On ne parlera pas d'un retour en arrière, après un film à la fois drôle et dramatiquement solide, avec ce Sherlock Junior en apparence dédié à l'absurde, le léger, qui ressemble beaucoup au style qui était celui des courts métrages de Keaton, les ruptures de ton brutales en moins. Le film aurait du être, on en a déjà parlé, une collaboration entre Keaton et Roscoe Arbuckle, qui tentait alors de faire redémarrer sa carrière de réalisateur sous le pseudonyme de William Goodrich; le bruit insistant et agaçant court sur Sherlock Junior, dont Keaton aurait en fait volé la place de réalisateur, qui serait en réalité Arbuckle. ca ne tient absolument pas debout: Keaton a toujours dit l'importance de son ami dans sa vie, a toujours crédité ses collaborateurs, y compris lorsque ceux-ci ont très peu de matériel présent sur l'écran (Ce serait le cas de Donald Crisp sur The navigator). Si Arbuckle n'est pas mentionné, c'est tout simplement que les deux hommes ne sont pas parvenus à un accord, et que Keaton s'est chargé du tournage entièrement seul.
L'histoire est connue, mais pas autant que le moment le plus poétique du film. Un jeune homme, projectionniste dans un cinéma miteux, rêve de devenir détective. Lorsque la montre du père de sa petite amie a disparu, il voit l'occasion de se faire la main, mais finit par voir l'accusation se retourner contre lui. Banni de la maison (C'est son rival qui a fait le coup), il retourne à son travail, et rêve qu'il entre dans le film qu'il projette, et rêgle une autre affaire avec les mêmes protagonistes... Keaton est le projectionniste, Kathryn McGuire sa fiancée, Ward Crane le rival et Joe Keaton le père de la fille. A noter, le fait que Kathryn McGuire reviendra sur le film suivant, contrairement à toutes les actrices qui travailleront avec lui sur ses longs métrages.
L'arrivée de Buster sur l'écran, c'est bien sur un motif magique, qui va ensuite donner lieu à une intrigue qui aurait pu être celle d'un court métrage (Elle dure sensiblement le temps de deux bobines), et qui possède suffisamment de rigueur pour être suivie avec intérêt, mais aussi un grain de folie particulier, avec des digressions, et une tendance à l'illusionnisme qui est la preuve que le saltimbanque Keaton, comme au temps de The playhouse, continue à regarder vers son passé avec une certaine nostalgie. Mais plus encore que les gags liés à la magie ou à l'absurde (Et Keaton, libéré par le fait que c'est un rêve, aussi rigoureux soit-il, s'en donne à coeur joie: billard explosif, voiture qui flotte, etc), c'est bien sur principalement une déclaration d'amour au cinéma, à travers ce petit projectionniste influençable, qui ne se sépare pas de son manuel 'How to be a detective'... Même si c'est sa fiancée qui découvrira le pot-aux roses. Ainsi, seul face à un film, la rêverie poétique qui le mène à investir l'écran, passant d'abord par une série de gags liés au montage (Son personnage entre dans l'écran, mais subit des déboires, en restant dans le cadre de l'écran alors que les plan changent. Il amorce un mouvement en plein désert, et le finit dans l'eau...). De plus, comme toujours, Keaton élargit l'espace cinématographique en utilisant des images fortes, comme celle durant laquelle le détective du rêve ouvre un coffre-fort, dont la porte donne sur la rue... Et bien sur, après un final au rêve en forme de poursuite spectaculaire, il laisse le cinéma avoir le dernier mot. le projectionniste ne sait pas comment déclarer son affection à sa petite amie, il prend donc exemple sur ce qui se passe sur l'écran.
Keaton aimait le cinéma, bien sur, et son film verra le rêve de film donner une version sensiblement plus sophistiquée de chacun des êtres de sa vie, y compris lui-même. Son affection du cinéma passe aussi par une glorification du rêve, il faut dire que le personnage vit dans un environnement très modeste, et pas forcément passionnant. Le film est décidément en demi-teintes, souvent drôle, mais plus spectaculaire que comique. L'illusionisme déployé par Keaton ici est du même ordre que ses gags mécaniques, ou ses cascades visant à surprendre son auditoire. Peut-être y-a t-il plus à prendre chez le Buster sentimental, ou dans The general. mais sa passion du cinéma, à mon sens, résonne encore aujourd'hui et est, pour nous autres amoureux du 7e art, un message qu'il est bon de rappeler.

En 1830, Willie McKay (Keaton) retourne dans son Kentucky natal, afin de prendre possession de la demeure familiale. 20 ans auparavant, sa mère était partie, en portant le jeune Willie encore bébé, suite à un duel entre son mari John et son voisin Canfield. Les deux hommes étaient morts à l'issue de la confrontation, et le frère de Canfield (Joe Roberts) a juré de continuer la lutte à mort avec tous les McKay qui se présenteraient. dans le train qui l'emmènent, Willie rencontre une jeune femme (Natalie Talmadge), dont il tombe amoureux, sans savoir qu'il s'agit de Virginia, la propre fille de Canfield...
région de Truckee, avec ses montagnes, ses vallées, son eau omniprésente donnent au film un aspect plus spectaculaire encore. le film est encadré par deux séquences longues qui méritent qu'on parle d'elles: d'une part, une promenade en train de près de vingt minutes qui justifie à elle toute seule le fait que le film soit plus long que ne le seront la plupart des longs métrages muets de Keaton, à deux exceptions près (The general, et Spite marriage): cette séquence qui repose sur l'utilisation d'une locomotive et d'un train qui sont présentés comme des répliques d'authentiques machines de 1830 permettent une série de gags finement observés, qui certes ne font pas trop progresser l'action, mais qui sont un hommage appuyé du technophile Keaton à l'évolution de la machinerie (Tout comme sa promenade en proto-cycle!!). On y remarque Keaton père en mécanicien irascible, et de plus le train revient lors des séquences de la fin. et ces séquences de la fin, justement, permettent à Keaton de faire montre de tout son talent en matière de cascades, mais permettent d'aller aussi plus loin; si le cinéaste Keaton pour ce film appelle une référence à Griffith, il est dans un premier temps aisé de tenter de comparer Keaton à Fairbanks (on sait que le rôle de Bertie, dans The saphead, est un héritage direct de Doug) mais la construction du personnage dans cette séquence renvoie Fairbanks à ses chères études: le personnage de Buster, dans cet épisode du film entièrement consacré à sa fuite pour éviter d'être éliminé par la famille Canfield, le voit progressivement faire des efforts physiques de plus en plus impressionnants, sans qu'il y ait cette aisance de Fairbanks, qui renvoie un peu au cirque. Keaton se retrouve attaché à un train en marche, ballotté au gré des rapides, puis accroché à un
rondin qui menace de se précipiter dans le vide, et la difficulté se voit, elle confère à son personnage, comme d'habitude emmené par une eau menaçante, une humanité et une justesse qui vont au-delà du cinéma. ces séquences ne sont pas drôles: elles sont à couper le souffle, et donc aussi bien l'acteur que le réalisateur ont fait un grand pas avec ce film. Du reste, les occasions de se casser le cou ont été multiples ici, en particulier lors de la séquence durant laquelle Buster a vraiment été emporté par les rapides!
Avec The love nest, on est en revanche en terrain connu, et le film bénéficie grandement de tout ce qui a précédé: le personnage de Keaton, lunaire et décalé, est bien le même petit homme rejeté qu'il a mis au point, et beaucoup malmené dans ses derniers films, le scénario est très cohérent, comme si Keaton soignait sa sortie, et comme par hasard, l'intégralité du film se situe sur l'eau, dans un certain nombre de bateaux: parce que sa fiancée a rompu, une jeune homme décide de se couper du monde, et s'installe sur un bateau, seul avec des vivres, pour dériver. Il croise, après plusieurs jours, un baleinier, dont les marins le recueillent; ils sont gouvernés par un capitaine ultra-brutal (Joe Roberts) qui se débarrasse de ses coéquipiers en les jetant à la mer, ajoutant, touche personnelle, une couronne mortuaire à chaque fois. Bien sur, Keaton va souffrir...
Désireux sans doute de se retirer du monde, Buster Keaton prend un ballon, et va camper en pleine nature. là, il s'apercevra bien vite qu'il n'est pas seul: Phyllis Haver est là aussi, prète à résister à ses avances. Mais, aussi inepte soit-il (Voir sa méthode de pêche, qui consiste à construire un barrage pour ensuite ramasser les poissons à la main, voir aussi son impressionant canoë démontable, etc), qui peut décemment résister à Buster Keaton?
demande à un diplômé en électricité de venir pour refaire l'installation électrique de sa maison. La grosse brute est volontaire, mais il porte sur lui le diplôme de manucure de la jeune femme. Celle-ci a le diplôme de Botanique de Buster, qui lui a hérité du diplôme d'électricité, il est donc engagé, et va pouvoir faire ce qu'on lui demande afin d'impressionner le fille de la maison, interprétée par Virginia Fox.
Il est des films de Keaton qui savent avantageusement se contenter d'être un spectacle. Certains ne vont pas très loin, voire sont dispensables, tant parmi les courts que parmi les longs métrages: on ne fera pas grand cas de College, par exemple. D'autres films brillent d'un exceptionnel éclat comique... Mais il y a eu, à une certaine époque, chez Benayoun par exemple, une tendance à vouloir faire de Keaton un homme aux vertus abstraites et philosophiques d'une phénoménale profondeur. Certaines critiques renvoient à Beckett, et d'autres font du comédien un intellectuel qu'il n'était pas, et se défendait bien de vouloir être. Il était parfois amusé, parfois agacé par de telles assertions, mettant l'étrange vision du monde que ses films présentaient sur le seul compte de son humour et de son envie de gags: promis, juré, il n'y avait dans ses films que du burlesque pur... D'une part, ils disent tous ça, comme Ford qui jurait ses grands dieux que My darling clementine n'est qu'une histoire au premier degré. Et pourtant compte tenu de l'éducation tronquée de Buster, qui s'est entièrement située sur les planches, enfant de la balle à 200%, on ne peut qu'être d'accord avec lui. D'autre part, si Buster Keaton n'aurait jamais accepté qu'on le soupçonne d'être un humoriste à vocation philosophique, ses films dépassent parfois de façon troublante le manque de prétention affiché: Hard luck traitait ouvertement de suicide. De nombreux films offrent un commentaire sardonique sur le mariage (One week, The boat, mais aussi l'étrange final de College, du pur Keaton dans un film hybride). Et puis il y a Cops, un film mûrement réfléchi, radical, assumé et parfait.
Buster derrière les barreaux, Virginia Fox de l'autre côté: le plan tire parti d'une façon nouvelle du beau visage de pierre de Buster Keaton, auquel pour une fois on se doit d'attribuer un sens émotionnel... C'est en fait un plan en trompe-l'oeil qui ouvre le film, puisque la caméra nous révèle ensuite que le jeune homme est en réalité à la grille de la propriété des parents de la jeune femme; celle-ci vient, afin de pouvoir lui promettre d'accepter un jour ses avances, de le mettre en demeure de devenir un grand businessman... C'est peu de dire que Keaton a souvent donné à Virginia Fox des rôles désagréables, contrairement à Sybil Seely dont il faisait souvent sa complice (One Week, The boat, dans lequel ils ont même des enfants!!). Fox, ici, représente un idéal impossible, et elle se place d'ailleurs même en accusatrice dans les scènes ultérieures... quoi qu'il en soit, Buster aveuglé par l'amour décide de donner vie à son rêve, en subtilisant une somme d'argent trouvée par terre (Et qui appartient à l'origine à Joe Roberts, pour une courte mais incisive apparition) et en l'utilisant à bon escient. Un escroc qui a flairé l'innocence naïve lui vend des meubles placés sur le trottoir par une famille qui déménage et attend un transporteur. Buster ajoute à ces meubles une carriole tirée par un cheval récalcitrant, et se met en route, persuadé que sa bonne affaire va lui permettre de conquérir le coeur de Virginia...
Quelques gags bien sentis colorent de burlesque cette équipée étrange; l'un d'entre eux est très annonciateur: doté d'un bras amovible (un ressort auquel est attaché un gant de boxe) afin d'indiquer aux véhicules derrière lui qu'il tourne, Buster met un policier K. O. C'est justement, dans la ville dont le père de Virginia est le maire, le jour de la parade des forces de police: des dizaines, des centaines de représentants des forces de l'ordre sont rassemblés; tout le monde les acclame, et au milieu, Buster prend brièvement les applaudissements pour lui. Les officiels qui l'ont aperçu, parmi lesquels le maire et sa fille, le pointent du doigt: il n'a rien à faire là! Pourtant, à ce stade, il n'a encore pas fait grand chose, à part peut-être perturber la parade... Non, le rejet de sa personne s'effectue a priori, comme si Keaton voulait nous prouver qu'il n'avait, auprès de Virginia comme de la bonne société, aucune chance dès le départ...
Un petit film donc, assez peu porté sur l'absurde, pas aussi poétique ni noir que le précédent, mais suffisamment doté de gags mémorables et de petites cascades rigolotes pour qu'on ait envie d'y revenir... Il y aussi, en plus d'un étrange début au premier degré, une fin absurde qui fait bien plaisir. Et puis peut-être que Buster avait autre chose en tête, en cette difficile période pour son meilleur ami Roscoe Arbuckle? On y reviendra, et Buster Keaton aussi. Un dernier mot: un plan de ce film anticipe sur une fameuse scène de the Iron Horse, de Ford: Buster a tourné en effet une séquence qui fait intervenir un paysage assez spectaculaire, marqué par une faille entre deux rochers: c'est ce même endroit qui verra George O'Brien subir l'attaque d'un traitre dans le grand western de Ford, deux ans plus tard.