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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 15:02

La vie de Marie Duplessis (Yvonne Printemps), d'abord surnommée Marie Des Champs par ses collègues couturières à l'atelier parisien où elle fait ses premières armes, puis Marguerite Gautier par ses amants... Poussée par les circonstances économiques à coucher pour s'en sortir, devenue courtisane de luxe avec un carnet d'adresses particulièrement rempli, elle rencontre un jeune homme sans e sou, avocat de son état: Armand Duval (Pierre Fresnay)...

Fernand Rivers ou Abel Gance? Le premier est le réalisateur en titre, le deuxième a écrit le scénario. Oui, mais il a aussi semble-t-il "supervisé" le film, un terme toujours ambigu dans le cinéma. Dans le documentaire de Nelly Kaplan, Hier et demain, il revendiquait la réalisation du Maître de Forges, le précédent film de Rivers qui il était vrai était le premier film parlant de ce dernier. Au-delà de ce scénario, qui porte la marque de son auteur des débuts à la fin (les dialogues particulièrement, truffés de "name-dropping" des plus irritants :"Tiens, vous avez vu Hugo aujourd'hui?" " il est là-bas en compagnie de Vigny, il parle avec Gautier"), on imagine le metteur en scène se promenant sur le plateau et mettant ça et là la main au mégaphone... 

C'est bavard, mais ça possède une certaine classe: les décors et costumes, et une préciosité dans la photographie, due à Roger Hubert et Harry Stradling, et la composition intrigante d'Yvonne Printemps, dont c'était (presque) le premier film. Curieux de constater que ce visage organisé autour de grands yeux expressifs, n'ait pas auparavant mobilisé le cinéma... Sa prestation dans le film, qu'elle interprète d'abord avec le regard, la rapproche des divas du muet. En revanche, la dame était aussi une soprano établie, et nous le rappelle. Ce n'est pas le meilleur du film...

Et tant qu'on est aux choses qui fâchent, lors d'une scène qui nous montre Armand tentant de se sortir des ennuis financiers, il fait appel à un usurier, qui nous est présenté avec insistance (ombre diabolique, nez proéminent, accent outré, et se frottant obsessivement les mains) comme un Juif. Le regard de Fresnay sur l'homme est particulièrement parlant...

A noter: la publicité du film a souvent mis en avant la contribution de Gance, entraînant une confusion certaine. Le grand homme (je ne parle évidemment pas de Fernand Rivers) n'a pour sa part pas eu un mot dans le reste de sa vie pour ce film, qui a probablement rejoint dans son esprit le groupe des films qu'il a fait "non pas pour vivre, mais pour ne pas mourir"...

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 14:00

Le 14 juillet 1953, Abel Gance obtient carte blanche pour tourner les défilés militaires et les bals du 14 juillet à Paris. 'ambiance est boenn enfant, et d'ailleurs le cinéaste ne se contente pas de filmer les mirlitaires, il participe aussi à la fête en dansant avec Marguerite Gance, et il dialogue avec sa fille, sylvie, qui est émerveillée par le spectacle.

La motivation pour le cinéaste est purement expérimentale: il souhaite tourner le défilé en triple écran, la technique qu'il avait utilisée pour quelques séquences de son Napoléon, et qui n'a jamais quitté son exprit. Accessoirement il a pour mission d'utiliser un procédé, le proterama, qui mèle couleurs naturelles et triple écran. L'utilisation par le réalisateur de ces étonnantes compositions est assez magistrale. Le film est festif, avec une sorte de prolongement cinématographique de l'émerveillement d'un enfant. A la fin, Marguerite gance nous rappelle au souvenir de Napoléon en commentant les statues de l'Arc de Triomphe: Gance a en effet un fragment sonore de la voix de son épouse beuglant la Marseillaise, un extrait de la bande-son de son Napoléon de 1935...

Tout cela serait sans histoire, d'une grande sérénité même... s'il ne s'agissait d'un jour fatal: ce qu'ignore complètement le film de Gance, c'est qu'après les défilés de ce jour, la police avait sévèrement réprimé un autre défilé, organisé par le PCF et la CGT, et soutenu par un mouvement nationaliste Algérien, le MTLD (on était un an avant le début du conflit de décolonisation, qui allait entrainer la fin de ce que les anglo-saxons appellent, je le signale, l'occupation française de l'Algérie)... La police a donc tiré sur le défilé Algérien, sans sommations, et 7 personnes sont mortes, et 48 blessées par balles.

Gance n'a évidemment rien à voir avec cette action de police spectaculaire. Peut-être l'auteur de J'accuse n'était-il plus tout à fait au fait de ce qui se passait autour de lui...

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
28 novembre 2025 5 28 /11 /novembre /2025 17:36

Le cinéma qui parle du cinéma, ce n'est pas nouveau, finalement: dès le départ, le médium a été paradoxalement utilisé pour illustrer ce qui se passe durant sa conception. Ca s'explique très bien: d'une part l'envers du décor est pittoresque, rocambolesque et parfois bien comique... Ensuite c'est fascinant, tant la mise en oeuvre d'un tournage passe par une multitude de tâches, de parcours, qui sont ultra-codés. Et c'est un télescopage formidable de voir des acteurs grimés (en révolutionnaires, en cow-boys ou en hommes de cavernes, que sais-je encore) face à des techniciens en costume du XXe siècle, ou XXIe siècle bien entendu...

Gance était particulièrement attiré par cette possibilité d'illustrer son métier et son art: dès 1921, il avait demandé à son assistant sur La Roue, le poète Blaise Cendrars, de documenter à sa façon le tournage de son épopée du rail... Autour de la Roue est un court film, de 9 minutes environ, qui ne peut rivaliser bien entendu avec les quelques 7h30 du film en son entier! Juste un petit regard au passage, mais aussi des images fascinantes d'une oeuvre en train de se faire. Le procédé (et son titre) a été repris par d'autres: ainsi Jean Dréville en 1928 a-t-il suivi avec fascination le tournage de L'argent, le chef d'oeuvre de L'Herbier, et a appelé le moyen métrage ainsi obtenu (40 minutes quand même)... Autour de l'Argent... Gance, qui demandera en 1929 et 1930 à Eugene Deslaw de suivre le tournage de La Fin du monde (obtenant ainsi le court métrage Autour de la Fin du monde, qui se paie le luxe inattendu de témoigner du passage du muet vers le parlant), ne pouvait pas laisser cette occasion pour le plus spectaculaire de ses films...

Ce film de Jean Arroy, un documentariste et critique, est donc sinon un reflet fidèle du tournage le plus tumultueux, en tout cas le premier regard fasciné sur une expérience hors normes: Arroy a pu ainsi capter des images des scènes des boule de neige à Brienne, ainsi que des conflits entre le jeune Bonaparte et ses camarades dans les dortoirs; il a eu la possibilité de voler quelques images de la fameuse préparation de la Marseillaise, puis de la Terreur et bien sûr du voyage en Corse. Les images qui nous sont montrées ne sont pas forcément riches en enseignements, elles sont même assez banales en elles-mêmes... Mais elles sont passionnantes par l'incroyable bonne humeur qui semble présager à l'accomplissement d'un des films les plus énormes qui aient jamais existé.. Et comme de juste, le film est incomplet: tel qu'il existe, c'est une reconstruction partielle, basée sur des compilations d'extraits des bobines originales... Dans ce qui a survécu, on peut voir 55 minutes environ de ce tournage mené par un gamin de quarante ans, qui ne rate jamais une occasion de faire le pitre, et qui est tellement sûr de son propre talent (car si Gance avait un défaut ce n'était certes pas la modestie), qu'il se réjouit en permanence d'avoir à sa portée une telle source de publicité...

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Published by François Massarelli - dans Muet Abel Gance 1927 **
24 octobre 2025 5 24 /10 /octobre /2025 15:55

Ce film est la version sonore du fameux Napoléon de 1927... Du moins la première des versions sonores; car il y en eut deux. On passera sur la deuxième (Bonaparte et la Révolution), mélange indigeste de scènes tournées entre 1925 et 1927 de plans tournés en 1935, et d'autres séquences réalisées en 16 mm en 1970... Le tout saupoudrée d'une bande-son bricolée entre 1935 et 1970! Le Napoléon Bonaparte (vu et entendu par Abel Gance) de 1935 est une tentative pour Gance de reprendre le contrôle de son film, ou en tout cas des images qu'il a tournées, et il faut bien sûr rappeler que le metteur en scène n'a jamais terminé son grand oeuvre, qui lui a quasiment été retiré des mains en 1927!

On a souvent hâtivement caractérisé ce film comm une sorte de simple opération de post-synchronisation (car pour le béotien, ce ne peut être que simple), alors que Gance, s'il a bien effectivement procédé à une sonorisation de nombreuses séquences déjà tournées, a aussi truffé lesdites scènes de nouveaux plans, quand les acteurs étaient toujours présents: ainsi verra-t-on des plans e Edmond van Daële (Robespierre) et Antonin Artaud (Marat) compléter le dialogue tourné en muet des deux célèbres révolutionnaires avec leur comparse Danton (Wladimir Koubitzky): ce dernier, mal à l'aise avec la langue française, n'a pas tourné de nouveaux plans. Il est à porter au crédit du metteur en scène d'avoir exigé durant le tournage de scènes muettes en 1927, d'avoir demandé à ses acteurs de jouer un texte précis, ce qui lui a épargné bien des sueurs froides au moment de synchroniser les scènes.

Mais le film est aussi l'objet d'un détournement par Gance lui-même de ses propres intentions affichées en 1925: car si le réalisateur voulait coûte que coûte faire son Napoléon, il affichait une vision très tanchée au départ: pour Bonaparte et le prolongement de la Révolution, contre Napoléon et l'empire... Ici, le film commence dans une Napoléonatrie des plus délirantes, avec Stendhal en maître de cérémonie, et c'est du plus haut ridicule... Les acteurs jouent tous à l'excès, les chants (la Marseillaise, par exemple) sont plus clamés que chantés. Le pire? Théroigne de Méricourt, interprétée par Sylvie Gance, doit réciter un un texte absurdément idiot, comme seul Gance était capable d'en écrire... remarquez, Artaud en Marat 1935 n'est pas non plus un monument de subtilité! Les coutures se voient: d'une part les images de 1927 sont un terrain de jeu d'une incroyable inventivité, quand celles de 1935 vont directement au paroxysme, sans aucune subtilité ni aucun génie. Ensuite, les scènes tournées à 18 ou 19 images par seconde y côtoient celles tournées à 24... Et la tendance au sentencieux font de ce film parlant un film beaucoup trop bavard.

Je n'ai pas la moindre idée des intentions de Gance en 1935, d'ailleurs je me demande même s'il avait lui-même conscience d'avir ou non un baromètre idéologique! Je pense qu'il s'est noyé politiquement entre 1925 et 1927, fasciné par SON Napoléon, dont il a fait une sorte de poête timide capable de chevaucher une nuit entière comme un hussard... Le même Gance ne dédiera-t-il pas sa vénus aveugle au Maréchal pétain? Dans ces conditions, sa fascination d'enfant pour Napoléon ne peut en aucun cas être prise au sérieux...

Sa fascination de cinéaste, si.

Le plus fou, c'est de voir à quel point en reprenant constamment son oeuvre, car il s'y croyait autorisé, Gance a passé sa vie entière à massacrer le plus célèbre de ses films... Celui-ci, qui est monté sur les stock-shots hallucinants qu'étaient les boîtes de film que lui avaient laissées sur les bras les nombreuses versions tentées entre 1927 et 1929, contient une poignée de scènes mythiques, bien connues. De façon intrigante, derrière le désordre délirant de ce mélange entre images muettes géniales et bande-son excessivement emphatique, de bribes de scènes, de menus moments inédits se dévoilent. Des passages enlevés de son Napoléon, mais dont il possédait encore les images, naïvement... Il faudrait un inventaire de ces images qui sont, peut-être, les fantômes de séquences perdues, figées dans ce remontage souvent indigne.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
23 novembre 2024 6 23 /11 /novembre /2024 16:49

"Le cinéma est la musique de la lumière" disait Gance. A la vision embarrassée de Lucrèce Borgia, ou pire de La tour de Nesles, deux oeuvres indignes pour ne pas dire infectes de l'auteur de La Roue, on préférera bien sûr pour s'en assurer loucher du côté des années 20, et en particulier de Napoléon. Paradoxal: on a l'impression que ce film, systématiquement cité dans les listes des plus grands films muets de tous les temps (Oui, certains ont du temps à perdre) ou autres bêtises de ce genre, est en réalité surtout cité pour son importance historique, et a priori par des commentateurs qui ne l'ont pas toujours vu... Doublement paradoxal, même car le film est, comme chacun devrait le savoir, inachevé.

Ou plus compliqué encore: prévu à l'origine comme une saga en six films, Napoléon devait profiter de cet amas de métrage pour explorer toutes les facettes du personnages, du révolutionnaire au militaire visionnaire, du stratège et politique à l'autocrate fascisant... Afin de rentrer dans ses frais, le film a du se limiter à une partie seulement, couvrant environ les deux tiers de ce qu'il envisageait pour sa première partie (Qui devait aller de Brienne jusqu'à 1798, et la gloire militaire qui ouvrait toutes grandes les portes à une carrière politique) a du être montré en l'état, victime de la prodigalité ou du génie d'un auteur qui ajoutait une idée, une scène, un nouveau développement, par jour...

Une fois arrêté et montré, le film n'a pas repris, et Gance en a monté une version différente à chaque présentation, ce qui n'a pas arrangé le destin de l'oeuvre. Abandonné, détruit par les remontages incessants, trahi par les tripatouillages infâmes de l'auteur, il a été sauvé par l'historien du cinéma muet Kevin Brownlow, amoureux du film, qui a décidé un jour de tenter une reconstitution. Compte tenu de l'objet cinématographique, on peut dire sans rire que c'est l'oeuvre d'une vie, puisque Brownlow en a monté trois restaurations, et toutes ont elles-mêmes servi à d'autres reconstitutions... L'histoire ne s'arrête évidemment pas là. J'en reparle plus bas.

Revenons au film; pour commencer, rappelons le contexte et les faits: Gance a triomphé en 1919 avec J'accuse, un spectaculaire film d'environ trois heures dans lequel il s'attachait à donner sa vision du conflit qui venait de s'achever, relayé à l'écran par un héros-poète joué par Romuald Joubé. Il osait des images jamais vues auparavant et transcendait le ridicule par de la poésie cinématographique pure, qui lui permettait de nous montrer Vercingétorix en surimpression qui galvanisait les Poilus contre les "boches". Le film n'était pas exempt de patriotisme mal fichu, cette honteuse maladie si répandue durant les catastrophes récurrentes que sont les conflits armés et les coupes du monde de football... Néanmoins, l'inventivité géniale, et le fait d'oser aller très loin dans la fiction et l'allégorie permettaient au cinéaste de sortir un film, en effet, hors du commun.

Gance avait alors mis en chantier un film plus fort et fou encore, La Roue dans lequel il se frottait au mélodrame avec une intensité émotionnelle et une poésie (Le maître-mot, et ce n'est pas fini, il reviendra) cinématographique unique en son genre: en plus de cinq heures, La Roue était une oeuvre capitale, qui prit à Gance trois années et lui imposa bien des sacrifices, mais il était parvenu à occuper la place qui lui revenait: la première.

Lorsque le cinéaste prit la décision de se lancer dans Napoléon, une fresque en six films (Qui ne se feront jamais), il reçut des soutiens de tous les horizons de la production: des cinéastes (dont Viatcheslav Tourjansky, Henry Krauss, et Alexandre Volkoff sur les séquences de Brienne) se mettaient à son service pour être ses assistants, des acteurs de tout le cinéma Français, mais aussi des chanteurs (Vladimir Koubitzky, Damia), des techniciens de tous horizons allaient se mettre à ses ordres, et le rôle principal mettait en compétition Ivan Mosjoukine et Albert Dieudonné... On le sait, c'est ce dernier qui a obtenu le rôle, et le film a eu un tournage chaotique entre janvier 1925 et juin 1926. Le plan initial de six films a comme je le disais plus haut été abandonné au profit d'une oeuvre équivalente à La roue, et dont Gance envisageait de faire essentiellement une célébration du grand homme qu'était Napoléon Bonaparte entre sa participation comme témoin à la Révolution, et la campagne d'Italie qui lui a ouvert les portes du pouvoir. En somme, Gance choisissait de privilégier le héros au politique. Il faisait passer Bonaparte devant Napoléon!

On ne va pas le cacher plus longtemps: à ce titre, c'est ambigu. Gance ne pouvait pas faire dans le raisonnable, et son Napoléon semble lui avoir tourné la tête! Pourtant le metteur en scène avait choisi d'interpréter dans son film le rôle de Saint-Just, un politicien, un vrai, un homme qu'on ne saurait soupçonner de succomber au culte Napoléonien, voire Bonapartiste! Mais dans les mains du cinéaste visionnaire, on voit subtilement le personnage principal évoluer, et changer de bobine en bobine. Et ce changement est d'abord un détachement, celui d'un homme qui se place de plus en plus facilement à l'écart du reste de l'humanité, et à ce titre si Gance raconte son histoire et a donc choisi le jeune général comme héros, il n'oublie pas de nous rappeler par une foultitude de détails que cet homme trahira les idéaux qu'il s'est choisis ou qu'il a été choisi pour défendre... Mais il faut lire entre les lignes pour s'en rendre compte, en l'état, et l'inachèvement du film appuie très fort sur ce point, car le fait d'arrêter son film à la campagne d'Italie fait qu'on n'a qu'une vision parcellaire du personnage. Alors Gance a truffé certaines parties de son film de prémonitions... Mais sans aller jusqu'au bout, donc on reste devant un film qui ne cadre pas avec la vision complexe d'un Napoléon, le petit dictateur manipulateur et revanchard, qui avouons-le a servi l'histoire (Comme l'avait si finement prédit le philosophe Allemand Hegel, qui attendait de pied ferme l'arrivée d'un dictateur Européen qui unifierait enfin l'Allemagne... contre lui) mais qui était surtout motivé par le fait de devenir à sa façon le maître du monde, un autocrate ennemi des valeurs de la révolution, non parce qu'elles apportaient la terreur comme nous prétend Gance, non: parce qu'elles étaient ennemies de la dictature. Le petit général si sympathique, du moins au début, dans ce film ne ressemble en rien à ça... Je pense que Gance (Qui dédiera sa Vénus aveugle à Pétain en 1943) s'est un peu perdu en route. Et il persistera et signera même encore puisqu'il se rendra coupable en 1935 d'une version sonorisée, dialoguée et révisée dont les ajouts impardonnables virent à la débilité et la Napoléonolâtrie pure et simple. En clair, son Napoléon est aussi fictif que le Custer de Walsh (They died with their boots on).

En attendant, voilà qui est donc dit, on va pouvoir se consacrer à chanter les louanges du film, c'est pour ça qu'on est là!

Et pour commencer, Gance a donc retenu un certain nombre d'épisodes pour son film, qui sont tous traités avec une telle cohérence que ce sont autant d'unités, avec évidemment comme fil rouge la présence de Bonaparte (Presque partout, mais pas systématiquement); ces unités sont chronologiques, ont d'ailleurs été tournées en séquence dans l'ensemble sauf celle située à Brienne, et permettent par leur dimension d'appréhender le personnage dans toute la grandeur que Gance souhaite nous communiquer: le film commence ainsi à Brienne (Filmé à Briançon, et ça se voit pour quiconque a mis les pieds dans l'Aube...), là ou le jeune Napoléon (Wladimir Roudenko) a été élève officier. Il y fait preuve d'une science stratégique hors du commun lors d'une impressionnante bataille de boules de neige, et commence son parcours de jeune impétueux contre la meute, aidé par un cuisinier qui le suivra en fanatique toute sa vie, Tristan Fleuri, sans que Bonaparte s'en aperçoive jamais... Puis Gance saute les années, et le spectateur se retrouve dans le vif du sujet: Napoléon, au coeur de la Révolution, se pose en homme qui soutient le principe de la Révolution Française mais en désapprouve la violence et l'injustice. Gance nous propose d'abord une vision hallucinante de l'ambiance révolutionnaire lors d'une scène qui assiste à la naissance de la Marseillaise, en compagnie de Danton, Camille et Lucile Desmoulin, Robespierre et Marat, durant laquelle Rouget De Lisle est présenté à Bonaparte. Ce dernier est ensuite confronté au dilemme de son soutien à une cause trop sanguinaire, et on le voit rejoindre la Corse pour y retrouver sa famille. Lors de son séjour, les tensions nationalistes se déchaînent, et Pozzo di Borgo, un ennemi des Bonaparte tente d'intriguer pour pousser le vieux politicien Joseph Paoli à affilier la Corse à l'Angleterre. Bonaparte, qui a choisi la France, est hors la loi: Gance se permet un petit caprice, une poursuite à cheval échevelée, qui ensuite mène à une séquence célèbre par son montage: la "double tempête". Alors que Bonaparte fuit la Corse dans une toute petite embarcation et affronte une mer déchaînée, la Convention à paris est victime d'une autre tempête, politique celle-ci: les Girondins y sont dénoncés, arrêtés et vont être exécutés. Une scène magnifique nous conte l'assassinat de Marat par Charlotte Corday, et enfin, la première partie se conclut sur la longue séquence, largement nocturne, du siège de Toulon, durant lequel Napoléon Bonaparte, officier en charge de l'artillerie, sauve la mise de la Révolution en remportant une bataille contre l'avis de ses supérieurs, parmi lesquels un ennemi Corse, Salicetti. Celui-ci reviendra se venger en intriguant contre Napoléon aux côtés de Robespierre.

La deuxième partie est moins riche en longues séquences, et part de la terreur, dont Napoléon sera la victime: Gance nous montre l'oeuvre de Robespierre qui fait le vide autour de lui, puis l'influence de Saint-Just. Ensuite, on assiste à l'arrivée de Joséphine de Beauharnais à la prison des Carmes ou les prisonniers restent peu de temps en attendant d'être sélectionnés pour l'échafaud; Il nous montre Tristan Fleuri qui participe à l'escamotage de dossiers pouvant mener des innocents à la guillotine (Lui et un autre mangent littéralement les dossiers d'accusation de Joséphine de Beauharnais, et celui de Bonaparte); on assiste ensuite à Thermidor, une belle scène à la convention, durant laquelle les Robespierristes sont arrêtés, et Saint-Just/Gance fait un discours mémorable. Peinant à se faire accepter comme général, Napoléon rend un service important en défendant la république contre une insurrection royaliste. Il triomphe, et devient l'homme incontournable. Lors d'une fête organisée par les anciennes victimes de la Terreur, le bal des victimes, Napoléon Bonaparte rencontre Joséphine, et la ravit à Hoche. Après une courte période de séduction, il épouse la jeune veuve à la veille de partir pour l'Italie. Enfin, le film s'achève dans un maelstrom d'images qui nous montrent les premiers contacts avec les soldats débraillés de l'armée d'Italie, et leur départ pour la gloire.

Gance développe pour "son" Napoléon l'identité d'un homme visionnaire, qui a toujours raison contre l'ordre établi (Toulon, Paris, l'Italie: à chaque fois, ses visions stratégiques sont prises de haut avant qu'il ne triomphe); un homme qui s'impose par sa force de conviction, et qui marche constamment à l'impulsion. Jamais il ne calcule, jamais il ne complote. Il réagit, envers et contre tous. Si il a tendance à traiter la Révolution Française comme le font ses contemporains Hollywoodiens (Ingram et Griffith) plus influencés par la proximité de la Révolution Bolchévique que par l'histoire, Gance se rachète en quelques séquences fulgurantes: il fait de Danton un authentique orateur, presque un précurseur de "son" Napoléon lorsque il dirige avec l'aide de Rouget de Lisle les bancs de la convention dans une Marseillaise d'autant plus endiablée que c'est la première fois que la chanson est interprétée. Comme dans tant d'autres scènes, Gance utilise avec génie la caméra, ne laissant passer aucune occasion d'enrichir ses plans de façon novatrice, et insère un plan de Damia en liberté guidant le peuple durant une scène muette, mais réglée -et montée- au métronome! Plus loin, la tempête de la convention nous montre le clan de Robespierre qui prend le pouvoir, mais comme en écho, au milieu de la deuxième partie, Thermidor remet les pendules à l'heure: c'est Gance, à travers Saint-Just, qui prononce (Littéralement à l'écran, on peut le lire sur les lèvres du metteur en scène) une justification pour la République des actes de la Terreur. Enfin, Napoléon avant de partir pour l'Italie, visite les bancs vides de la convention, et reçoit des fantômes de tous les grands hommes la mission de continuer et d'exporter la République. Inversement, les petites gens sont représentées par la famille Fleuri: Tristan, l'ancien de Brienne (Nicolas Koline), et ses deux enfants accompagneront Napoléon physiquement ou en pensée, par hasard ou par dessein, dans toutes ses aventures sauf la Corse, et ne parviendront jamais à marquer son regard! Une façon de renvoyer à l'image du grand homme au dessus de tout, et de tous... Par ailleurs, Napoléon est parfois assimilé au héros Gancien de base, le poète ou l'artiste: Séverin-Mars, dans La Xe symphonie, était un compositeur inspiré par Beethoven, ce dernier est le héros d'un autre film, Un grand amour de Beethoven en 1938. Des poètes sont les héros de J'accuse et La Fin Du Monde, et le fils de Sisif dans La roue est un violoniste trop délicat pour affronter les foules, qui se reconvertit en un disciple de Stradivarius, bref un poète de la lutherie...). Toujours cette idée qu'il y a une certaine catégorie de l'humanité qui est au-dessus des autres...

Le film, tourné en séquence, est une occasion pour Gance d'aller plus loin encore dans ses expériences de cinéma émotionnel et total. Il continue à utiliser le montage rapide de façon enthousiasmante, ponctuant en particulier les fins de séquences de giclées d'adrénaline à l'effet encore impressionnant aujourd'hui. Il renouvelle complètement la surimpression, qu'il multiplie (Il a été jusqu'à réutiliser la pellicule 16 fois dans une séquence); il expérimente de nouvelles façons d'utiliser la caméra: à dos de cheval, fixée sur une voiture pour montrer l'armée d'Italie en mouvement ou installée sur un balancier durant les scènes de tempête à la Convention, portée à l'épaule pour s'approcher au plus près des corps gisant après les combats ou des hommes de l'armée d'Italie s'abîmant dans l'inaction: ces scènes ont un faux-air documentaire qui est encore très présent. Il utilise des procédés rares, dont l'iris blanc, qui nimbe de lumière blanche certaines scènes dont le prologue, il diffuse la lumière de toutes les façons, et utilise lors des plans de tempête en méditerranée des images en négatif... Mais surtout, il expérimente avec ce qu'il appellera la "polyvision": tout le tournage semble avoir été influencé par l'envie d'étendre le champ, d'où le recours à un grand nombre de surimpressions. Mais la multiplication d'images à l'intérieur du plan, si elle remplit sa fonction lors de nombreuses scènes, ne pouvait pas rendre cet élargissement extraordinaire de l'espace cinématographique rendu possible par le triple écran: pas disponible dans toutes les versions (Par exemple, la fameuse version de 1983 montrée à la télévision Britannique en était dépourvue). Mais vu avec les triptyques à la fin, le film atteint à une poésie cinématographique, un traitement de l'image à nul autre pareil: le plan du film reste le panneau central, mais il est appuyé à droite et à gauche par des prolongements, soit un élargissement de l'image elle-même dans une sorte d'écran large précurseur du Cinemascope et du Cinerama, soit un élargissement de l'idée directrice des plans, par une illustration qui complète ou apporte un contrepoint. La composition cinématographique en devient démultipliée, et Gance qui maîtrise parfaitement, instinctivement cette technique étonnante, en fait des merveilles. Une façon merveilleuse de terminer un film qui a accumulé tant d'images dans lesquelles le metteur en scène a joué avec l'ombre, la lumière, la vie et son illusion... Il peut, semble-t-il, tout faire avec de l'image. Du moins il le pouvait à l'époque de Napoléon...

J'en parlais plus haut, le film a plusieurs versions en circulation... Kevin Brownlow, historien et admirateur de Gance, amoureux fou du film, a pu aller jusqu'au bout d'une reconstitution qui semble rendre justice au film dans toute sa complexité, et a bénéficié de découvertes de la Cinémathèque Française en recouvrant les teintes du film, d'une part, ses triptyques de fin d'autre part (la fameuse séquence des "mendiants de la gloire"), mais surtout en retrouvant le personnage de Violine Fleuri: la jeune femme, interprétée par Annabella, est donc la fille de Tristan, et elle a pour Napoléon Bonaparte un amour inconditionnel, qui souffrira d'autant plus qu'elle côtoiera Joséphine de Beauharnais dont elle sera l'employée. Ses séquences, souvent coupées du film, permettent d'objectiver un peu plus Napoléon qui acquiert une distance supplémentaire, et une inaccessibilité plus grande encore. Elles donnent au personnage "humaniste" de Napoléon, celui qui motive l'amour de jeunesse de la petite Violine, une dimension de cause perdue, au fur et à mesure que le jeune Bonaparte se détache des autres humains. Et le personnage, qui donne lieu à un mélodrame assez classique, fait glisser le film vers un terrain plus poétique dans lequel l'image du grand homme deviendrait presque celle d'un salaud: un type qui va de l'avant sans se préoccuper de l'effet qu'il fait sur les autres. la jeune actrice de 17 ans est fantastique, et ces scènes cruciales rendent le film encore plus beau... C'est cette version qui fut longtemps la dernière restauration achevée (En 2000), qui fut éditée en blu-ray en Grande-Bretagne (2016) dans l'exigeante collection du British Film Institute...

Mais la Cinémathèque Française a repris en mains le destin du film. George Mourier, responsable de l'inventaire et restauration de La roue dans sa plus longue et compexe version, a commencé à travailler sur le film en 2008 par un inventaire des collections, et nous a donc concocté une restauration impressionnante de la dite "Grande Version", pour une durée de sept heures environ. Le film sortira aussi en format physique... Et a fait une petite carrière notable dans les salles, ce qui dut être compliqué compte tenu de sa durée hors normes...

Devant cette version, on apprécie que la restauration nous restitue de manière plus fournie encore la durée du film, son rythme, ses embardées spectaculaires, ses audaces. Soyons justes: Brownlow n'y a pas passé sa vie pour rien, et il a tant contribué à restituer (parfois dans la spéculation la plus échevelée) sa forme au film, qu'on se retrouve avec cette nouvelle version en terrain vraiment familier. Mais Mourier a tout fait pour retrouver avec rigueur la cohérence interne d'une version parmi d'autres, ce que Brownlow ne pouvait pas faire: son propos était de couvrir tout le film en une seule version... La rigueur de l'inventaire comme de la restauration, nous donne accès à ce que Gance aurait pu, s'il l'avait voulu, établir comme LA version de son film. Et les trouvailles de Mourier sont la preuve que d'y passer tout ce temps valait la peine: en particulier la façon dont la restauration redonne à la séquence de la Marseillaise son rythme et sa musique (il est possible, une fois les scènes montées correctement, d'y adjoindre une version chantée sans aucun décalage) ...

Le cinéma est-il "la musique de la lumière", alors? Disons que si Gance, qui était un visionnaire et un type "convenablement dingo", comme aurait dit Boris Vian, avait le sens de la formule prétentieuse, c'est au moins une façon intéressante de parler d'un film qui tente de trouver de nouvelles façons de faire du cinéma, et le fait de façon encore fascinante aujourd'hui, au point de remplir les salles à chaque fois que ce film si difficile à voir et à connaître sur le bout des doigts est présenté, spectacle total garanti, avec surimpressions, montage festif, "polyvision", triple écran, e tutti quanti, plus de quatre-vingt-quinze années après sa tumultueuse confection. Chapeau!

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Muet 1927 **
9 juillet 2024 2 09 /07 /juillet /2024 15:29

La familiarité de l'historien, écrivain, monteur et cinéaste Anglais Kevin Brownlow avec le cinéma muet s'explique par un fait qui va probablement nous ramener vers un temps, "que les moins de vingt ans... " voire de trente, de quarante... ne peuvent pas connaître. Il a découvert les films en les achetant, en bobines de format 9,5mm, et en les collectionnant, les projetant... Puis en rencontrant les auteurs, acteurs et autres techniciens survivants. Et enfin en se lançant dans un projet fou: restaurer le Napoléon (1927) d'Abel Gance...

Ce qu'il a fait, c'est une longue et belle histoire et elle est aujourd'hui finie puisque le film est enfin passée à ceux qui auraient du le faire en leur temps, et qui ont enfin agi en restituant de manière spectaculaire le film à sa vision la plus élaborée, je ne dis pas la plus aboutie car je n'ai pas encore vu cette version. Celle de Brownlow, en revanche, incomplète sans doute mais si belle dans son souffle et dans la précision de sa reconstitution (avec les "tryptiques" mythiques, soit des séquences sur trois écrans), je la connais.

Dans les années, le jeune réalisateur a pu rencontrer Gance, son héros, et l'aider parfois à reprendre un peu le contrôle de son oeuvre, il a même consacré un livre à son expérience sur le film, qui est autant un historique de la restauration, qu'un retour sur le tournage, qu'un intéressant reportage sur les aspects parfois les plus embarrassants de la rencontre d'un enthousiaste, et d'un génie... 

Ce court documentaire, destiné à la télévision Britannique, mais souvent montré en salles lors de festivals, est le pendant visuel de ce livre, qui remet en selle un Gance qui ne fait pas toujours son âge, et dont l'oeuvre muette nous est montrée à travers des extraits qui montrent  la "méthode" de Brownlow en pleine action: des extraits parfaitement choisis, un commentaire didactique généralement très aigu, rempli de précisions et de remarques souvent justes, qui jamais ne se départissent d'un amour profond pour l'image, le cinéma, le montage... et Abel Gance.

Ces quelques 51 minutes ont peut-être pour de nombreux cinéphiles été leurs premières confrontations avec J'accuse (1919), La Roue (1922) et bien sûr Napoléon. L'enthousiasme de Brownlow sera toujours aussi communicatif...

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Kevin Brownlow
6 mars 2024 3 06 /03 /mars /2024 16:05

La Grande Guerre bat son plein: du côté de Douaumont, 12 hommes accomplissent une mission suicide. Mais c'est le 11 novembre, et leur sacrifice paraît bien pâlot. L'un d'entre eux, Jean Diaz (Victor Francen) a survécu, mais il est déterminé à faire son possible pour utiliser son expérience afin de rendre impossible la guerre...

Dans les années 50, Gance survit lui aussi, aussi bien à l'oubli dans lequel il est plus ou moins relégué, qu'à son propre génie et aux idées particulièrement saugrenues qu'il a toujours eues. Son envie d'expérimenter étant la plus forte, il s'est allié à la jeune cinéaste Nelly Kaplan, et les deux vont confectionner un programme appelé Magirama, qui présente des films avec deux procédés nouveaux: l'un, inspiré de la Polyvision utilisée sur certaines copies de son Napoléon en 1927 (trois écrans qui diffusent des images antagonistes ou complémentaires), et l'autre, la Perspective Sonore, qui spatalise le son...

Parmi les éléments montés dans le Magirama, une version raccourcie de J'accuse (de 1938), qui utilise aussi des éléments du J'accuse de 1919, et quelques séquences de La fin du Monde... Sans oublier une Marseillaise chantée avec Damia, qui vient ajouter un soupçon de Napoléon (version 1935) dans la soupe...

C'est situé quelque part entre l'anecdotique et le génial, avec comme toujours chez Gance l'impression qu'il aurait peut-être fallu quelqu'un qui lui dose quand s'arrêter. Mais pour ce qui est de la séquence la plus spectaculaire, celle de la "levée des morts", comment lutter contre cette désespérante poésie... du désespoir?

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Première guerre mondiale
12 juin 2023 1 12 /06 /juin /2023 07:58

Premier film un tant soit peu ambitieux de Léonce Perret, Molière est adapté d'un scénario d'Abel Gance, qui interprète le grand homme dans sa jeunesse. On est encore beaucoup dans un cinéma de tableaux, avec un plan pour chaque scène, sans qu'il faille parler de plans-séquences.

Néanmoins, le film, par ailleurs très académique, est notable pour un certain nombre de choses, notamment la façon dont Perret donne de la vie en demandant à ses acteurs un jeu enjoué, parfois truculent. Son sens de l'espace apparait dans deux plans situés au début de la vie de bohême de Molière: la troupe va tranquillement son chemin, marchant de façon presque guillerette, puis on voit les mêmes gravir une pente raide, sous la brume, avec difficultés; deux plans qui disent en peu de temps tout ce qu'on peut dire sur les bons et les mauvais moments de la vie de théâtre.

Perret utilise aussi, une fois dans ce film, une multiplicité de points de vue au moment de la mort de Molière, dans un théâtre comme il se doit. Il filme d'abord de coté, captant aussi bien la performance que la public, et s'autorise deux autres angles, se rapprochant de Molière, pour nous le montrer surmontant sa souffrance et faisant son travail jusqu'au bout.

Pour le reste, c'est une vignette, résolue en 20 minutes, dans laquelle seuls comptent les moments-clé (si on fait exception bien sûr des deux séquences qui montrent la troupe en voyage): naissance de la vocation, présentation à la cour, et bien sûr la fatale représentation du Malade imaginaire.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Léonce Perret Abel Gance
25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 10:43

Ce court métrage de 15 minutes est particulier à plus d'un titre: d'une part, le titre ne doit pas nous induire en erreur, il ne s'agit pas d'une fiction fantastique mais d'un documentaire sur le cinéma, et plus précisément sur le film La fin du monde qui se tournait entre 1929 et 1931, soit à la charnière du cinéma muet et du parlant... Gance y continuait à encourager la confection de films documentaires qui montraient l'artiste au travail, et comme l'artiste n'était pas vraiment modeste, on comprendra aisément que de son point de vue il s'agissait de capter l'Histoire en marche...

Seulement Eugene Deslaw, cinéaste Ukrainien qui a fui la Révolution de 1917, est un artiste lui aussi, attiré par le pouvoir de surprise du cinéma, et son terrain de prédilection est un cinéma qui confine à l'abstraction en gardant une tendance à montrer au spectateur ce qu'il n'attend pas, en se basant sur la mécanique, l'industrie également... Ce court métrage (dont le générique ne parle pas de mise en scène, mais nous indique "monté par Eugene Deslaw) ajoute à la particularité en se basant sur une généreuse banque d'images tournées par Gance lui-même: des bouts de tournage, des essais, des brouillons... et probablement des images qui n'ont jamais été intégrées au film fini car ce court métrage, sorti en 1930, nous documente en fait le tournage d'un film qui ne sera jamais sorti tel que son auteur l'avait voulu. Et plus encore: La fin du monde est en fait sorti un an après la diffusion (confidentielle) de ce court métrage.

Autre particularité, le film de Gance allait incorporer le son, c'est d'ailleurs un défaut dans la mesure où Gance, pas préparé, a très mal géré cette partie du film: le court métrage, du coup, est mi-muet mi-parlant... Littéralement: quant une scène est sonore, le son fait irruption d'un coup. Quand c'est muet, le son disparaît purement et simplement. Cet aspect joue bien sûr de la stratégie de surprise, et est bien plus séduisant que la bouillie sonore proposée par Gance. Mais il nous permet aussi de voir Antonin Artaud (absent du montage final) interpréter "Malbrough s'en va-t-en guerre" dans un kaléidoscope mal foutu, avec des effets d'écho plutôt terrifiants... Il nous montre aussi des extraits des séquences ouvertement érotiques planifiées par Gance pour son orgie filmique, bien sûr absentes du produit fini, et il finit par nous montrer qu'en 1930, on pouvait en effet prévoir avec La fin du monde un film hors-norme, génial, ou...

Navet.

Vous l'aurez compris, ce court métrage de quinze minutes est bien meilleur que le curieux film de science-fiction raté dont il se fait l'illustrateur.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 11:24

Eprise d'un musicien (Georges Thill), une jeune couturière (Grace Moore) désobéit à ses parents pour vivre avec l'homme qu'elle aime... en chantant.

C'st adapté d'une opérette de Charpentier, qui s'est impliqué dans la production, et dans la supervision de la prestation de Grace Moore, une soprano comme on les aimait dans les années 30 vieillissantes. C'est assez éloigné de Lady Gaga.

J'ai dit un jour que Gance avait fait trois types de films: des chefs d'oeuvre, des films mal foutus mais éminemment sympathiques, et des navets. Je me trompais, il a aussi fait Louise, un gâchis de pellicule sur 85 minutes. C'est au-delà de la dimension du navet.

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Published by François Massarelli - dans Musical Abel Gance Navets