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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 18:25

Je suis généralement le premier à m'irriter de ce qu'on puisse exploiter à fond un succès en essayant de multiplier les suites, surtout quand on manifeste aussi peu d'imagination en confectionnant des titres qui se contentent d'ajouter un numéro au titre du premier film, ce que même le George Lucas de 1980 n'a pas osé faire! Mais voilà, quand on obtient un chef d'oeuvre, que voulez-vous...

Le film reprend donc les affaires là où s'était arrêté le premier, mais avec un gros changement: certes, nous apprenons ce qui arrive à la famille Corleone sous la conduite de Michael (Al Pacino), en particulier dans le cadre d'une enquête sénatoriale qui les met sérieusement en danger, mais nous avons aussi le privilège de remonter aux sources du clan, à des événements survenus en Sicile en 1901, qui ont obligé le petit Vito Andolini à quitter les lieux précipitamment et à s'embarquer pour les Etats-Unis, où il est devenu le "Don" Vito Corleone...

Rarement un décrochage temporel n'aura eu autant d'impact dramatique au cinéma, que le parcours établi ainsi sur ces trois heures et vingt minutes par Coppola, entre le père Vito, et le fils Michael. Sachant que dans ce film, ce sont à la fois la "famille" et la morale qui sont en jeu, le parallèle valait le détour, et il permet mieux que dans le premier film à mon sens de mettre en lumière la notion de rêve Américain portée à la fois par Vito, et par Michael...

L'envie de légitimité est comme dans le premier film, un moteur essentiel des motivations de Michael plus que de Vito, mais on sait que le vieux Parrain souhaitait effectivement que son fils prenne ses affaires en main pour les rendre, presque par magie, honnêtes. On voit d'ailleurs les efforts déployés ici pour tenter la chance dans cette direction, mais l'ironie particulière du film fait que tout nous est expliqué par un sénateur odieux, qui insulte Michael en le traitant de "Graisseux" (toujours cette attitude hautaine du W.AS.P. à l'égard de tout ce qui est méditerranéen...), et contre toute attente demande littéralement sa part du gâteau! Si Michael compte sur le Rêve Américain pour redonner des couleurs de légitimité à ses affaires, nous dit Coppola, il est mal parti!

Et puis il y a la famille, bien entendu, et pas forcément au sens large. Comme dans le film précédent, ce qui nous est conté, est un drame, rendu d'autant plus cruel que les affections des uns et des autres ont changé. Michael en devenant "parrain" a pris des décisions et des engagements qui ne sont pas du goût de chacun, et certains s'éloignent, d'autres fuient, et enfin d'aucuns trahissent. Et au final, le poids de certaines décisions fait que Michael, plus puissant que jamais, est aussi plus seul que jamais: c'est une tragédie familiale à l'ancienne que nous conte Francis Ford Coppola, derrière ce destin d'une famille pas si Sicilienne que ça... 

Et le metteur en scène adopte de nouveau le même type de mise en scène pour ce deuxième volet, et insiste sur la violence sournoise de cette saga familiale épique, en montrant plus que jamais que les plus tendres embrassades peuvent parfois mener à la mort: chaque poignée de main, chaque baiser, chaque compliment sera généralement suivi d'une mort atroce... Pour le bien de la famille, naturellement.

Et je m'en voudrais de ne pas mentionner que la partie consacrée aux années 1901 à 1919 est la plus formidable dans le film, avec un rôle d'autant plus impressionnant pour Robert de Niro qu'il s'exprime quasiment tout du long dans une langue qu'il ne parlait pas à l'époque. 

 

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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola Cannoli
24 octobre 2019 4 24 /10 /octobre /2019 18:34

C'est un film qui paraît tellement évident aujourd'hui, et dont les suites (deux au total) ont tendance à se confondre avec lui, de la même manière qu'aujourd'hui les jeunes avaleurs de pixels croient sincèrement citer Star Wars quand ils risquent un "Luke, I am your father"... The Godfather a pourtant débarqué un beau jour dans un monde sinon hostile, en tout cas pas vraiment préparé à accueillir un opéra consacré à la mafia sur environ trois heures... Et de la part d'un metteur en scène-producteur qui était prêt à manger le monde, mais qui était loin d'avoir le budget: bref, sous surveillance de la Paramount... Mais pourtant Coppola a non seulement fait merveille avec ce film inespéré, il a aussi à sa façon contribué à révolutionner le point de vue du spectateur, inauguré un genre qui est très solide, et changé à tout jamais la compréhension qu'on peut avoir du monde de la pègre... 

Pas besoin de résumer l'histoire: la famille Corleone, installée, vit dans une relative tranquillité son assise sur les autres familles italiennes du territoire Américain. Mais le refus du vieux Don Vito de se lancer dans la confection et le trafic de drogues va encourager les autres parrains à tout faire pour le pousser dehors: traîtrises, exécutions, mariages et baptêmes, voilà comment on pourrait tenter de résumer ces trois heures qui content 8 années, à peines indiquées: car Coppola joue sur les tripes et entend faire passer son récit du côté du mythe donc une fois assumé le point de départ comme étant au lendemain de la seconde guerre mondiale, les repères manquent. Tout au plus peut-on constater que tel couple, par exemple, voit ses enfants grandir...

Ce qui est aussi passé du côté du mythe avec ce film, c'est la collection fabuleuse de personnages et de scènes: la famille Corleone avec son père tout-puissant, si énorme qu'il en a presque tué toute velléité à le suivre ou toute efficacité de ses héritiers... Santino (James Caan) totalement impulsif et prompt à se jeter dans tous les pièges qui lui sont tendus; Fredo (John Cazale), pétri d'insécurités, et diminué par les qualités de ses frères; Constanza (Talia Shire), condamnée à se marier à un crétin, et protégée ar son grand frère à tel point qu'on finit par se poser des questions; et enfin, deux héritiers qui tranchent sur cette collection, ceux par qui la famille Corleone entend devenir un jour légitime: Tom Hagen, l'enfant trouvé (Robert Duvall), avocat fin et conseiller rigoureux, et Michael Corleone (Al Pacino), la brebis galeuse: il entend bien devenir autre chose qu'un gangster, et a tout fait pour s'éloigner des "affaires" de la famille, avec la bénédiction de son père. En toute logique dramatique, c'est ce dernier qui héritera du flambeau, des ambitions de légitimité... et de toutes les casseroles et de toutes les méthodes douteuses... 

Contrairement à sa géniale suite, ce premier volet prend le parti d'être strictement chronologique, et profite donc de la situation pour adopter un souffle épique qui lui sied bien. Mais ce n'est pas pour autant du David Lean, car Coppola entend bien y développer ses conceptions personnelles d'un cinéma qui a parfois recours à la guérilla, aussi bien à New York qu'en Sicile (pour une série de séquences à la grande beauté); le style de Coppola se nourrit de l'efficacité de Roger Corman (quand on improvise une scène de tuerie à un péage avec des litres d'hémoglobine, et d'ambitions artistiques qui sont relayées par le décorateur Dean Tavoularis et le chef-opérateur Gordon Willis. Le film s'est tourné dans un New York qui tient lieu de décors naturels, mais Tavoularis a eu le génie de toujours transcender les problèmes inévitables liés au fait de tourner 1946 en 1971... 

Et de fait, le résultat triche avec la vérité: si on cherche le vrai visage du crime organisé de la deuxième moitié du vingtième siècle, il est probable qu'on le trouvera chez Scorsese, en particulier dans Mean Streets ou dans Goodfellas. Ces riches Italiens qui ordonnent l mort d'un ennemi ou d'un ami d'un claquement de doigts, ressemblent sans doute beaucoup plus à Paul Sorvino en jogging et en claquettes, qu'à Marlon Brando en smoking et dans un bureau poli à la fumée de cigare! Et pourtant l'idée est géniale car elle alimente le sentiment d'une irrésistible tragédie familiale en cours d'exécution, telle que la famille la vit, et non telle qu'elle est réellement. En 1972, on a plus besoin de justifier les actions des "héros" par la morale, et le film va contribuer à faire définitivement accepter ce nouvel état de fait, qui permettra au cinéma d'explorer avec tant de bonheur de nouveaux territoire moraux. 

Et le tout passe par une structure prenante, des scènes d'anthologie, et une idée qui fera son chemin, au point de revenir dans chacune des suites: les meurtres, certes nombreux, sont accompagnés de plans a posteriori, qui s'attardent sur les corps et les lieux, comme un décompte macabre et éminemment moral, une façon de nous rappeler à qui nous avons à faire...

 

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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola Cannoli