mais la peur donnera à ce dernier une crise cardiaque: une ironie dans laquelle passent des allusions à l'impuissance, mais aussi au fait que finalement Joe comme Marcel sont tous deux victimes du péché d'orgueil du clown... Et si Sandberg ne cherche jamais à frimer, il multiplie les petites touches de mise en scène pour faire de chaque séquence un merveilleux moment de cinéma. Par exemple, quand Marcel, Daisy et Joe marchent ensemble après que ce dernier a eu la révélation de leur duplicité, ils s'enfoncent dans une rue noire, inquiétante... Quand Daisy se jette à l'eau, le reflet du nom de son mari en lettres de lumière apparaît sur la surface de la rivière... Ajoutez à ça un sens aigu de la composition, une utilisation hors pair de la figuration et de la profondeur de champ... Bref: Sandberg fait un film et il le fait à la perfection!
Ce sera malgré tout son dernier grand film, et c'est dommage. Il faut croire qu'en 1926, il n'y a pas de place pour une telle production, aussi soignée soit-elle. On a au moins la chance d'en disposer dans une très belle version, intégrale et telle que l'a voulu son metteur en scène. Celui-ci reprend donc la thématique de son premier film, avec cette image de ville corruptrice face à une ruralité simple et humaine. Un sujet encore de saison, puisque l'année suivante Murnau allait réaliser Sunrise... Mais Klovnen enrichit le mélodrame d'une façon inventive, systématique, et ce avec un bonheur constamment renouvelé...Si ceci était l'unique film de Sandberg, il aurait définitivement sa place dans l'histoire, et pas seulement en bas d'une page.
En attendant, en bas de cette page, justement, voici le film: